Des libertés en temps de crise

Deux semaines après le déclenchement de l’état d’urgence sanitaire au Québec, nous en sommes à nous interroger sur l’opportunité de dénoncer nos voisins immédiats en cas de non-respect des consignes de la Direction générale de la santé publique. Des compagnies de téléphonie cellulaire telles que Bell envisagent de transmettre aux autorités les métadonnées de leurs clients afin de surveiller la propagation du virus. Des barrages routiers érigés par la police freinent la libre circulation dans huit régions. Et les journalistes qui osent poser l’ombre d’une question difficile lors de la conférence de presse quotidienne du trio Legault-Arruda-McCann se font remettre à leur place sur les réseaux sociaux.

Tous ces cas de figure n’ont pas la même valeur. Certaines mesures, comme les barrages, sont parfaitement justifiées et nécessitent une implantation rapide afin de freiner la propagation de la COVID-19. Il faudra espérer que les policiers fassent preuve de discernement et de jugement dans leurs interventions. L’urgence de la situation fait en sorte qu’il n’y a aucun mécanisme d’examen des décisions qui seront prises sur les barrages, avec des conséquences pénibles pour des familles qui seront potentiellement séparées. L’enjeu peut sembler distant, mais c’est tout le contraire. Si les mesures déployées jusqu’ici ne permettent pas d’aplanir la courbe, il n’est pas exclu que d’autres zones à risque soient soumises à des restrictions plus sévères des déplacements.

D’autres propositions comme la délation et le partage des données cellulaires interpellent une société démocratique dans ce qu’elle a de plus précieux : ses libertés civiles. En temps de crise, celles-ci ont tendance à reculer et à s’éroder, même dans les nations où elles sont tenues pour acquise. Dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, la lutte contre le salafisme-djihadisme s’est vite retournée contre les citoyens américains, qui furent soumis à la surveillance de masse par les services de renseignement, un scandale mis au jour par le lanceur d’alerte Edward Snowden. Le Canada n’a pas échappé aux dérives, même si c’est dans une moindre mesure qu’aux États-Unis, en durcissant sa loi antiterrorisme.

Lorsqu’il est question des libertés civiles, les acquis sont fragiles et les reculs sont permanents. Si les États démocratiques accordent encore une valeur au droit à la vie privée, ils devraient travailler à restreindre la quantité de métadonnées cumulées par les géants du commerce numérique à des fins de ciblage publicitaire, et non l’inverse.

De prime abord, l’accès aux données cellulaires peut sembler une bonne idée pour mieux suivre l’évolution de la pandémie. En y réfléchissant de plus près, il y a un risque de colliger beaucoup trop de données sur l’intimité et la vie privée des citoyens.

Qui plus est, l’usage du cellulaire n’est pas répandu de manière uniforme au sein de la population, selon les données du CEFRIO. Environ trois Québécois sur quatre possèdent un téléphone intelligent, mais les proportions varient d’un groupe d’âge à l’autre : 90 % des 18 à 34 ans en ont un, contre 37 % des 65 ans et plus. Est-ce à dire que les jeunes qui ont l’outrecuidance de mettre leur nez dehors en ce printemps pandémique subiraient les foudres disproportionnées des autorités ?

Par ailleurs, le recours aux métadonnées est un piètre substitut à une réelle politique de santé publique axée sur la prévention, la communication et la responsabilisation citoyenne. Aux États-Unis, le président Donald Trump ne fait pas le minimum requis pour communiquer l’urgence de la situation, encourager la distanciation sociale et fournir au personnel médical les ressources nécessaires pour combattre la pandémie. Qu’à cela ne tienne ! Selon le Washington Post, il est déjà en négociation avec Google et Facebook pour utiliser la collecte des données de localisation dans la gestion de la crise sanitaire. L’État d’Israël a passé outre ces considérations, en permettant déjà la surveillance des téléphones des personnes infectées.

Les meilleures armes pour lutter contre la pandémie ne seront pas la délation, la coercition et la surveillance de masse, mais la responsabilisation individuelle et collective. C’est sur les instances de coopération et les institutions de la société civile qu’il faudra miser, quitte à les renforcer, comme on le fait présentement en matière de prise en charge des itinérants. Lorsqu’une société démocratique en est rendue à s’en remettre à la délation et à la coercition pour maintenir le lien social, c’est la preuve que lesdites institutions ont atteint le stade de l’irréversible déliquescence.

La social-démocratie québécoise, fort heureusement, est loin de ce désastre. Il faut s’en féliciter, tout en gardant à l’esprit que les gains à court terme de l’autoritarisme se font toujours au péril des libertés fondamentales.


 
10 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 30 mars 2020 08 h 31

    En temps de crise, les politiciens disent n'importent quoi pour sauver la mise!

    Désigner une partie de la population du territoire québécois comme étant plus vulnérable qu'ailleurs, là où les cas de contamination sont heureusement très bas contre le coronavirus, soulève plus que questions de transparence, que d'évoquer simplement et étrangement que là les gens sont âgés, ont le diabète, et tout le reste pendant qu'on y est! Bref, une population qui est incapable de se prendre en main! Voilà ce qu'on pense de nous, nouus sommes des incapables! Si c'est ça que le gouvernement du Québec pense des habitants de la Gaspésie, ça fait dur! C'est quoi la suite? Pendant qu'on dénonce la propagation pleine charge à Montréal, on dresse une sorte de passoire pour la frime, de la même fâcon qu'on traverse la frontière plus au sud. Je n'ai pas le goût d'aller ni à Québec, ni à Montréal pour me frotter au virus! Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond justement plus au sud!
    Que l'on veuille contrôler ceux qui reviennent de voyage ne sera qu'une étape qui ne changera rien sur la route qu'ils prendront pour rejoindre leur maison. Quand je pense aux groupes détectés à Montréal, c'est là que toutes les énergies sont engagées et plublicisées! D'ailleurs pourquoi ne pas bloquer les ponts de la Métropole? Devant ce « Persona non grata » pour un éventuel tourisme régional, quel égard pour les habitants des régions désignées? Au moins, il aurait été plus juste d'avouer qu'en cas de contamination, les chances de survie sont nulles, car nous sommes trop loin des grands hôpitaux tous situés au sud!

  • Pierre Rousseau - Abonné 30 mars 2020 08 h 56

    L'autoritarisme se nourrit des crises

    En temps de crise, la société a tendance à chercher « l'ennemi » et tend à cibler des groupes. Ici, l'ennemi étant intangible, un virus, il a fallu le concrétiser et cette tendance ne touche pas seulement les citoyens mais aussi les dirigeants qui peuvent y trouver leur compte en terme de réélection et de pouvoir. On a l'exemple ici d'identification de groupes à risque, les aînés et les voyageurs qui sont l'objet de stigmatisation extrêmement violente sur les réseaux sociaux. Cette dérive provient directement des discours des dirigeants en ciblant des boucs-émissaires dès les débuts de la pandémie.

    Il n'y aura jamais de retour en arrière et le clivage entre les uns et les autres sera permanent. Les autorités peuvent maintenant surfer sur les restrictions aux libertés individuelles et collectives car elles ont nourri ce que la population voulait entendre et les taux de popularité sont tels qu'on se retrouve en situation quasi-stalinienne. En d'autres mots, s'il y avait des élections aujourd'hui il ne fait pas l'onbre d'un doute que l'autoritarisme gagnerait haut la main.

    • Jacques Patenaude - Abonné 30 mars 2020 13 h 45

      "On a l'exemple ici d'identification de groupes à risque, les aînés et les voyageurs qui sont l'objet de stigmatisation extrêmement violente sur les réseaux sociaux."
      À qui doit-on attribuer ces dérives? Aux opérateurs des réseaux sociaux qui diffusent ces stigmatisations ou les autorités qui préviennent les personnes à risque et qui doivent composer avec ceux qui ne comprennent pas?

  • Brigitte Garneau - Abonnée 30 mars 2020 09 h 05

    Respect et responsabilisation

    Avec ces deux ingrédients, s'ils sont, évidemment, bien dosés, il est possible de venir à bout de toutes crises ou situations problématiques.

    • Bernard LEIFFET - Abonné 30 mars 2020 10 h 26

      Où est le respect des Gaspésiens pendant que c'est la pagaille à Montréal? Là où le politique n'ose pas bousculer les communautés!
      C'est quoi le respect? Dosage de quoi? Un peuple uni devant l'adversité? Vive la Gaspésie Libre!

    • Jacques Patenaude - Abonné 30 mars 2020 11 h 36

      Ne nous inquiétons pas trop on aura bien le temps de critiquer le gouvernement après la phase de confinement actuel. Il restera plusieurs autres questions qui présentement sont mis sur une tablette. L'immigration, le mode scrutin, la lutte aux changements climatique et environnementale, la reprise économique, le système de santé, les conséquences de la réforme des structures scolaires et ainsi de suite. L’unanimisme sera probablement de courte durée.
      Cependant ce que la situation actuelle nous démontre c'est aussi une perspective que les tenants du libéralisme extrême néglige celle des responsabilités qui vont avec les droits. M.Miles a bien raison d'écrire que nos meilleures armes sont "la responsabilisation individuelle et collective. " mais encore faut-il que l'individualisme de certain ne prime pas sur le bien commun. S'il y a quelque chose à retenir de cette période c'est que l'absolutisme des droits doit être accompagnés de la responsabilisation des détenteurs de ces droits ce que les libertaires négligent trop souvent.
      Autre leçon à tirer de tout cela c'est que pour la défense des droits il sera urgent que les États s'intéressent aux atteintes aux droits des personnes par les multinationales du numérique. On a laissés les géants du numérique recueillir des masses de données sur nos vies privées et contourner les protections sociales que les citoyens ont obtenus. Il est temps de revendiquer un meilleur contrôle sur ceux-ci au nom des droits humains à une vie privée et décente..

    • Pierre Samuel - Abonné 30 mars 2020 16 h 51

      @ M. Bernard Leiffet :


      À titre de fils de Gaspésien, bravo pour vos commentaires !

      Ne lâchez surtout pas !

  • Carole Bream - Abonnée 30 mars 2020 09 h 08

    Un excellent éditorial

    Merci, Brian Myles, très bien dit ! Il sera difficile de rétablir nos droits civils après cette deuxième crise (après le 9.11).

  • Fernand Lavigne - Abonné 30 mars 2020 11 h 00

    Un éditorial attendu

    Merci la vous,
    Oui la pandémie est grave et à prendre très au sérieux. Cependant, Nous devons demeurés prudents à ce que les dommages et pertes de vies causées par les effets collatéraux des mesures en place, dont les hôpitaux présentement en pause et bien d’autres, soient la cause d’une grave épidémie socio-économique encore plus grave et de longue durée.
    Fernand Lavigne