Les négos au temps de la pandémie

C’était au lendemain du premier point de presse de François Legault qui, flanqué de la ministre de la Santé, Danielle McCann, et du directeur national de la santé publique, Horacio Arruda, annonçait solennellement les premières mesures pour contrer la pandémie de COVID-19. Le 13 mars, la négociatrice en chef du Conseil du trésor, Édith Lapointe, a envoyé une lettre à toutes les centrales syndicales les informant de l’intention du gouvernement de suspendre les négociations en vue du renouvellement des conventions collectives des 550 000 employés de l’État.

À la réunion convoquée le dimanche suivant par le président du Conseil du trésor, Christian Dubé, coup de théâtre : le premier ministre, lui-même, propose plutôt d’amorcer un sprint de négociations, portant sur des ententes de trois ans, avec les employés dans le domaine de la santé, qu’il s’agisse d’infirmières, de préposées aux bénéficiaires, des autres professionnels de la santé syndiqués et des employés d’entretien, qu’ils soient représentés par la CSN, la FTQ, la FIQ ou l’APTS. L’invitation était étendue à tous les autres employés de l’État quelques jours plus tard.

Cette volte-face a de quoi surprendre. D’abord, le gouvernement Legault ne connaît plus la marge de manœuvre financière dont il dispose : les prévisions contenues dans le dernier budget Girard, présenté deux jours seulement avant que le premier ministre ne lançât la « bataille » contre la pandémie, ont volé en éclats, et bien malin qui peut prédire quel sera l’état des finances publiques après ce tsunami sanitaire. D’autre part, de telles négociations s’étendent souvent sur plusieurs mois, voire une année entière, et elles ne faisaient que commencer. Elles impliquent d’habitude de nombreuses rencontres en personne, d’incessants va-et-vient entre Montréal et Québec et une pléthore d’assemblées syndicales durant lesquelles plusieurs centaines de personnes se côtoient afin de discuter démocratiquement de demandes, d’offres et de contre-offres. C’est pourquoi le report des négociations à l’automne tombait sous le sens.

Mais François Legault veut régler la question rapidement, et ce, pour trois ans. On a fait savoir aux centrales syndicales qu’elles ont jusqu’à dimanche, ce qui semble bien illusoire, pour s’entendre sur des offres financières alignées sur l’inflation, sans que ça soit bien défini. Qui peut prédire quelle direction prendra le coût de la vie l’an prochain ? À cela s’ajoutent des hausses qui visent certaines catégories d’employés. Le gouvernement Legault a promis de relever le salaire des préposés aux bénéficiaires et il a fait miroiter des hausses plus importantes pour les jeunes enseignants. Les infirmières comptent aussi obtenir des primes pour leurs efforts dans la lutte contre le coronavirus.

Pour ce qui est des demandes sectorielles qui touchent les conditions de travail, l’échéance évoquée est le 30 juin prochain. En santé, les ratios d’infirmières et l’obligation visant les heures supplémentaires sont sur la table, et les enseignants ont aussi une longue liste d’exigences.

En l’absence de front commun, les centrales syndicales marchent en ordre dispersé. Ils ne s’entendent pas sur la réponse à donner au gouvernement. La CSN refuse de négocier de nouvelles conventions et propose un report de 18 mois assorti d’ajustements financiers. La CSQ adopte une position similaire, mais pour une période de 24 mois. Le gouvernement Legault veut profiter de la situation pour signer des ententes au rabais, allègue-t-on. La FTQ est prête à jouer le jeu de la négociation accélérée, tout comme la FIQ ; ces centrales craignent que dans 18 mois, si les négociations sont suspendues, les conditions ne soient guère favorables. L’incertitude gagne même les stratégies de négociation.

Si François Legault insiste pour signer des ententes de trois ans, même si négocier en période de crise pandémique ne coule pas de source, c’est qu’il peut ainsi passer le cap des prochaines élections. Le gouvernement caquiste ne veut surtout pas se retrouver à négocier avec ses employés en 2022, l’année de l’élection.

D’entrée de jeu, l’échéance de dimanche ne pourra être respectée. Dans une logique de diviser pour régner, l’absence de front commun peut donner un certain avantage au gouvernement. En revanche, même pour les offres pécuniaires, ses négociateurs devront s’adresser à chacune des centrales séparément puisque chacune a présenté des demandes différenciées. Joli casse-tête pour celui qui veut gagner du temps. Il faudrait sans doute que le Conseil du trésor envisage de réunir tout ce beau monde autour d’une même table, bref, de recréer de son propre chef une forme de front commun autour des offres pécuniaires, du moins celles qui se veulent générales. Encore là, la situation est particulière : l’absence de front commun n’est pas là pour faciliter un règlement rapide, bien au contraire.

Les parties ont tout de même du temps pour s’entendre : 2022, c’est encore loin. On peut se poser la question : un règlement d’ici le 30 juin, en pleine crise du coronavirus, sera-t-il à l’avantage de tous, y compris celui de la population ? Car c’est aussi de cela qu’il s’agit.

Il ne faut pas oublier que la présente négociation devait apporter des solutions à des problèmes réels qui englobent à la fois les conditions de travail des employés de l’État et la qualité des services à la population. On n’a qu’à penser à la pénurie d’enseignants, dont la profession doit devenir plus attractive, et aux services spécialisés, encore trop rares dans nos écoles. Ou encore aux conditions déplorables qui conduisent les infirmières au surmenage. Ces problèmes existaient avant la crise du coronavirus et persisteront après. La précipitation ne devrait pas servir à les occulter.

1 commentaire
  • Marc Bourdeau - Abonné 29 mars 2020 11 h 40

    Rien à lire

    Ça n'a rien à voir, mais on a pensé à nos nourritures, notre alcool, notre cannabis, toutes des nourritures terrestres qui peuvent continuer à opérer. Et nos nourritures mentales, alors?

    Pourquoi ne pas permettre aux libraires d'occasion de rester ouverts? Et mêmes aux librairies grandes ou petites, et encore aux bibliothèques avec le même règlement que pour les grandes surfaces d'alimentation?