Les migrants laissés à eux-mêmes

Chacun de leur côté, Washington et Ottawa ont annoncé, vendredi dernier, que les réfugiés qui se présenteraient à leurs frontières seraient automatiquement refoulés. Il était attendu que Donald Trump, dont la position face au coronavirus demeure en toute autre chose ambiguë et désorganisée, jugerait utile de se servir du microbe pour appliquer les politiques xénophobes qui l’ont porté au pouvoir. L’est moins la décision du premier ministre Justin Trudeau de faire pareil en annonçant que les migrants irréguliers seraient renvoyés aux États-Unis — comme si, sous le président actuel, ceux-ci pouvaient être considérés comme un « pays tiers sûr ».

Que l’urgence soit telle qu’il ait fallu fermer les frontières à tout passage « non essentiel », soit.
Reste qu’à en étendre du coup la portée aux « illégaux », le droit humanitaire s’en trouve nécessairement attaqué, ici comme partout sur la planète, alors que le nombre de déplacés et de réfugiés, sans toit ni papiers, et, la plupart du temps, sans recours, avoisine 70 millions de personnes à l’échelle mondiale.

Suspendant les procédures relatives au droit d’asile, un droit qu’il s’employait déjà à démolir de toutes les manières possibles, M. Trump se trouve ainsi à faire un usage dangereusement sélectif de la pandémie de coronavirus. Son instrumentalisation anti-immigrante de la crise sanitaire ne l’a pas empêché lundi de laisser entendre que les mesures appliquées aux États-Unis pour freiner la propagation du virus faisaient indûment pression sur l’économie. Il ne faudrait tout de même pas, a dit le « désinformateur » en chef, « laisser le remède être pire que le mal » — alors que, rappelons-le, les autorités sanitaires américaines répètent que la contagion n’est pas encore jugulée et que le système de santé ne suffit pas à la tâche ; alors que beaucoup d’Américains ne semblent pas encore prendre le risque très au sérieux ; et qu’à sept heures de route de Montréal, la ville de New York, devenue l’épicentre américain de la pandémie, crie à l’aide.

Encore que, si coupable d’indolence soit-il, M. Trump n’en a pas l’absolu monopole. Le virus venu du bout du monde a bien profité pour se propager de l’impréparation de l’Europe avant d’atterrir chez nous. Il y a une part de vérité à dire que le virus a échoué sur les rivages de notre insulaire insouciance.

Mexico n’ayant guère d’autre choix que d’obtempérer aux desiderata de M. Trump, la situation à la frontière du Mexique avec les États-Unis va forcément se détériorer dans les camps et les habitations de fortune surpeuplés où les revendicateurs du statut de réfugié s’entassent dans de mauvaises conditions d’hygiène. Que le coronavirus s’en mêle, ce qui n’est pas encore le cas, et ce serait la catastrophe. Samedi, rapportaient les médias, le gouvernement mexicain encourageait les migrants à quitter un camp situé près du pont international de la ville frontière de Matamoros, où s’empilent 2000 personnes, surtout centraméricaines, qui n’ont d’autre eau que celle du Rio Grande. Mais pour aller où ?

Le fait est que le président mexicain, Andrés Manuel López Obrador (AMLO), ne prend pas non plus la menace sanitaire très au sérieux. À savoir : à peine plus que M. Trump. « Non à l’autoritarisme et à la précipitation », répète-t-il, en bon populiste — de gauche. Il assure que « tout est sous contrôle » et brandit des amulettes. Ou il ne voit pas, ou il ne veut pas voir. Le Mexique a enregistré quelque 165 cas de contagion et un décès jusqu’à maintenant. Les modélisations annoncent un pic de contagion pour la fin du mois d’avril, ce à quoi le système de santé n’est pas préparé. Or, le Mexique n’a lancé qu’hier, lundi, sa première campagne de prévention sous forme de « distanciation sociale » et d’invitation aux Mexicains à rester chez eux… Là encore, AMLO s’inquiète moins pour le coronavirus que pour l’économie, dans un pays où la moitié de la population est pauvre, et vit au jour le jour.

Le Conseil canadien pour les réfugiés (CCR) s’est dit « choqué et profondément déçu » de la décision d’Ottawa de refouler les migrants illégaux. La décision est en effet cruelle. Et liberticide. Le CCR soutient que le nombre de demandeurs diminue (il en arriverait une cinquantaine par jour par le chemin Roxham, à Lacolle) et que les gouvernements ont les moyens de les admettre et de les isoler sans mettre en péril la santé publique. Nous ne sommes pas en mesure de trancher cette question, qui en soulève cependant d’autres : la crise et la peur nous aveuglent-elles quant à nos responsabilités humanitaires ? Et si un pays développé comme le Canada n’est pas en mesure d’accueillir ces migrants, qui le sera ?

34 commentaires
  • Dominique Boucher - Abonné 24 mars 2020 03 h 34

    Se sentir coupable de cela?

    Alors que nous sommes pratiquement forcés de nous barricader dans nos maisons afin dʼenrayer la contagion — ce qui signifie le chômage pour beaucoup dʼentre nous — et que les urgences de nos hôpitaux vont bientôt déborder de toutes parts, il faudrait que lʼon se sente coupable de ne pas laisser entrer des immigrants illégaux? Ça va pas la tête? Sur quelle planète vit Monsieur Taillefer (et les membres du CCR)?

    Le titre de la prochaine chronique «inclusive-culpabilisante» du Devoir (ou lettre larmoyante dʼun de nos «intellectuels» préférés): «La fin du monde arrive demain. — Aucun survivant prévu mais les femmes et les Noirs plus durement touchés»?

    Jean-Marc Gélineau, Montréal

    • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 24 mars 2020 10 h 41

      Qui a dit que le respect du droit humanitaire était chose facile ! Demandez aux pays européens ravagés par la seconde guerre mondiale, des dizaines de millions de personnes étant alors déplacées d'un pays à l'autre; interrogez les populations des pays abritant actuellement les réfugiés des guerres livrées au moyen-Prient. Selon moi, le Canada manque actuellement une excellente occasion de respecter le droit humanitaire international et de protéger également ses citoyens dans un contexte de mondialisation des échanges humains : bien utilisée, la Loi sur les mesures d'urgence devrait aider.

    • André Leclerc - Abonné 24 mars 2020 14 h 10

      M. Lusignan. Je respecte votre opinion et, en temps normal, je vous appuierais pour faire respecter les droits des réfugiés. Nous savons bien que les migrations seront une tendance dans les prochaines décennies et non l'exception. Dans un contexte normal, je souhaite aussi que le Canada fasse sa part dans l'acceuil des réfugiés comme ce fût, je crois, le cas lors des demandes venant d'Iraq et de Syrie depuis le début des années 2010. Par contre nous vivons présentement une situation anormale dont le remède, contrairement au SRAS ou au H1N1, demande un isolement. Qui, outre les spécialistes en épidémiologie, connaissait le terme "distanciation sociale" avant la COVID-19? Les migrants qui passent par le chemin Roxham ne sont pas, à ce que je sache, en danger de mort. Pas plus que nous le sommes par la mence du nouveau virus. Les USA sont peut-être dirigés ces dernières années par un moron, mais ledit moron n'aura sans doute pas le pouvoir d'exécuter les migrants que la Canada pourrait repousser dans les circonstances. Si on en arrivait là, je suis pas mal certain que le Canada agira autrement. Il y a des milions d'américains d'origine qui, comme les migrants, n'ont pas de couverture médicale. Seriez-vous prêts à tous les accepter au pays? Même après les grandes guerres, la mobilité humaine ne se butait pas à une pandémie. Souhaitons alors que pour nous et pour les migrants, la situation revienne à la normale au plus vite.

  • André Leclerc - Abonné 24 mars 2020 07 h 44

    Il est difficile de réconcilier le principe d'une fermeture des frontières exception faite aux déplacements considérés essentiels et en même temps laisser la porte grande ouverte à "l'immigration" irrégulière même en portant en soi toute l'empathie du monde pour les réfugiés. La fermeture n'a qu'un seul but: endiguer la contamination. Laisser la brèche s'ouvrir aux réfugiés ne ferait, fort probablement, que prolonger la crise sanitaire au Canada en transférant ultimement le risque sur les systémes de santé et leurs contributeurs. Si les États-Unis n'améliorent pas la gestion de la pandémie sur leur territoire, il est fort à parier que le nombre de "réfugiés" venant du sud augmentera rapidement et c'est alors le Canada qui se retrouvera complètement débordé. Laisser la porte ouverte maintenant en se disant qu'on pourra la refermer plus tard? En plus de contredire l'objectif initial, l'aspect pratique au fur et à mesure que le nombre gonflera apparaît extrêmement fragile. Et qui laisserait-on entrer? Les réfugiés venant du Mexique ou d'Amérique Centrale? Les américains fuyant Trump et sa gestion discutable? Une fois qu'on aura le bras dans le tordeur, il ne sera plus question de faire de ségrégation. L'incertitude sur la façon dont le nombre d'irréguliers gonflerait ne laisse pas beaucoup de choix si les gouvernements veulent gérer de façon responsable et garder la courbe dans le domaine contrôlable. C'est dommage mais il s'agit d'une condition exceptionnelle et la solution semble passer par l'isolement, non l'ouverture. Il est à souhaiter qu'aux États-Unis, il s'en trouve pour prendre les actions que le Président ne comprend pas ou le contraindre à les prendre. Le HCR devrait surtout mettre la pression sur les USA et non sur le Canada. Le plus vite on sortira de la crise, le plus vite l'accueil de réfugiés dans des conditions acceptables, pourra reprendre.

  • Pierre Rousseau - Abonné 24 mars 2020 08 h 04

    Risques pour les migrants sous estimés

    Pour des raisons différentes, le Mexique et les ÉU (et le Canada aussi) ne sont pas encore en mesure de dépister le coronavirus, soit par manque de capacité de tester les vecteurs potentiels, soit par manque de ressources tout simplement. On sait que le Covid-19 est souvent asymptomatique ou encore ressemble à une grosse grippe, jusqu'à ce que.... Les camps de migrants au Mexique, près des frontières, constituent aussi un terreau très fertile pour l'expansion de la pandémie à cause de la promiscuité et des lacunes sanitaires. C'est très certainement une catastrophe annoncée.

    Aux ÉU, le problème n'est pas seulement une question de capacité mais aussi d'accès aux services médicaux alors que les migrants n'ont généralement pas d'assurance et ne peuvent payer les soins. Dans ce contexte, on peut facilement comprendre que leur sécurité serait bien mieux assurée au Canada où nous avons un système de santé public, accessible à tous.

    • Roxanne Deslongchamps - Abonnée 25 mars 2020 18 h 07

      Nous sommes aussi à très grand risque d'une grave crise économique en ce moment. Prenons notre part des réfugiés qui suivent les voies légales, mais pas ceux qui tentent de faire une seconde demande du statut de réfugiés au Canada après avoir échoué aux États-Unis. Ils sont également refusés ici à 80% ou plus, et disparaissent souvent dans une grande ville - encore une fois, souvent à Montréal - où ils restent un danger pour la santé nationale pendant 40 ans.

  • Cyril Dionne - Abonné 24 mars 2020 08 h 32

    Le racisme à géométrie variable

    Ce ne sont pas des « migrants irréguliers », mais bien des illégaux. Cela, il faut le dire. Que dirait l’auteur si des gens allaient dans sa maison et s’installeraient tout en disant qu’ils sont des refugiés, et ceci, à son insu? Et personne ne l’empêche de subventionner personnellement une dizaine d’illégaux vu son grand cœur. Mais c’est toujours plus facile d’être un grand humanitaire avec l’argent des autres. Et on parle de droit humanitaire alors que plus 10,6 millions d’enfants en bas de l’âge de cinq ans dans le monde meurent à toutes les années de causes évitables. Misère.

    Ceci dit, tous les illégaux passent nécessairement par la ville de New York, l’épicentre de la pandémie aux États-Unis pour traverser la frontière illégalement. Maintenant, on s’offusque qu'on mettre fin à cette situation et on traite le président des États-Unis de raciste. Bien oui, le Conseil canadien pour les réfugiés y va aussi du sien en traitant le Canada de raciste. Coudonc, tout le monde est raciste pour ceux qui en portent les accusations?

    « ...le gouvernement mexicain encourageait les migrants à quitter un camp situé près du pont international de la ville frontière de Matamoros, où s’empilent 2000 personnes, surtout centraméricaines, qui n’ont d’autre eau que celle du Rio Grande. Mais pour aller où ? »

    Mais pour retourner chez eux pardieu. Tout le monde vient de quelque part.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 24 mars 2020 08 h 36

    La totale irresponsabilité du Devoir


    L’État de New York a une population à moitié moindre que celle du Canada : 19,5 vs 36,6 millions de personnes.

    En raison des tests américains défectueux, le nombre de cas y est une grossière sous-estimation (comme c’est le cas dans de nombreux pays).

    Tout ce qui est certain, c’est le nombre de morts.

    Il y a présentement 125 morts dans l’État de New York (avec une population deux fois moindre) et 24 morts au Canada.

    En d’autres mots, cet État est DIX FOIS plus atteint que le Canada.

    Savez-vous ce que signifie laisser entrer des milliers de personnes qui fuiront l’épicentre de l’épidémie américaine attirés par le fait que les soins de santé sont gratuits au Canada ?

    La mise en quarantaine obligatoire de milliers de réfugiés, ce sont des masques pour les garde-frontières, pour ceux qui les transporteront à des lieux de quarantaine, la construction d’infirmeries ou la transformation d’hôtels entiers qui leur seront consacrés exclusivement. Ce sont des centaines de Québécois dont la sécurité sera mise en péril.

    Ce sont des ressources rares qui manquent déjà que Le Devoir voudrait que nous consacrions par angélisme.

    Êtes-vous complètement irresponsable ?

    Alors que François Legault demande d'éviter les voyages entre différentes régions du Québec, alors que les provinces demandent à Ottawa qu'on ferme les frontières interprovinciales, voilà le Devoir qui veut qu'on admette des milliers de chevaux de Troie de l'épidémie américaine.

    Je suis furieux contre vous.

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 24 mars 2020 21 h 54

      En effet à quoi bon faire tout ça, à la fin c'est entre 60 à 100 personnes par jour qui passaient le chemin Roxham sans aucune mesure obligatoire .
      Des Chevaux de Troie, l'image est parfaite.