L’école buissonnière

En l’espace d’une ou deux petites semaines, l’inimaginable s’est frayé un chemin dans nos vies ordinaires. Des excentricités il y a peu qualifiées d’inconcevables sont désormais devenues la norme. À l’obligation de fréquentation scolaire pour tous les enfants s’est substituée l’obligation de non-fréquentation des écoles. Nécessité fait loi.

Le silence de la cour d’école est devenu un barème. Là où il y a du bruit, des rassemblements, trop de joueurs autour d’un ballon, nous fronçons maintenant les sourcils. La cadence rythmée d’un horaire d’école a cédé le pas à l’ingéniosité; l’ennui est permis, voire encouragé. Les niveaux de sévérité des parents autour des temps d’écran sont inversement proportionnels à l’augmentation des cas de COVID-19.

Dans plusieurs universités et certains collèges, la fin de l’année semble possible: soit on reportera la session, soit elle se terminera grâce aux cours et aux examens en ligne — c’est déjà une pratique répandue, mais elle n’est ni universelle ni non plus uniforme. Sur cette route de l’évaluation virtuelle, des écueils bien sûr sont à prévoir.

Le premier ministre François Legault s’avance avec prudence sur une date de retour possible en classe, mais pour les plus jeunes, du préscolaire au secondaire, les probabilités sont fortes que l’année scolaire 2019-2020 se soit tout bonnement terminée dans les premiers jours de mars, bien que Québec annonce maintenant la venue prochaine de travaux envoyés aux enfants et la diffusion de capsules pédagogiques par l’entremise de Télé-Québec.

L’Alberta a surpris la galerie en annonçant à la mi-mars non seulement la fermeture des écoles, mais aussi le passage instantané à l’année suivante, voire l’attribution de diplômes. Le Québec devra vraisemblablement user de la même stratégie, même si cela signifie un retard important pour certains élèves ou une période de rattrapage accéléré au moment de la reprise des cours. L’ordre des priorités étant complètement chamboulé, cette perspective qui, il y a peu, aurait suscité l’indignation n’a maintenant rien d’abject. Avec la pandémie, les plus longues vacances scolaires de l’histoire s’amorcent. Nous compatissons.

En effet, tous ces parents devenus titulaires par la bande doivent s’armer de patience, de créativité et de tolérance. L’école à la maison, c’est désormais l’affaire de tous. L’affaire de tous? Non justement. Car les voies innovantes imaginées pour délocaliser l’apprentissage et faire l’école virtuelle ne sont pas à la portée de tous.

En cette période révélatrice et brutale, toutes les prétentions refoulées de ceux qui criaient au système à deux vitesses sont dévoilées au grand jour. Déjà creusé par les inégalités, le réseau des écoles se trouve soudainement grevé par une quantité de tranchées. Même au sein du privé, des clivages se font jour: à côté d’écoles ultra organisées prêtes à envoyer un plan de contingence dans les premiers jours de la crise, d’autres répondent absentes et peinent à expédier la moindre directive.

À la fin de la semaine dernière, l’UNESCO estimait à 850 millions le bassin d’enfants et de jeunes privés d’école sur la planète — environ la moitié de la population scolarisée dans le monde. Alors que plusieurs voix se prononcent déjà pour dire que cette crise va forcer une réinvention de l’école, elles doivent toutefois concéder que l’équité est encore une vue de l’esprit si on rêve d’universaliser l’éducation en ligne — est-ce bien l’école qu’on souhaite? Seulement 60 % de la population mondiale a accès à Internet.

À Hong Kong, où l’apprentissage sur tablette est la norme, les enfants ont commencé à suivre leurs cours au moyen d’applications interactives dès février. En Chine, 120 millions d’enfants ont suivi les enseignements d’un maître grâce à des télédiffusions. Au Québec, si 95 % des foyers détiennent au moins un appareil intelligent (du téléphone intelligent à la tablette, en passant par l’ordinateur ou la montre intelligente), seuls 69 % des foyers cumulant un revenu familial situé entre 20 000 $ et 40 000 $ possèdent un ordinateur (données de 2018, CEFRIO). Quelque 240 000 ménages québécois n’ont toujours pas accès à Internet haute vitesse.

Plus elle durera, plus cette pandémie exposera de manière criante les écarts entre les populations. En perdant l’école, certains des plus démunis, exposés à domicile à plusieurs des visages sombres de la pauvreté, voient non seulement s’effacer l’apprentissage des règles de grammaire et des tables de multiplication, mais aussi, et peut-être surtout, s’évanouir l’accès à la socialisation, à un repas équilibré ou à des vêtements chauds. Quand viendra l’heure des bilans, ces pertes pèseront lourd, elles aussi.

19 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 23 mars 2020 06 h 22

    L'Ignorance "de l'avant moé"

    Mais Madame Chouinard, le MELS (anciennement MEQ) possède toutes les documentations nécessaires pour l'enseignement à distance - du moins en archives, ou déposés à la BNQ - pour les niveaux secondaires généraux... et même pour certaines modules de la formation profesionnelle.

    Certains de ces documents devraient être légèrement mis-à-jour. Sans plus.

    La possibilité de faire la formation secondaire et/ou "profesionnelle" à distance a existée pendant plus de 75 années. Cette possibilité a été maintenue partiellement en a transférant une partie aux commssions scolaires - qui ont dormi sur l'interruteur. Oubliant de déveloper et maintenir à jour les bouquins et exercices/devoirs... et même de développer d'autres champs - surtout en FP. Pourtant, cela était une obligation légale faite par le MEQ sous Claude Ryan - de lmême que l'abolissement pour cause budgétaire au MEQ (vers 1988).
    Que le ministre actuel, incluant ses conseillers politiques, et même ceux du PM, ne l'informe pas de cela indique simplement que pour eux "qu'avant moé, c't'a le néant"... et si le mnistre une fois infiormé demande des comptes... cela va être "ben, on ne peut pas, à cause de ... ou de...". N'importe quoi pour demeurer dans la béatitude.

    Pire, le Service de la Formation à distance de MTL (anciennement CSDM/CECM) possède l'autorisation et le matériel nécessaire pour une gande partie des cours de niveau secondaire (I à IV). Il y a même des tuteurs... pour chacun des cours...

    Ne resterait que les examens obligatoires pour sanctionner le sec. IV... Aucun problème là, car la progression est individualisée, les examens sont poassés indivuduellement sous rendez-vous... DONC, PAS D'OBLIGATION D'ÊTRE 500 SIMULTANÉMENT DANS UN GYM... Un candidat, un "surveillant", par classe. Ce n'est qu'une question de logistique... Simple la logistique, mais le "Heil! toé le smat, si tu penses qu'on va travailler nous autres"...

  • Josée Duplessis - Abonnée 23 mars 2020 08 h 49

    ''s’évanouir l’accès à la socialisation, à un repas équilibré ou à des vêtements chauds. Quand viendra l’heure des bilans, ces pertes pèseront lourd, elles aussi.''
    Cette phrase est peut-être la plus importante à mon avis.
    La socialisation chez les jeunes.
    Il y a aussi l'enseignement de la musique et de l'éducation physique.
    La musique n'est pas abordable pour tous. Apprendre le piano, le violon ou autre instrument comporte des couts exhorbitants pour certains.
    Pourtant tous s'entendent pour dire que la musique est très importante pour le développement de l'enfant.
    Ne l'oublions pas.
    C'est beua lea tablette mais elle ne diffuse pas le plaisir, l'émotion que procure un cours de musique en classe.

    • Jean Richard - Abonné 23 mars 2020 10 h 18

      Il y a quelques jours, avant la confirmation de la crise, j'étais avec un élève de 6e (primaire) à qui j'ai demandé en quoi consistaient ses cours de musique. Il m'a répondu que ceux qui avaient oublié leur flûte à bec à la maison avaient fait de la musique avec GarageBand, une application disponible gratuitement sur les iPad, iPhone, iMac et MacBook. Je me suis dit : j'espère que davantage d'élèves vont oublier leur flûte à la maison car ce qu'on fait avec cet instrument est trop souvent horrible, de sorte que le mot qui revient à la bouche des enfants pour décrire la classe de musique est « Beurk ! »
      Désolé d'aller à contre-sens, mais le potentiel pédagogique de certaines applications de musique assistée par ordinateur est généralement beaucoup plus grand que celui des classes de flûte à bec (un instrument très exigeant contrairement à ce que les gens en pensent, et combien de professeurs de musique ne savent même pas comment souffler dedans). Évidemment, l'enseignement de la musique assisté par ordinateur demande une discipline et un encadrement tout aussi rigoureux que celui d'un instrument classique.
      Enfin, ne l'oublions pas, la pratique par ordinateur rend la musique accessible à des enfants qui autrement devraient apprendre à s'en passer. Car à défaut de locaux adéquats, les exercices d'apprentissage de la musique sur un instrument conventionnel sont très vite perçus par les voisins comme une nuisance sonore.
      Il n'y a pas d'approche qui ait toutes les vertus contre une autre qui a tous les vices. Mais pour avoir vécu à une époque où les filles de familles bien nanties étaient les seules à avoir accès au piano grâce à Mère Sainte-Cécile qui réservait ses connaissances à l'école des filles, n'aimant pas les garçons. De toutes façons, à l'école des garçons, le piano ne faisait pas très viril...
      Alors oui, une tablette peut procurer du plaisir à faire de la musique, mais surtout peut la rendre plus accessible.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 23 mars 2020 15 h 28

      "C'est beau la tablette mais elle ne diffuse pas le plaisir..." Je suis entièrement d'accord avec vous. Ce qu'il faut comprendre, c'est que chacun de nous EST un instrument. Il n'en tient qu'à nous de l'utiliser à bon escient afin de faire du bruit ou de la MUSIQUE. Nous pouvons chanter, se servir de notre corps comme instrument de percussion, taper des mains, claquer des doigts et faire toutes sortes de sons. Ce qui serait vraiment grave, c'est d'accentuer cette dépendance à la tablette et de faire en sorte que, par manque de jugement, nous devenions les INSTRUMENTS de celle-ci!!

    • Cyril Dionne - Abonné 23 mars 2020 21 h 58

      Évidemment chères dames, vous n'avez jamais mis les pieds dans une salle de classe de musique au primaire. Disons que vous surévaluez la valeur pédagogique de ces cours. Les sessions de flute à bec, lorsqu’elles sont décortiquées, ne sont que quelques algorithmes répétitifs d’aucune conséquence que tous les élèves font années après années pour les concerts de Noël ou autres.

    • Jacques Nadon - Abonné 24 mars 2020 00 h 49

      Très cher monsieur Dionne, Tout semble tranché au couteau. La valeur pédagogique de la musique est illusoire. Sauriez-vous nommer les différentes approches de la pédagogie musicale? Ainsi on pourrait réduire l’art dramatique à de vulgaires répétitions vides de sens. Les arts visuels à quelques barbeaux et gribouillages qui une fois encadrés sembleront intéressants aux plus naïfs des observateurs. Que penser de l’éducation physique… et de la danse… Est-ce que l’école doit être strictement utilitaire? Former des travailleurs en fonction des besoins du marché du travail.
      Faire de la musique à partir de la technologie… intéressant. Est-ce aussi valorisant pour un apprenant? L’effet de l’enseignement des arts y avez-vous pensé?
      J’ose imaginer que vous avez déjà mis les pieds dans une classe au primaire. Apprendre à aimer l’école, découvrir ses intérêts… Quelques élèves à l‘école où j’enseignais sont devenus comédiens, chanteurs, médecins, ingénieurs, architectes, anthropologues, biologistes, électriciens, mécaniciens et... enseignant. Quand ces élèves reviennent nous voir, ils ne nous parlent pas du cours de mathématiques ou de français et encore moins de celui d’informatique… Ils nous parlent des cours qui vous paraissent futiles. Ils nous rappellent la pièce de théâtre que nous avions montée, du spectacle de danse, du tournoi de handball, du concert qu’ils avaient organisé. C’est dans ces cours qu’ils se sont retrouvé avec eux-mêmes pour construire avec d’autres leur(s) univers. Les cours de mathématiques, de français, de science... sont bien nécessaires malgré tout.

  • Robert Morin - Abonné 23 mars 2020 09 h 38

    Et la télé?

    On se demande constamment si la télévision a un avenir. Et pourquoi pas un certain rôle de diffusion éducative. Certes, il y manque la dimension interactivité qu'offrent les outils numériques, mais ce serait un pis-aller pour le moment. Je pense que les ménages sans télé doivent être plutôt rares.

  • Loyola Leroux - Abonné 23 mars 2020 09 h 49

    Règles de grammaire et tables de multiplication oubliées ?

    Madame Chouinard, cette crise, comme les bonnes vieilles guerres, va remettre les compteurs a zéro, les pendules a l’heure. En premier lieu, reconnaissons que l’école, incluant les facultés d’humaines sciences des université, est une grosse garderie, dont le but est d’occuper les jeunes le plus créativement possible.

    Entre nous, ceux qui ‘’ voient non seulement s’effacer l’apprentissage des règles de grammaire et des tables de multiplication’’, cela ne signifie-t-il pas que ces règles étaient soient incomprises soient mal intégrées ?

    Au pays de ''L'amour du pauvre''' (Jean Larose) ce sont les plus démunis qui sont les 1e aidés. Les TDAH, itinérants, vieux, etc. tous des éléments fondamentaux dans la construction du Québec à venir.

    Je suis optimiste. Quelque soit la durée de la crise, le QI moyen des Québécois ne variera pas !

    • Serge Lamarche - Abonné 23 mars 2020 16 h 37

      L'école est bien importante mais franchement, il n'y a pas tant de choses à apprendre au primaire. Les règles de grammaire s'apprennent en quelques semaines. Même chose pour le reste.

    • Cyril Dionne - Abonné 23 mars 2020 22 h 13

      M. Lamarche,

      C'est au primaire que l'enfant apprend à aimer l'école. C'est cela qui est important, aimer à apprendre. Si cela est compris, le taux de décrochage sera très minime et vous aurez des gens qui vont s'épanouir proportionnellement à leurs capacités cognitives plus tard ou inversement si la situation à l’école est négative.

      Pour le reste, au primaire et au secondaire, on peut l'apprendre très facilement à partir de livres et des moyens technologiques comme Internet beaucoup plus rapidement sans attendre pour les autres.

      Ceci dit, M. Leroux soulève un point très important, celui des tables de multiplication. Cet automatisme répétitif le suivra partout, de l'algèbre linéaire au calcul intégral et ceci, même à l’âge adulte. Comment pouvez simplifier des équations mathématiques rapidement si vos algorithmes de base ne sont pas présents ou instinctifs? Avec une calculette? De grâce.

    • Pierre-Jean L'Heureux - Abonné 24 mars 2020 07 h 58

      Pour le reste, au primaire et au secondaire, on peut l'apprendre très facilement à partir de livres et des moyens technologiques comme Internet beaucoup plus rapidement

      L'acte d'apprendre nécessite que l'on se fasse reprendre lorsqu'on fait des erreurs. Au primaire et au secondaire, l'enfant n'est pas en mesure de détecter qu'il fait une erreur dans les contextes d'apprentissage des matières. C'est le rôle de l'enseignant de détecter les erreurs, de comprendre pourquoi le jeune commet ces erreurs, et de rectifier le tir. Les enseignants sont des professionnels de la rétroaction constructive.
      Les capsules vidéo et les lectures de la bonne façon de faire ne sont pas capables de donner une rétroaction claire aux jeunes qui apprend.

  • Alain Béchard - Abonné 23 mars 2020 10 h 14

    enseignement

    Si l'ordinateur est en manque POURQUOI ne pas utiliser la télévision que tout le monde a en sa possession? Il faut seulement changer certaine règles. L'interaction serait manquante mais la diffusion du savoir y serait.