L’incapable en chef

S’agissant de « fermer » la frontière avec les États-Unis sans prendre Donald Trump à rebrousse-poil, Ottawa ne pouvait pas ne pas agir avec circonspection. Qu’il soit nécessaire de mieux contrôler la circulation frontalière, à savoir interdire les voyages non essentiels, s’imposait, suivant la logique de cloisonnement qui s’applique partout dans le monde. Qu’Ottawa et Washington aient maintenant convenu des modalités de ces contrôles est un pas dans la bonne direction, du moins en ce sens qu’il rend la bataille contre le coronavirus plus cohérente. Pour le gouvernement canadien, il ne s’agit pas seulement de juguler la pandémie, il lui faut également composer avec l’incapable en chef — pardon, le « génie très stable » — que le système électoral américain a placé à la tête des États-Unis. Justin Trudeau en déçoit beaucoup pour son manque de leadership ; il a au moins le mérite d’être bien entouré.

À sa façon tordue, Trump paraît enfin prendre acte du défi sanitaire que représente le coronavirus. Ou, plus précisément, de ses conséquences économiques devant les bourses parties en vrille. Il le fait moins par empathie et par sensibilité aux enjeux de santé publique, bien entendu, que pour le danger que cela représente pour sa personne sur le plan politique, à sept mois de la présidentielle. Et c’est ainsi qu’après avoir minimisé à outrance le problème pendant deux mois, il a déclaré mardi à la Maison-Blanche, sans broncher, avoir « senti qu’il s’agissait d’une pandémie bien avant qu’on l’appelle une pandémie » — et dit, mercredi, qu’il était un « président en temps de guerre ».

Pour avoir fait le vide quasi total des compétences autour de lui depuis trois ans, M. Trump révèle par cette crise sa virulente irresponsabilité. Voici un président plus apte, disait un commentateur américain, à allumer des feux qu’à les éteindre.

S’agissant de faire face à l’urgence sanitaire que représente l’épidémie, M. Trump s’en était lavé les mains jusqu’à maintenant, laissant les villes et les États à eux-mêmes, alors qu’il est impératif que le fédéral coordonne à l’échelle nationale le déploiement de ressources médicales gratuites, en équipements comme en personnel, dans un contexte où le système de santé américain laisse en plan des dizaines de millions d’Américains. Car l’urgence n’a pas fini de grandir.

Le gouvernement Trump avait suggéré la semaine dernière de s’attaquer au problème en suspendant la taxe sur les salaires, une idée qui a été largement critiquée, y compris par des républicains, dans la mesure où elle ne serait pas de grand secours dans un monde à l’arrêt où les gens, tenus de s’enfermer chez eux, ont des comptes à payer. Aussi se retiendra-t-on de conclure que, préconisant maintenant un plan de secours à hauteur de mille milliards de dollars, avec proposition d’en utiliser la moitié en paiements directs aux Américains dans le besoin, M. Trump a vu la lumière. Cette initiative nécessaire est avant tout le résultat des pressions du Congrès — des démocrates et de républicains plus sensés que d’autres — et des milieux économiques aux abois.


 
 

C’est dans ce contexte que Joe Biden est devenu le candidat démocrate de facto à la présidence, fort de ses nouvelles victoires aux primaires de mardi en Floride, en Illinois et en Arizona. L’ancien vice-président est manifestement celui qui, aux yeux des électeurs démocrates, est le mieux placé pour battre Trump en novembre. Mais il reste que le débat de fond sur la santé aux États-Unis, c’est le « trop radical » Bernie Sanders qui le porte de la façon la plus substantielle, comme l’a encore montré le débat télévisé de lundi sur CNN entre les deux hommes. La pandémie, a-t-il eu raison de répéter, va forcément agir comme révélateur des « dysfonctionnements » du système de santé américain.

Le fait est que cette crise laissera, à long terme, des cicatrices sociales que les plans d’urgence ne soigneront pas. La déliquescence du droit du travail étant ce qu’il est, les conséquences de toutes ces « mesures draconiennes » de confinement risquent fort de creuser le sous-emploi parmi les travailleurs précaires, et sans doute surtout parmi les femmes, dans nos démocraties riches et, plus encore, dans des pays où le travail informel est répandu.

Soit, la « révolution » de Bernie Sanders est irréaliste dans le contexte américain. On peut maintenant s’attendre à ce qu’il se rallie vite et bien au centriste Biden. Ce dernier aura, ceci dit, intérêt à tendre la main à la gauche du parti de manière autrement plus convaincante. Il faut défaire Trump à la présidentielle ; il faut aussi défaire tout le mal dont il est le résultat.

22 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 19 mars 2020 03 h 28

    "M. Trump s’en était lavé les mains jusqu’à maintenant" Guy Taillefer.

    Au moins, il prenait cette précaution d'usage.

    • Jean Roy - Abonné 19 mars 2020 09 h 23

      Ah! Celle-là va m'accompagner toute la journée... une pensée grégaire à ne pas négliger en ces temps de confinement!

    • Raymond Labelle - Abonné 19 mars 2020 14 h 42

      Merci de vos bons mots M. Roy. Un flash venu instantanément en lisant l'édito.

  • Joël Tremblay - Abonné 19 mars 2020 06 h 39

    Les américains sont incorrigibles

    Les démocrates vont nominer Biden et Trump va être réélu par une majorité écrasante aux prochaines élections.

  • Pierre Jasmin - Abonné 19 mars 2020 08 h 43

    Médias généralistes

    Ce matin, les nouvelles nationales de Radio-Canada, dans ses toutes premières minutes, font une chasse à l'homme, en fait à la femme qui est morte la première du Coronavirus: nous avons droit au scoop incroyable d'une interview d'une travailleuse d'unTim Horton's de Lanaudière: "il y a beaucoup de personnes aînées qui viennent prendre leur café ici". Puis Radio-canada nous parle des conséquences économiques: remontée momentanée du cours du pétrole mais baisse prolongée des indices boursier mondiaux. J'ai alors décroché, avant qu'on nous reparle sans doute des pauvres restaurateurs (en effet!) mais sans trouver le temps de mentionner les travailleurs du milieu culturel chers au Devoir. En attendant, on trouve cet éditorial intéressant mais espérons qu'un seul média mentionnera notre dernière prise de position sur http://www.artistespourlapaix.org/?p=18283 et dans l'Aut'Journal afin de creuser encore davantage la question.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 19 mars 2020 11 h 20

      C'est votre texte qui mériterait d'être à la UNE. BBC est également bien tourné.
      Bravo!

  • Yves Corbeil - Inscrit 19 mars 2020 08 h 51

    Allez-vous finir par nous parler de l'incapable en chef qui a la plus grande incidence sur nous

    Au USA ils font de la politique, chez vous au Canada ils font de même et chez nous au Québec ils sauvent des gens, ils prennent soin des gens, ils disent au gens comment prendre soin de gens, ils disent au gens comment prendre soin d'eux-même, ils disent au gens depuis le début ça va être difficile, probablement long et pénible mais si on se déssert les coudes on va s'en sortir avec des dommages moindres. Il y en a d'autres qui parlent en chiffre, en piastre, en finance, en économiste avec une pensée pour les humains auquel ils vont donné de l'argent.

    Elle est là la différence entre le peuple québécois puis son dirigeants (géant dans l'épreuve) et les anglos saxons autour de nous partout. On est pas comme eux et on ne sera jamais comme eux car quand vient le temps de choisir entre le coeur pis le cash, bien c'est ça on restera pauvre mais serré l'un contre l'autre quand ce sera fini.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 19 mars 2020 10 h 49

      Justement, la chroniqueuse Elisabeth Vallet, dans LE DEVOIR du 7 mars avait prévu ce qui est en train de se passer au pays de "l'incapable en chef": https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/574435/la-bonne-question

      Dans ce pays où les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Oui, c'est au Québec où nous payons le plus de taxes et d'impôts, en Amérique......mais, oui, avec ce qui se passe, à cette heure-ci, nous sommes en train de donner des leçons au reste de l'Amérique, à beaucoup d eceux qui paient moins de taxes et d'impôts.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 19 mars 2020 11 h 18

      Effectivement Monsieur Corbeil,

      Ce qui a une grande incidence pour nous, c'est par exemple le Chemin Roxham, pourtant la responsabilité de notre incapable en chef. Avant de faire les procès de ce qui se passe au Sud, on devrait surveiller nos incompétents du Nord. Si ce qui est écrit ici est en partie vrai sur Trump, alors c'est d'autant plus vrai pour Trudeau qui a des tâches beaucoup plus simples et qui arrive pourtant à les bâcler. Ce double standard est ennuyant à la fin : nos médias n'ont aucune influence sur ce qui se passe aux États, mais ils peuvent ouvrir les consciences ici. Par exemple un édito pourrait convaincre les autres médias de se demander pourquoi Québec ne prend pas des mesures supplémentaires pour assurer l'efficacité des mesures prophylactiques tout juste derrière la passoire officielle.

      Ça échappe peut-être à Legault qui juge sans doute qu'une action de ce type nuira aux mesures actuelles et au climat très sain de communication installée au Québec pour gérer la crise, mais pas si la sphère médiatique l'appuie, il aura alors les mains plus libres. Peut-être que la mesure de Trump au sujet de la «fermeture» des États-Unis a suffi cependant, mais c'est dramatique d'assiter avec impuissance à cette incurie.

      À la fin de la crise, on pourra faire le bilan des effets de l'inaction de Trudeau...

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 19 mars 2020 14 h 52

      Réglons le cas de Madame Vallet : que nous dit-elle? Sa chute répond à son titre : La chronique est construite sur un travail entre une question qui semble la bonne (le gouvernement américain gère-t-il mal la crise?) et une autre question : Et si, à cause de sa propre incompétence, Trump se favorisait et que l'élection n'avait pas lieu?

      Entre les deux, une critique de l'administration Trump : « Au même moment, le financement de l’agence des Centers for Disease Control and Prevention (CDC) a été amputé radicalement, réduisant ses activités de détection de 80 % et sa présence à travers le monde à une dizaine de pays. C’est un peu comme mettre un foulard sur les yeux d’un coureur de vitesse dans un parcours à obstacles : la capacité des CDC d’évaluer, d’anticiper et de contenir les deux épidémies actuelles [...] est réduite à sa portion congrue. »

      Le programme de Trump, c'est de cesser de faire en sorte que les EU soient la police/l'assurance/les pompiers du monde. C'est la même chose avec la Chine mais l'objectif est de ramener des jobs (donc forcément des vaccins et des médicaments). Une promesse Trump c'est «drain the swamp», justement le texte de Madame Vallet nous informe de fermeture à l'étranger, mais combien de pays ont les moyens de ce type d'antenne? Et pourquoi ces «structures essentielles» , si elles sont utiles pour «les voisins», ne sont pas assumées pas lesdits voisins dans ce cas?

      On signale la turpitude de Trump car ce qui nuit aux États-Unis nous affecterait. DONC le premier «Devoir» de nos «analystes internationaux» c'est pas de recracher les critiques américaines, mais de nous informer au sujet des enjeux dans lesquels nous sommes impliqués pour que nous soyons souverains et que nous prenions les bonnes décisions. Pour reprendre un lecteur, qu'est-ce qui empêche, concrètement, le gouvernement canadien de mettre en place un meilleur système de transports pour les échanges de remorques à la frontière?

  • Réjean Martin - Abonné 19 mars 2020 10 h 08

    remarquable éditorial

    remarquable éditorial, Monsieur Taillefer, encore une fois. Et une place à la condition des femmes qui, hélas, va aller dans le mauvais sens...

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 19 mars 2020 15 h 17

      Ça fait deux éditoriaux en 2 jours sur Trump, or le gouvernement Trudeau accumule les déficits depuis 2015 et creuse la dette. On ne cessait de signaler que c'était rien par rapport au PIB, mais là on apprend que le déficit 2020 sera de 150 milliards. Donc 150 + les 685, ça veut dire que la dette sera de 835 milliards au sortir de la crise. C'est une catastrophe. En ayant adopté des budgets équilibrés depuis 2015, le Gouvernement Trudeau aurait pu limiter la dette au sortir de la crise à 760 milliards. Il aurait même été possible, c'était le plan de Harper, de réduire la dette à 585 milliards pour 2020. Bref, le Canada serait en excellente posture pour soutenir plusieurs secteurs, donc le secteur manufacturier, pour combler nos déficits de productivité et nos déficits technologiques. Car les réductions d'impôts (des Conservateurs il faut le dire) ont provoqué des réductions des investissements des entreprises dans leurs équipements. Une crise demeure une opportunité et Trudeau, à cause de ses déficits en temps de vaches grasses, a tué la marge de manoeuvre dont aurait pu disposer le Canada (et donc le Québec) pour rebondir. La dette sera telle que l'on va vivre des années pénibles (encore sous des Conservateurs qui vont faire le ménage) pour retrouver un semblant d'équilibre.

      Au lieu d'analyses là-dessus avec une position très ferme, le Devoir semble avoir attendu une aide aux médias qui ne viendra sans doute pas, Netflix et cie vont au contraire sortir comme les gagnants de la crise et vont accroitre leur part de marché. Bref le discours sur la turpitude de Trump ne m'impressionne pas venant d'acteurs qui ne sont pas capables donner la mesure de celle de notre propre gouvernement fédéral. Et sur la base de quels arguments? Des impressions : « Il le fait moins par empathie et par sensibilité aux enjeux de santé publique, bien entendu, que pour le danger que cela représente pour sa personne sur le plan politique, à sept mois de la présidentielle. »