L’autre grande crise

Le premier ministre Justin Trudeau est finalement sorti de sa torpeur en décrétant hier l’interdiction pour les visiteurs étrangers, à l’exception des Américains, d’entrer au Canada par voie aérienne.

Dès le début de cette course contre la montre, il était apparu ridicule d’exiger des Canadiens de s’imposer une quarantaine de 14 jours au retour d’un voyage tout en laissant n’importe quel visiteur franchir la frontière sans contraintes.

Cela dit, si des interventions d’une vigueur exceptionnelle doivent être adoptées pour réduire l’importance de cette crise sanitaire, le même acharnement doit être déployé parallèlement pour protéger la santé financière et économique des entreprises et des ménages. Car cette pandémie qui affecte les humains de tous les pays de la planète, quels que soient leur sexe, la couleur de leur peau, leur religion ou leur régime politique, aura aussi de lourdes conséquences sur leur santé financière, l’une et l’autre étant étroitement liées.

Ici même, en Amérique du Nord, après dix années de croissance économique soutenue, certains en étaient venus à croire que les récessions de grande importance étaient chose du passé grâce à la vigilance des gouvernements nationaux et de leurs banques centrales. Alors que la dernière crise, survenue il y a onze ans et baptisée du titre exagéré de « grande récession », trouvait sa source dans la cupidité des toutes-puissantes banques d’affaires, la présente crise aux conséquences encore insoupçonnées est banalement causée par l’adoption de mesures susceptibles de freiner la propagation d’un nouvel agent pathogène.

Si la priorité doit aller à ces mesures sanitaires radicales, il est néanmoins urgent d’anticiper les dégâts sur l’économie pour éviter de glisser dans une spirale descendante tout aussi impossible à contrôler. Dans un cas comme dans l’autre, le défi pour les autorités est de redonner confiance dans la capacité collective de gagner la guerre.

On ne peut pas exiger des individus qu’ils restent à la maison sans leur assurer qu’ils pourront payer leurs factures à la fin de la semaine et du mois. On ne peut pas demander aux commerçants de collaborer au combat collectif sans leur promettre un soutien financier à la hauteur de leur contribution. De même pour les entreprises manufacturières et de services, dont certaines devront procéder à d’importantes mises à pied.

  

La semaine dernière, la Banque du Canada a baissé ses taux d’intérêt. Malheureusement, les banques centrales ont une marge de manoeuvre restreinte à cause de la faiblesse des taux qui a perduré malgré la croissance.

C’est donc surtout aux ministres des Finances qu’il revient désormais de prendre le taureau par les cornes en injectant rapidement et directement les milliards nécessaires.

Vendredi dernier, le ministre fédéral, Bill Morneau, a annoncé qu’il plaçait 10 milliards à la disposition des PME ayant besoin de liquidités, une mesure qui sera suivie par d’autres, comme la bonification de l’assurance-emploi. La rumeur parle de 20 milliards supplémentaires au total cette année, mais si c’est le cas, cela ne suffira pas. Il faudra plus, beaucoup plus pour relancer la machine canadienne que la débandade appréhendée chez notre partenaire américain risque de stopper radicalement. Une baisse des taxes sur la masse salariale ou de la TPS ? Une aide directe aux familles ? Quels que soient les outils, la facture sera salée.

Du côté du gouvernement du Québec, le ministre des Finances, Eric Girard, a annoncé, hier, trois volets de mesures, parmi lesquelles une aide complémentaire à l’assurance-emploi pour les travailleurs forcés de se retirer temporairement, dont les travailleurs autonomes. Là encore, c’est trop peu pour réduire l’anxiété dans les milliers de familles menacées par la crise.

Pour l’année en cours, il n’est pas déraisonnable de prévoir une récession plus importante qu’en 2009. Les États-Unis étant en passe de devenir un pôle incontrôlé de transmission du coronavirus, il est certain que nos exportations dans cette direction, qui comptent pour 70 % de nos ventes totales à l’étranger, seront affectées. D’où l’importance pour nos gouvernements nationaux de combler au moins partiellement le manque à gagner susceptible de redonner confiance aux ménages et aux entreprises. Et malgré ces efforts, l’emploi s’en ressentira lourdement au cours des prochains mois, et des dizaines de milliers de ménages éprouveront de la difficulté à respecter leurs obligations à cause du niveau d’endettement record atteint dans l’insouciance au cours des dernières années.

Ces malheurs ne dureront qu’un temps, heureusement, mais chez plusieurs d’entre nous ils laisseront des cicatrices profondes.



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