La colère des femmes

Le 8 mars se joue cette année sur fond de révolte. Le rouge aux joues, la tête haute, la voix qui gronde : les femmes en ont marre depuis longtemps des inégalités, des coups et de l’indifférence. Cette fois, leur cri ne résonne pas en sourdine, mais prend la forme d’une clameur collective. Ce bruit est annonciateur d’un cycle de changements là où hier encore les résistances étouffaient le moindre éclat.

En l’espace de quelques semaines, la France et les États-Unis ont été le point focal de l’attention du monde. Deux hommes accusés de viol — Harvey Weinstein et Roman Polanski — sont descendus des sommets de la gloire jusqu’aux couloirs de l’infamie après que des femmes ont parlé. La condamnation du premier a libéré des dizaines de victimes présumées d’un joug qu’elles avaient en partage. La célébration du second, sacré meilleur réalisateur des César 2020 malgré la gravité des crimes dont on l’accuse, a provoqué une onde de choc en France, qui se réveille, dirait-on, d’une longue période de dormance.

Elles brisent le silence. Pour asseoir Weinstein dans le box des accusés, des victimes ont mis fin à des années de secret, au prix d’importantes douleurs. Il faut lire le passionnant récit des reporters du New York Times qui ont travaillé des mois pour tisser un lien de confiance avec ces femmes agressées pour comprendre ce que ça prend de courage, d’aplomb, de sang-froid pour oser replonger dans le drame en le racontant cette fois à la face du monde.

Pour dénoncer la célébration de Polanski en dépit des graves accusations qui pèsent sur lui, des femmes ont aussi osé parler haut et fort. L’actrice de Portrait de la jeune fille en feu, Adèle Haenel, ne s’est pas contentée d’une dénonciation avant la cérémonie — « Distinguer Polanski, c’est cracher au visage de toutes les victimes ! » —, elle est aussi sortie de la salle au moment où le réalisateur de J’accuse remportait son prix convoité. Le lendemain, dans une tribune vitriolique publiée dans Libération, la romancière Virginie Despentes a libéré sa colère à propos de l’impunité des puissants. À son « Désormais, on se lève et on se barre », la directrice de la rédaction de Marianne, Natacha Polony, lui a répliqué « Meuf, tu délires ». La résistance s’affiche même dans les rangs féminins. On ne déplace pas un règne de domination tranquille sans créer de remous.

Au Québec, on souligne ce 8 mars dans un contexte où violence conjugale et féminicides font partie de la conversation sociale et médiatique. Ce réveil est heureux, bien qu’il n’annonce en rien le bout de la route. Depuis des décennies des femmes encaissent les coups en silence, et on ne s’inquiète pas des failles immenses du système, qui transforme des victimes en suspectes et les laisse porter seules le poids de la dénonciation. Cela pèse lourd quand ça s’ajoute au fardeau de la violence.

Le comité d’experts non partisan, présidé par la ministre de la Justice, Sonia LeBel, a ajouté cette semaine un volet consultation des victimes à ses travaux, dont l’objectif est précisément d’améliorer le traitement judiciaire des agressions sexuelles. Rappelons que seuls 5 % des victimes portent plainte, cette statistique famélique illustrant le formidable désaveu à l’endroit du système de justice. Les changements proposés par le comité ne pourront pas être cosmétiques, mais devront être en adéquation avec l’importance des revirements espérés.

Le chant des protestations s’entend ailleurs sur la planète, et même là où les avancées exigées par les femmes sont plus importantes, compte tenu de l’immensité des retards. Au Mexique, lundi prochain, des millions de femmes ont été invitées à faire la grève de tout — « Une journée sans les femmes » —, présence au travail ou à la maison, histoire de protester contre cette violence qui chaque jour enlève dix vies. Le meurtre sordide en février d’Ingrid Escamilla, 25 ans, tuée et dépecée par son conjoint, a soulevé une vague de protestations. Le choeur mexicain rappelle le chant chilien Un violeur sur ton chemin. Depuis décembre dernier, des centaines de milliers de femmes de dizaines de pays entonnent et dansent sur ce champ féministe destiné à dénoncer la culture qui tolère un climat de violence et de harcèlement à l’endroit des femmes.

Les Nations unies rappellent qu’une fille sur trois vivra un épisode de violence physique ou sexuelle au cours de sa vie — le Québec a à nouveau été froidement rappelé à cette réalité la semaine dernière avec le meurtre horrible de la petite Océane Boyer. 750 millions de filles se marient avant d’avoir atteint leurs 18 ans ; 200 millions de femmes et de filles subissent encore des mutilations génitales. Un féminicide sur deux à l’échelle mondiale était le fait d’un partenaire ou d’un proche. Les femmes sont les victimes de 71 % du trafic humain, et de ces femmes, les trois-quarts sont exploitées sexuellement. Sur fond d’injustice, la colère des femmes ne doit pas être vaine.

16 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 7 mars 2020 06 h 29

    Pour ajouter a ces horreurs plus que millénaire, l’ INA.FR nous propose un quizz trottoir au titre « Vous pouvez répéter? Le viol » où on interroge en 1976 des gens hommes sur ce sujet. Eloquente la violence...puis l’article, un de plus, dans le Nouvel Obs avec la liste des filles mineures violées par Polanski. Nous n’irons pas non plus dans les bars a danseuse...cette séparation de l’homme et de l’artiste me semble tiré par les cheveux, comme un viol?, puisque nous savons que le rêve raté de Hitler fut celui d’être un artiste. Il fréquentait les memes cafés bohèmes en Autriche que Stefan Sweig. Il faudrait faire connaitre ce splendide texte d’Aristophane, Lysistrata. Ca aide parfois a ne plus être « seulEs »...Merci pour votre texte.

    L’article de l’Obs:

    https://www.nouvelobs.com/droits-des-femmes/20200306.OBS25708/renate-langer-temoigne-roman-polanski-m-a-violee-c-etait-horrible.html

  • Pierre Rousseau - Abonné 7 mars 2020 07 h 56

    Système judiciaire patriarcal

    Il ne fait pas l'ombre d'un doute qu'un système juridique est profondément culturel et notre système n'est pas différent. Il émane d'une société profondément patriarcale depuis au moins 2 millénaires (il a été profondément influencé par le système romain puis par le christianisme). Cela explique probablement pourquoi il est fondé sur l'agression, le conflit entre 2 parties qui se retrouve devant un arbitre indépendant et impartial, un juge. On dit qu'il est un système accusatoire, contradictoire ou, en anglais, adversarial. Il comporte une atmosphère sombre d'agression entre 2 parties à l'issue de laquelle il y a un gagnant et un perdant.

    Si nous étions dans une société plus neutre, voire matriarcale, quelle serait la culture qui serait à la base du système juridique ? C'est peut-être là qu'il faudrait chercher et voir si on pourrait avoir une approche moins agressive, plus en harmonie avec une culture plus féminine, qui chercherait la vérité, la paix et la guérison. Un système où une victime ne serait pas « crucifiée » sur la place publique durant un procès qui réouvre les plaies et qui n'offre que peu ou pas de protection à celle qui en a le plus besoin.

    De la même manière qu'ont déterminé depuis des décennies plus d'une dizaine de commissions d'enquête que le système judiciaire canadien a échoué lamentablement en milieu autochtone et qu'il faut considérer le pluralisme juridique, ne pourrait-on pas constater que, de la même manière, le système judiciaire a échoué lamentablement en ce qui concerne les agressions contre les filles et les femmes et qu'il a besoin d'une refonte fondamentale, pas seulement de changements cosmétiques ?

    • Hélène Paulette - Abonnée 8 mars 2020 13 h 48

      Parlant d'autochtones, monsieur Rousseau, savez-vous que leur système de justice est basé sur la réconciliation?

  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 7 mars 2020 08 h 59

    Je félicite Adele Haenel pour sa sortie!!
    Je félifite toute les femmes qui ne se taisent plus et qui crient leur colère en publique malgré le traitement et les jugements qui les attendent ensuite.

    Ca dérange des hommes, même des femmes, on peut le lire ici depuis quelques jours, irrités car ils ne peuvent plus aller au ciné sans s'en faire avec les comportements deviants de leur idole.

    Weinsten fait de mauvais film hollywoodien alors ils s'en balancent mais Polanski et Allen eux, font des chefs d'oeuvre alors foutons leur la paix et applaudissons les! La honte...vraiment ce raisonnement.

    Non..il faut boycotter bord en bord et mettre en prison TOUT les agresseurs, plus de passe droit spécial 7iem art, l'art n'a pas besoin de cette click d'abuseurs arriérés, d'autre plus respectueux viendront. Aucun doute.

  • Marie-Hélène Gagnon - Abonnée 7 mars 2020 09 h 11

    Il reste tant à faire...

    Il y a un changement de culture à faire pour changer la perception envers les femmes. Tout d'abord et avant tout, notre langage! Plein de mots utilisés contre les femmes n'ont aucun équivalent masculin et ici, je parle du poids des mots : trouvez-moi l'équivalent masculin des mots, pute, salope, bitch, pétasse et la liste est encore très longue.

    Un gars qui trompe sa blonde, au pire, il passe pour un trou d'..., la fille avec qui il a couché aura plutôt droit à : salope, bitch, agace, etc. Le gars passe souvent, presque, pour une victime...elle l'a séduit et lui ne peut pas contrôler ce qu'il a dans son pantalon.

    Lorsqu'une femme se fait violer, on parle encore de son habillement. Lorsqu'une femme se fait battre on entend encore "elle doit aimer ça si elle est encore là". D'une femme qui réussi dans des postes supérieurs, on parlera plus de son apparence que de ses compétences.

    Nous devons changer la base pour que les lois changent. Je me fais un point d'honneur, à chaque fois que j'entends quelqu'un insulter une femme, de lui demander de me trouver, l'équivalent en poids, des mots en masculin. Si la personne en est incapable, je lui suggère de ne plus jamais utiliser ces mots.

  • Guy Beausoleil - Abonné 7 mars 2020 09 h 13

    dissidence

    Le texte de Natacha Polony s'il est qualifié curieusement de résistance par Marie-Andrée Choiunard est plutôt une analyse nuancée et dissidente du féminisme radicale et misandre prônée par le texte de Virginie Despentes. Que Mme Chouinard le considère comme de la résistance est inquiétant, la vague féministe post "#Me Too" plus radicale, plus idéologique permet-elle encore la critique ( l'autocritique ) ou est-elle en train de devenir un consensus dogmatique.