Doutes sur GNL Québec

C’est avec des questionnements sur la composition de la commission du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) chargée de l’évaluation du projet de liquéfaction de gaz naturel, Énergie Saguenay, que s’est amorcé l’exercice. Mais avec le retrait d’un investisseur majeur, Berkshire Hathaway, le fonds de placement dirigé par Warren Buffett, c’est l’avenir même du projet de GNL Québec — d’une valeur totale de 12 milliards — qui est remis en cause.

L’audience du BAPE doit commencer à la mi-mars et se terminer dans quatre mois. Le promoteur a indiqué qu’il ne se désistera pas.

Selon le mandat confié au BAPE par le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charette, le projet soulève des enjeux concernant « les émissions de gaz à effet de serre, l’atteinte aux milieux humides et hydriques, le transport maritime, la faune, l’utilisation du territoire, les risques d’accidents technologiques, les préoccupations du public et les retombées sociales et économiques ». On ne sait si cette évaluation portera sur les émissions de GES en amont, c’est-à-dire les émissions liées à l’extraction du gaz naturel albertain par fracturation. Mais au moins, le mandat décrit par le ministre ne l’exclut pas.

Membre du BAPE depuis 2011, Denis Bergeron a occupé auparavant le poste de vice-président de l’ancêtre de Nature Québec et conseillé la Fédération québécoise des municipalités en matière d’environnement. Mais, par la suite, il a travaillé pendant 16 ans comme consultant auprès de l’Association canadienne de l’industrie de la chimie (ACIC), la principale association d’entreprises pétrochimiques engagées dans des projets d’exploitation et de commercialisation du gaz naturel au Canada. Le deuxième commissaire, Laurent Pilotto, est un membre du BAPE depuis l’an dernier et provient de la Régie de l’énergie où il s’est chargé de l’examen de projets d’approvisionnement en gaz naturel.

Certains reprochent à Denis Bergeron cette proximité passée avec l’industrie gazière. Au BAPE, il a présidé la commission autorisant l’implantation d’un terminal de carburant d’avion dans l’est de Montréal, celle qui s’est penchée de façon critique sur le Réseau express métropolitain (REM) et cette autre qui a signé l’arrêt de mort de la filière du gaz de schiste au Québec.

La porte-parole libérale en matière d’environnement, Marie Montpetit, estime que le BAPE aurait dû choisir quelqu’un dont les conclusions ne pourraient être remises en question en raison de son passé professionnel. Ce serait là faire un mauvais procès au président de la commission. Incidemment, mentionnons que Denis Bergeron est associé aux libéraux, lui qui a fait partie du personnel politique au cabinet du ministre libéral Pierre Paradis.

Mais ce qu’il faut d’abord déplorer, c’est l’absence d’un troisième commissaire dont les compétences, en écosystème marin ou, plus généralement, en écologie, par exemple, viendraient compléter l’expertise du président et de son collègue. À trois commissaires, ils ne seraient pas de trop pour examiner le plus important projet industriel de l’histoire du Québec.

C’est ce qu’ont réclamé mardi Québec solidaire et le Parti québécois. Soulignons que l’audience du BAPE est viciée de par sa forme, le projet de GNL Québec ayant été scindé en deux, soit l’usine de liquéfaction avec son port pour l’exportation du gaz par méthaniers, d’une part, et les 750 km de gazoduc qui traverseront le nord du Québec, d’autre part. Les environnementalistes auraient voulu qu’une seule et même audience se tienne puisqu’il s’agit en réalité d’un seul et même projet. Ils exigent aussi que le BAPE tienne des audiences, non seulement au Saguenay, mais aussi à Montréal et à Québec. Si jamais il se réalise, le projet aura en effet des conséquences nationales en ce qui a trait, notamment, au respect des cibles de réduction des émissions de GES, mais aussi en raison des menaces que fait peser le projet sur la survie des bélugas.

Nous devons déplorer qu’il n’y ait pas une évaluation environnementale conjointe Québec-Ottawa. Le gouvernement fédéral doit procéder à sa propre évaluation, pas nécessairement avec la même transparence que le BAPE.

Depuis son dévoilement, le projet a soulevé plusieurs objections. Ainsi, on peut douter que le projet soit compatible avec la Loi fédérale sur les espèces en péril. En plus des doutes sur sa viabilité économique, un autre écueil vient de surgir : le gazoduc traverserait des territoires autochtones ; on constate, avec les événements touchant le projet Coastal GasLink en Colombie-Britannique, que les négociations avec les Premières Nations peuvent être aussi délicates qu’imprévisibles.

10 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 6 mars 2020 05 h 10

    Le gaz de schiste du Québec

    "...et cette autre qui a signé l'arrêt de mort de la filière du gaz de schiste au Québec." (Robert Dutrisac)

    Pas morte du tout, la filière québécoise du gaz de schiste local, qu'on se le dise.

    Nous n'avons qu'à prendre acte du fait que l'entreprise albertaine Questerre travaille activement à racheter et maintenir les droits d'exploration et d'exploitation (claims) d'autres acteurs, pour s'en convaincre. La teneur des messages adressés aux municipalités et aux propiétaires des lots visés contribue également à bien nous le faire comprendre.

    Et, comme si cela ne suffisait pas, nous n'avons en sus qu'à écouter le discours très flatteur à l'endroit de notre Premier ministre Legault tel que tenu par Michael Binnion, pdg de Questerre et président de l'association québécoise des entreprises opérant dans ce secteur d'activités, pour savoir que son travail de lobbying auprès de nos instances gouvernementales lui semble très prometteur d'un développement in situ de cette filière gazière allant dans le sens de ses propres intérêts financiers et professionnels.

    L'industrie du gaz de schiste est mortifère à plusieurs enseignes, qu'il s'agisse d'environnement ou de santé publique. C'est connu. Mais, quand on a un PM cash flow comme le nôtre, il nous revient collectivement de continuer à porter la garde bien haute.

  • Serge Grenier - Abonné 6 mars 2020 09 h 07

    Le monde et les temps changent

    La prise de conscience qui se passe maintenant dans le domaine des abus sexuels va éventuellement se propager aux abus de pouvoir. Dans dix ans, toutes les personnes qui continuent aujourd'hui de défendre les projets comme GNL vont s'en mordre les doigts jusqu'au sang. Et ils ne pourront pas se défendre en prétextant l'ignorange. Ils sont amplement avertis et persistent malgré tout. Alors ils seront tenus ENTIÈREMENT responsables de leurs faits et gestes.

    Il y a des tendances lourdes. Les adolescent.e.s d'aujourd'hui vont bientôt être des hommes et des femmes dans la force de l'âge et ils et elles n'auront pas le pardon facile. Je ne comprend pas comment les soi-disant experts qui font des prévisions financières sur les cinquantes prochaines années ne sont pas capables de voir le tsunami qui leur pend au bout du nez.

  • Claude Coulombe - Abonné 6 mars 2020 12 h 41

    Gare au jugement de l'Histoire...

    La manifestation pour le climat du 27 septembre 2019, la plus importante de l'Histoire du Québec, n'était que la bougie d'allumage d'un mouvement qui prendra beaucoup d'ampleur dans les prochaines années.

    L'Histoire jugera sévèrement les politiques à courte vue et le manque de prévoyance de ceux qui tardent à agir contre les changements climatiques et la crise environnementale. Les générations futures y verront sans doute « Un crime contre l'Humanité ». Un virement de cap s'impose car le legs et l'image de M. Legault et de son gouvernement seront entachés pour la suite de l'Histoire.

    Plusieurs se plaignent de morosité ambiante. Le passage à une économie durable et la lutte aux changements climatique, voilà un beau projet de société!

    Claude Coulombe
    père de famille
    scientifique

  • Marc Durand - Abonné 6 mars 2020 19 h 39

    Sans élargissement du mandat, ce BAPE n'a aucun sens

    Le projet GNL ne peut entrer dans la catégorie des énergies de transition. Voici une analyse succinte pour chiffrer cela: https://bit.ly/3atB1xE. Le BAPE y perdra en crédibilité s'il n'indique pas dès le départ que l'objet d'étude sera élargi, pas uniquement en amont avec le gazoduc, mais aussi avec le gaz de schiste obtenu par la fracturation hydraulique.

  • Will Dubitsky - Abonné 6 mars 2020 21 h 00

    GNL Québec sera soit annulé soit jugé non rentable une fois terminé

    Pour les deux tiers du monde, les énergies renouvelables sont moins chères que le gaz naturel. En conséquence, GE a dû radier 193G$ (USD) sur 3 ans jusqu'en 2018 pour la construction de centrales au gaz naturel et au charbon. Chevron a dévalué son investissement dans LNG Canada.

    Que les énergies renouvelables soient désormais moins chères que le gaz naturel, c'est grâce aux politiques de l'administration Obama, des États américains progressistes, de la Chine et de l'Union européenne. Au fil du temps, les initiatives climatiques mondiales deviendront plus agressives, influençant ainsi davantage les paradigmes du marché. En 2020, 76% des nouvelles capacités de production électrique ajoutées aux États-Unis seront associées à l'énergie solaire et éolienne.

    Parallèlement, les approvisionnements en gaz naturel augmentent rapidement aux États-Unis et des approvisionnements en gaz naturel augmentent de Russie, d'Égypte et d'Australie. La surabondance d'approvisionnement est si mauvaise que le GNL est stocké dans des navires en attente de meilleurs prix internationaux.

    Des usines de GNL de 2 mille milliards de dollars sont prévues et 202 autres installations de GNL sont en cours de développement.

    De plus, le secteur du gaz de schiste, comme le secteur du pétrole de schiste, connaît des dépenses plus importantes que les revenus. Entre mai et septembre 2019, 33 entreprises Américaines de schiste ont fait faillite. Et Halliburton, un acteur majeur de l'industrie américaine du gaz de schiste, a licencié 3000 employés en 2019.

    Notez que la plupart des entreprises de schiste sont des petites et moyennes entreprises indépendantes qui fournissent leurs produits aux multinationales.

    Par conséquent, GNL Québec, tout comme LNG Canada et Coastal GasLink, sont des éléphants blancs. Ces projets seront soit annulés, soit se retrouver sans marché rentable une fois terminés.

    https://www.nationalobserver.com/2019/07/17/opinion/era-fossil-fuels-global-decline-why-canada-h

    • Jean-Yves Arès - Abonné 7 mars 2020 13 h 50

      " En 2020, 76% des nouvelles capacités de production électrique ajoutées aux États-Unis seront associées à l'énergie solaire et éolienne. "

      La "capacité" dont vous parlez est un trompe l'oeil puisqu'elle réfère a la puissance de génération quand, et seulement quand, les conditions sont favorables. Dans le cas des panneaux solaires vous avez déjà 50% d'absence de soleil (12 heures par jour de nuit en moyenne) A cela vous devez ajouter les conditions météo défavorables, et même les heures de début et de fin de journée ou l'inclinaison des rayons solaire par rapport a l'atmosphère affecte grandement le rendement. L'éolien lui fait mieux, surtout quand il est mer (offshore), mais reste tout a fait aléatoire, et est aussi un abonné aux absents. Seules les énergies renouvelables qui passent par la production thermique qui alimente des turbines offrent de l'électricité disponible a la demande. Mais ces ressources sont petites, et peuvent être très dommageable a l'environnement si on passe par l'agriculture destinée a l'alimentation, en plus d'avoir un bilan GES bien moins intéressant.

      Partout ou l'on déploie des productions d'énergie renouvelable on se doit d'avoir en premier lieu une production conventionnelle disponible en tout temps. L'énergie renouvelable vient réduire la consommation d'intrants fossile, mais est toujours une source aléatoire.


      ps: le lien que vous donnez ne fonctionne pas

    • Will Dubitsky - Abonné 7 mars 2020 14 h 27

      Il y a beaucoup de mythes. Grâce aux énergies renouvelables, le charbon est passé de 80% des sources d'électricité de la Chine en 2011 à 60% en 2018 et de 50% de l'électricité américaine à 24% en 2019. Les énergies renouvelables avec stockage d'énergie ont résolu le problème de l'intermittance et la combinaison est désormais compétitive en termes de prix . Notez que l'hydroélectricité a autant de variations sur une année que les énergies renouvelables.

      Il y a des raisons économiques pour les actions GE et Chevron mentionnées.

      Voici le lien vers l'article que vous avez demandé.
      https://www.nationalobserver.com/2019/07/17/opinion/era-fossil-fuels-global-decline-why-canada-hanging-lng

      La production d'électricité à partir de combustibles fossiles génère 50% gaspillage, pourquoi est-ce que quelqu'un en voudrait?

      Les actions législatives de la Chine et de l'Union européenne, le plus grand et le troisième plus grand marché automobile obligent les constructeurs automobiles mondiaux à investir massivement dans les véhicules électriques tout en sachant qu'il faudra des années pour récupérer leurs investissements. Vers 2022, le prix d'achat d'un véhicule électrique sera comparable à celui des véhicules à combustibles fossiles, ce qui sera dévastateur pour l'industrie du petroelum puisque les deux tiers de la consommation de petroelum sont dans le secteur des transports dont 89% pour le transport routier.

      Par conséquent, les bas prix du pétrole et du gaz naturel sont là pour rester.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 7 mars 2020 23 h 35

      En avril 2019 le China Daily résume le dernier rapport annuel du China's energy development.
      On y apprend que l'ensemble de la consommation d'énergie du pays a augmenter de 3.3% en 1 an (la chose est exprimée en tonne de charbon standard comme unité de mesure).
      La consommation d'énergie propre, y compris le gaz naturel, l'hydroélectricité, l'énergie nucléaire et l'énergie éolienne, a représenté 22,1% de la consommation d'énergie l'année dernière, en hausse de 1,3%. (donc moins que l'augmentation de consommation globale de 3.3%)

      L'énergie non-fossile représentait 14,3%, en hausse de 0,5 % .

      La Chine a produit 3,77 milliards de tonnes de charbon standard l'année dernière, en hausse de 5% sur un an, un sommet en sept ans.
      Il est également devenu le plus grand importateur de gaz naturel au monde, avec une dépendance accrue aux importations d'énergie.

      Le rapport annuel estime que la consommation totale d'électricité en 2019 devrait augmenter de 5,8%. (alors que le non-fossile lui augmente de 0.5%)

      Que le taux de croissance de la consommation de gaz naturel devrait ralentir, avec une consommation annuelle de 310 milliards de mètres cubes en 2019, qui est en hausse de 10,4% sur un an ... (bien lire que le ralentissement prévu concerne le fabuleux taux de croissance sur un an, et non la consommation, qui au contraire explose (sans jeu de mots...)).
      https://www.chinadaily.com.cn/a/201904/28/WS5cc59903a3104842260b8ed7.html

      On comprend que le gros de l'augmentation de production d'électricité pour répondre à la consommation va se faire avec du charbon.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 7 mars 2020 23 h 45

      Sur le lien suivant on a deux graphiques qui permettent de voir la différence entre la capacité de production et le volume produit.

      Charbon: 53.1% de capacité pour 64.1% de la production

      Hydraulique: 17% de capacité et 17.1% de la production

      Éolien: capacité 9.7%, mais 5.2% de la production

      Solaire: 9.2% de capacité pour un petit 2.5% de la production....

      (et dire qu'Hydro ici veut dépenser 40 millions$ sur des panneaux solaire pour savoir comment ça marche...)
      https://en.wikipedia.org/wiki/Electricity_sector_in_China

      Pour les pertes de 50% sur les productions thermique, M. Dubitsky, le gaz fait un peu mieux. Mais on augmente surtout le rendement en croissant les utilisations pour du chauffage urbain, de la production industrielle, et même pour l'extraction des sables bitumineux ou les résidus de chaleur de la production électrique servent au procédé d'extraction. La Suède excelle dans ce domaine de croissement d'utilisation.