Biden, par défaut

Pour Joe Biden, c’est inattendu et inespéré. De la primaire en Caroline du Sud au Super Mardi, celui dont la candidature à la présidence était mourante s’est refait en trois jours une beauté dont l’ampleur le surprend lui-même. Le ralliement massif de l’électorat démocrate noir à sa candidature, samedi en Caroline du Sud, a provoqué un fulgurant effet d’entraînement qui a permis à ce centriste exemplaire de l’emporter dans 9 des 14 États qui étaient en jeu mardi soir, y compris au Texas où le « socialiste » Bernie Sanders comptait sur le soutien de l’électorat latino pour gagner.

Fulgurant effet d’entraînement puisque, du Texas à la Virginie en passant par le Massachusetts, les sondages de sortie des urnes ont montré que M. Biden avait largement bénéficié de l’appui des électeurs, nombreux, qui n’ont pris la décision d’appuyer l’un ou l’autre des candidats qu’au cours « des derniers jours ». Il l’a remporté dans des États où il n’a même pas fait campagne, où il avait à peine mis sur pied une organisation de terrain et où il a peu dépensé en publicité électorale.

La consolidation du vote centriste autour de M. Biden — « ni ploutocrate ni socialiste », aime-t-il à dire — est telle que le multimilliardaire Mike Bloomberg a annoncé dès mercredi matin son retrait de la course. L’ex-maire de New York ne l’aura remporté que dans les lointaines Samoa américaines, situées au milieu du Pacifique, et n’aura réussi sur le continent à franchir le seuil des 20 % d’appuis qu’au Colorado. Médiocre retour sur investissement pour un homme d’affaires qui a englouti dans sa campagne mort-née 500 millions $US. Pour une fois que l’argent n’achète pas tout. Avec Pete Buttigieg et Amy Klobuchar, qui ont baissé les bras lundi, il en est quitte pour se rallier à son tour à M. Biden.

Sur le fond, cette subite cristallisation autour de l’ex-vice-président, qui se nourrit de l’héritage de Barack Obama, met en évidence l’état de panique certain dans lequel se trouvent les démocrates modérés — et l’establishment du parti — face à la popularité de M. Sanders et face à la possibilité qu’il décroche l’investiture en juillet prochain. C’est à se demander, en fait, dans quelle mesure ces électeurs ne se sont pas mobilisés contre M. Sanders plutôt qu’en faveur de M. Biden.

Du reste, M. Sanders a obtenu de bons résultats mardi soir, remportant l’État clé de la Californie, mais il ne semble pas que la mobilisation de ses partisans, surtout parmi les jeunes, ait été à la hauteur de ses attentes. Quoi qu’il en soit, la lutte à deux va forcément s’aiguiser, avec le désistement attendu de la sénatrice Elizabeth Warren, l’autre candidate de gauche. Et le parti va donc continuer de se déchirer sur la question de savoir lequel de ces deux quasi-octogénaires blancs est le mieux placé, question angoissante, pour battre Donald Trump à la présidentielle de novembre.

Les positions antinomiques de MM. Sanders et Biden traduisent au sein du parti un fossé qui est générationnel, ethnique, culturel. Les centristes n’ont pas tort de douter que la « révolution » prônée par Bernie puisse rallier assez d’Américains pour défaire Trump. Sauf que Joe n’a pas non plus l’envergure du sauveur qui les libérera du cauchemar.

Faute de candidat idéal dans l’ordre américain actuel des choses, la seule garantie dont puissent se doter les démocrates contre Trump consiste à rassembler leurs clans dans la plus large coalition possible. De toute façon, les uns peuvent de moins en moins se passer des autres, s’agissant de contrer le poids électoral de la droite évangélique, les infâmes tactiques de suppression du vote des minorités et les pratiques de « gerrymandering » (découpage des circonscriptions électorales) qui permettent aux républicains de prendre et de reprendre le pouvoir. Le défi est majeur : le schisme est plus patent parmi les militants qu’en 2016 et l’opposition de l’establishment du parti à sa gauche « radicale » est toujours aussi viscérale.

Après JFK, Bill Clinton et Barack Obama, le fait que la bataille pour l’investiture démocrate mette aux prises deux hommes particulièrement âgés tient en effet de la curiosité historique. C’est dire en même temps que l’accès à l’espace politique reste sous bonne garde. Pour autant, il n’y a guère que la couleur de leur peau, leur sexe et leur âge avancé qui unissent MM. Biden et Sanders. Tout les distingue politiquement. Le premier est passéiste, cherche avant tout à rassurer et considère l’élection de M. Trump comme une simple « anomalie ». L’autre est tourné vers l’avenir, appelle à des changements structurels, pense que l’apparition de Trump est le symptôme de maux sociaux anciens. Bernie est le plus jeune des deux.

11 commentaires
  • Claude Gélinas - Abonné 5 mars 2020 04 h 31

    Bernie et Elisabeth quel duo de choc se serait pour une Amérique en transition.

    Ce duo de rêve comme candidat à la Présidence et à la Vice-présidence pourrait-il sonner le réveil d'une Amérique dominée par les inégalités et dirigé par un Président voyou, narcissique et menteur pathologique dont les tweets vengeurs ont réussi à divisier l'Amérique comme aucun Présiden avant lui. Un bouffon !

    Mais pour transformer ce cauchemar d'une Amérique corrompue par un système électoral dépassé avec ces Grands électeurs, la présence de lobbyistes qui écrivent les Lois, un Sénat à la botte du Président et une Cour suprême partisane il faudrait d'abord et avant tout que les démocrates fassent front commun contre leur adversaire. Ce qui n'est pas dans la poche en raison du grenouillage de l'establishement démocrate et de Wall Street dont certains craignent comme la peste le discours de ce duo.

    Et comme à son habitude le Président ne manquera aucune occasion d'utiliser la Peur du socialisme associé au communisme et ses supporters aveuglés par son discours l'applaudiront à tout rompre.
    Désespérant !

    L'inconnue dans cette élection repose sur la survenance du coronavirus qui pourrait sous la direction du VP se transformer en pandémie étant donné le nombre élevé de citoyens à risque non assuré qui se priveront de la visite médicale. Lorsque l'on constate l'efficacité de la Chine à s'attaquer à ce virus comparé au manque de diligence des États-Unis il ne faut pas se surprendre que ce pays devienne la premiè;re puissance modiale. "Great again" mais seul, isolé sans partenaires fidèles vu le manque de respect pour ses alliés de ce Président grand admirateur des dictateurs.

    • Françoise Labelle - Abonnée 5 mars 2020 07 h 48

      Malheureusement, les USA portent tellement à droite que le centre passe pour du socialisme. Il y a quelques années les positions du chef du parti conservateur norvégien sur diverses questions sociales (peine de mort, réhabilitation des prisonniers, etc.) l'aurait fait passer pour un communiste auprès de plusieurs américains. Le système de santé canadien a été calomnié avec l'aide intéressé des assureurs privés, une grosse business.
      Économiquement, le covid-19 pose un problème de production. Il affecte une partie importante de la production chinoise et asisatique (Apple, Nike, Prada, GM, Disney, etc.), sans oublier le circuit de distribution (Walmart, Amazon). À propos, il me semble qu'on a jamais vu de grippe saisonnière avec un tel effet. En 2019, Powell, de la Fed, avait baissé les taux pour stimuler la croissance, sous les pressions répétées de Trump, en promettant que ce ne serait pas le prélude à d'autres baisses. Arroser les riches en baissant les taux d'intérêt pour qu'ils jouent au casino ne résoudra pas le problème de production. Mais Trump est un homme de casino: si le casino va tout va. Les gens pourront au moins rembourser une partie de leur dette aux frais de la dette américaine qui gonfle à la mesure du grand gourou, prêt à imprimer de l'argent à profusion. Le bouffon est le représentant cynique de la classe sociale qui a gagné, comme Buffett l'avait noté en 2005.
      J'aurais aimé votre commentaire si j'avais eu un compte FB.

    • Cyril Dionne - Abonné 5 mars 2020 09 h 02

      Bon, pour votre duo de rêve M. Gélinas, Bernie et Elisabeth, ne pensez-y même pas. C’est terminé pour M. Sanders que j’aime bien. Les néolibéralistes démocrates ont parlé.

      C’est le monde de Wall Street, des banquiers, des guerres d’empire interminables et de la corruption que représente la campagne de Joe Biden. C’est celle du libre-échange et de la délocalisation des industries vers des pays du tiers monde. C’est celle de la mondialisation à l’ère du COVID-19. En bref, c’est le monde d’hier.

      Plutôt d’accord avec l’auteur de cette analyse politique, les démocrates conservateurs ont voté contre Sanders et non pas pour Biden. Et il faut faire attention ici, la grande majorité des démocrates enregistrés n’aimaient aucun des candidats à la course pour l’investiture démocrate. En fait, le « no one » remporte plus de 60% du vote.

      Sanders représente le changement, même si celui-ci à presque 80 ans. Biden, c’est le retour en arrière et celui-ci va se faire manger tout rond par un Donald Trump bien préparé avec toutes sortes de squelettes sortis du placard d’oncle Joe. Misère, Biden ne peut pas parler plus de deux minutes sans s’enfarger et dire des imbécilités ou de tout simplement bégayer. C’était pénible à le voir évoluer lors des débats. Pénible.

      Eh oui, la fissure entre les progressistes et l’establishment à la Clinton est bien plus apparente en 2020. Ce parti va se scinder en deux parties bientôt. Voir deux milliardaires dans la course à l’investiture démocrate, le parti des travailleurs, tenter d’acheter l’élection, faisait mal à voir. Et pour les Noirs qui supportent Biden, ils sont devenus en 2020, la 3e ethnie principale après les Blancs et les Latinos aux USA.

      Enfin, encore une fois, les jeunes de Sanders ne sont pas allés votés. Pete Buttigieg et Amy Klobuchar placent leurs cartes, soit pour une position au sein de l’hypothétique cabinet de Biden, ou bien, pour leur candidature en 2024. En fait, rien n’a changé en ce bas monde de 2020 .

  • Gaétan Cloutier - Abonné 5 mars 2020 07 h 05

    Un autre 4 ans

    Si ce n'était que les États-Unis n'avaient pas une aussi grande influence sur le monde, personne ne se formaliserait de la présidence de ce bouffon. Et pourtant, ce sera répété, car personne ne croit une seule minute que Biden a ce que ça prend pour éliminer la farce qui préside.

    Bernie saurait l'affronter sans peur, mais il manque qu'une chose à ce personnage; un parti

  • Gilbert Talbot - Abonné 5 mars 2020 09 h 50

    Comment refaire l'unité du Parti Démocrate?

    On n'a pas encore les résultats définitifs du vote en Californie. Si comme prévisible, Bernie l'emporte par une bonne marge, il aura peut-être remporté finalement plus de délégués que Biden? Biden a gagné dans dix États grâce au ralliement des candidat-e-s centristes, mais Bernie à dû partagé son vote avec Élizabeth Warren, ce qui l'a empêché de l'emporter dans plusieurs États, dont principalement au Texas.
    Il faut s'attendre à ce que les débats entre les deux candidats soient plus virulents, comme l'illustre bien votre caricature du jour, ce qui va diviser davantage le Parti Démocrate entre dirigeants et militants, entre Noirs et Latino, entre jeunes et vieux. Le Parti devra penser davantage à refaire l'unité plutôt que d'appuyer aveuglément Biden.
    J'ai aimé David Plouffe, un ancien membre de l'équipe Obama, qui vient de publier un guide citoyen pour battre Trump. Des trois choses à éviter, qu'il mentionne, si les Démocrates veulent vraiment battre Trump, c'est premièrement de créer un trousième Parti, car La tentation et La déception seront très fortes si Bernie et ses idées progressistes sont rejetées par le Congrès démocrate. L'autre danger c'est que les jeunes n'aillent pas voter si leur candidat n'est pas sur le bulletin. Finalement, ne sous-estimez pas lhabileté stratégique de Trump pour gagner une élection.

    • Cyril Dionne - Abonné 5 mars 2020 12 h 44

      Oui M. Talbot, c’est presque officiel en Californie, avec plus de 93% du suffrage exprimé. Bernie Sanders a récolté 33,8% du vote à comparer avec Joe Biden qui suit avec 25,1%. Sanders a véritablement gagné la Californie qui compte 38,4% de Blancs, 38,1 de Latinos et seulement 5,9 de gens de race noire avec une population officielle de 39 millions (+10 millions d'illégaux officieusement) et un PIB supérieur au Canada.

      Personne ne battra Trump dans cette élection de 2020. Personne.

  • Yves Corbeil - Inscrit 5 mars 2020 10 h 32

    Malheureusement, oui malheureusement

    Le diner de cons des Démocrates reconduira Trump comme locataire de la maison blanche un autre quatre ans. Non mais qu'ils sont cons les démocrates. Oui M. Gélinas c'aurait été merveilleux de voir un duo comme Warren, Sanders au pouvoir de la «great américa».

  • Jean Jacques Roy - Abonné 5 mars 2020 10 h 57

    « Bernie saurait l'affronter (Trump) sans peur, mais il manque qu'une chose à ce personnage; un parti » Gaétan Cloutier

    La polarisation politique actuelle aux EEUU laisse clairement voir que même si Sanders sortait gagnant et devenait le prochain président américain... il lui ferait défaut un parti pour soutenir les profondes réformes qu’il préconise!

    Évidemment, détrôner Trump, dans le contexte actuel constitue en soi une victoire! C’est l’après victoire, pour gouverner, que Sanders (s’il est èlu) rencontrera les obstacles, et ils roviendront non seulement de côté des républicains mais aussi d’une partie des démocrates eux-mêmes.

    L’édition antérieure, celle où Obama est porté avec enthousiasme au pouvoir pour se défaire du gouvernement républicain de Bush, présage des compromis auquels devraient composer un gouvernement démocrate dirigé par un réformiste tel que Sanders!