Le boom du cégep anglais

Il semble que ce soit dans l’air du temps : deux cégeps francophones — Gérald-Godin et Valleyfield — et un cégep anglais — John-Abbott — veulent créer à Vaudreuil-Dorion un nouveau campus bilingue qui offrirait des programmes séparés, en français et en anglais.

Le nouvel établissement ne délivrerait pas de diplômes d’études collégiales (DEC) bilingues, comme le proposent le cégep de Saint-Laurent et le cégep Vanier, une initiative qu’a avalisée en décembre dernier le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES). La collaboration entre les trois cégeps — onze programmes seraient offerts en français et quatre en anglais — vise à mieux desservir une banlieue promise à une importante croissance démographique. Ainsi, on prévoit que le nombre de jeunes de 15 à 19 ans augmentera de plus de 17 % d’ici 2026 dans la MRC de Vaudreuil-Soulanges.

Le président de la Fédération des cégeps, Bernard Tremblay, estime que le projet est « emballant ». Il souligne qu’au lieu « d’avoir une compétition » entre les collèges publics, on assisterait à un « maillage ». Le Mouvement Québec français (MQF) ainsi que la Fédération nationale des enseignants du Québec (FNEEQ), affilée à la CSN, appréhendent pour leur part un risque de transferts linguistiques vers l’anglais.

Il existe deux cégeps — Sept-Îles et Gaspésie et des Îles — qui ont un statut bilingue, offrant un DEC français ou anglais, en raison de la présence historique d’une population anglophone. Le mois dernier, le cégep de la Gaspésie et des Îles a d’ailleurs défrayé la chronique avec son campus anglais à Montréal qui sert une « clientèle » internationale.

Sur le plan démographique, il y a certainement de bonnes raisons pour doter Vaudreuil d’un campus collégial. La proportion de locuteurs de langue anglaise qui habitent la région pourrait également justifier que le cégep John-Abbott, situé à Sainte-Anne-de-Bellevue, puisse prendre de l’expansion par le truchement du nouveau campus.

Il y a certes un problème sur le plan symbolique. Si tant est qu’il importe de promouvoir le caractère français du Québec, la bilinguisation des cégeps est-elle une voie d’avenir ? Doit-on implanter des cégeps bilingues à Laval, dans l’ouest du Québec ou ailleurs sous prétexte que la demande pour les DEC anglais est forte ? Le MEES évaluera-t-il les effets de tels cégeps sur les choix linguistiques des étudiants ? On le voit : l’enjeu dépasse largement l’implantation d’un campus collégial bilingue en banlieue.

On assiste à un véritable engouement pour le cégep anglais au Québec. Au collégial, il n’y a pas de loi 101 qui tienne : les étudiants peuvent choisir librement leur langue d’enseignement. Les anglophones ne forment plus que 41,5 % de l’effectif de leur réseau collégial : qu’ils soient francophones ou allophones, les étudiants provenant du réseau scolaire français sont en majorité. Selon les données colligées par le chercheur indépendant Frédéric Lacroix, le nombre d’étudiants à temps plein dans les cégeps anglais sur l’île de Montréal est passé de 37 % à près de 40 % du total. Dans le cas du collégial préuniversitaire, cette proportion atteint 47 %. Pendant que les inscriptions dans les cégeps français faisaient du surplace entre 1995 et 2018, les effectifs des cégeps anglais progressaient de 30 %, en raison de l’afflux d’étudiants issus des écoles secondaires françaises, des étudiants qui, souvent, maîtrisent l’anglais.

Cet afflux pourrait même être plus prononcé puisque les trois cégeps anglais de l’île de Montréal — Dawson, Vanier et John-Abbott — refusent un grand nombre de demandes d’admission et n’acceptent que les étudiants les plus méritants. En fait, le MEES met un frein à leur croissance en contrôlant leurs « devis », c’est-à-dire le nombre d’étudiants que leurs différents programmes peuvent compter.

Ce serait illusoire de croire que la fréquentation des cégeps anglais, suivie par des études universitaires à McGill ou à Concordia, n’a que peu d’influence sur la langue que les étudiants privilégieront plus tard. Ce n’est d’ailleurs pas seulement une question de langue, mais aussi de culture, voire de civilisation.

Les fonds publics ne doivent pas servir à miner le fait français au Québec. Mais abolir le libre choix en appliquant la loi 101 au cégep n’est pas la solution : on ne peut pas remettre le dentifrice dans le tube. La mondialisation économique, celle du savoir, l’ubiquité numérique et la prévalence de l’anglais et du globish s’y opposeraient, tout comme, n’en doutons pas, de nombreux jeunes québécois. Plutôt que de décider à la pièce, le gouvernement devrait entamer une réflexion en profondeur sur l’accès au cégep anglais, sur la bilinguisation du collégial et plus généralement sur les défis auxquels est confronté l’enseignement supérieur en français.

13 commentaires
  • Pierre Grandchamp - Abonné 4 mars 2020 07 h 16

    Où est le ministre de l'Enseignement supérieur?

    Dans le gouvernement précédent, Hélène David occupait le poste de ministre, à plein temps, de l’Enseignement supérieur.

    Dans le présent gouvernement, c’est le ministre de l’Éducation qui porte ce chapeau. Occupé qu’il est à faire adopter une, à toutes vitesses, avec des tas d’amendements de dernière minute, en pleine nuit.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 4 mars 2020 10 h 08

      Dans la même veine, avez-vous vu la ministre québécoise des Affaires autocthones récemment?

    • Michel Cromp - Abonné 4 mars 2020 10 h 16

      Elle était occupé à quoi elle Mme David quand tout ça se déroulait sous ses yeux?

  • Jean Lacoursière - Abonné 4 mars 2020 07 h 18

    « Abolir le libre choix en appliquant la loi 101 au cégep n’est pas la solution. » (R. Dutrisac)

    Monsieur Dutrisac,

    La « réflexion en profondeur » que vous souhaitez me semble avoir été faite assez bien merci par le chercheur Frédéric Lacroix dont vous dites avoir lu les travaux. Voici l'une de ses propositions qui serait facilement applicable aux cégeps:

    « Rétablir le financement des institutions anglophones au prorata du poids démographique des anglophones, et ne plus attribuer aux institutions anglophones la part des allophones qui devrait aller entièrement aux institutions francophones. » - Frédéric Lacroix

    Par ailleurs, on lit dans votre édito que ce sont les étudiants les plus forts issus des écoles secondaires françaises, et maitrisant déjà bien l'anglais, qui sont favorisés par le processus d'admission des cégeps anglais où la demande est plus forte que le nombre de places disponibles. Je ne sais trop encore quoi penser de ce fait. Les élites de demain seront-elles déterminées à défendre le statut du français comme langue commune ?

    • Claude Bernard - Abonné 4 mars 2020 14 h 01

      M Lacoursière
      Alors qu'on ne peut vous donner tort de référer à M Lacroix, la réflexion en profondeur, je crois, réfère à un travail beaucoup plus étoffé sur la question.
      Je veux parler des conséquences de sa suggestion à moyen et long terme.
      Cette question est complexe et englobe la liberté, l'avenir non seulement du français mais aussi des Francophones, si on se retrouve perdant dans cette solution, où serait notre victoire?

  • Bernard LEIFFET - Abonné 4 mars 2020 08 h 00

    Et ailleurs dans le Dominion?

    Pensez-vous une seconde que parce qu'il y a un noyau de francophones dans le Dominion, autre que vle Québec, que l'on va leur offrir un « cegep » ? Ici, on fonctionne comme des moutons! Demandons alors la réciprocité avant d'agir!

  • Yves Corbeil - Inscrit 4 mars 2020 08 h 13

    «Si tu dors trop longtemps, la détresse viendra bientôt secouer ta mollesse»

    Maudit que ça m'enrage de constater l'inertie du pouvoir en place face à cet effacement tranquille de ma société, assis bien tranquille dans le chaudron au dessus du feu. Ça chire de partout et on ne se lasse pas de les regardés appliquer de la pommade sul bobo.

  • Germain Dallaire - Abonné 4 mars 2020 09 h 30

    Une question de fierté collective

    Tout cela est très inquiétant. Si je comprends bien votre conclusion M. Dutrisac, vous proposez une commission d'enquête. Vous me semblez aussi très fataliste en parlant de la mondialisation, des technologies et que sais-je encore. En dernier, vous administrez l'ultime argument: la jeunesse. En tout respect, c'est ce que j'appelle baisser les bras.
    Il en va du francais comme de bien des choses et personnellement, sa situation m'apparaît plutôt comme un symptôme. Quand on voit nos gouvernements abdiquer de toute volonté collective devant la marche inexorable du marché dictée par les dogmes néolibéraux dominants, il est difficile d'imaginer autre chose que la poursuite de ce qui se passe actuellement.
    Le gouvernement caquiste a fait un geste fort d'affirmation nationale avec la loi 21. Reste à savoir la nature de sa politique du francais mais depuis ce temps, on cherche en vain autre chose qu'un gestionnaire fier d'accumuler ses surplus par ailleurs forgés à la suite du sacage des services publics opéré par le gouvernement précédent.
    Le nerf de la guerre, c'est l'économie et particulièrement l'intervention de l'état. C'est ce que nos prédécesseurs avaient compris dans les années 60 avec des nationalisations et la création, entre autres, d'une caisse de dépôt au service des orientations déterminées par notre instance collective: l'état. Que nous offre la CAQ à ce niveau? Rien d'autre que le soupoudrage ponctuel à nos entrepreneurs. Nos sièges socaux s'en vont un après l'autre, on a assisté au début du mois au démantèlement de Bonbardier et les caquistes baissent les brassent les bras devant les lois du libre-marché.
    Il faut renouer avec la fierté collective et reprendre notre démarche d'affirmation. Ce n'est pas de commission d'enquête dont nous avons besoin mais d'orientations politiques conséquentes opérant une rupture avec le néolibéralisme mortifère qui conduit à un appauvrissement constant du débat politique au profit du tout-marché.

    • Claude Bernard - Abonné 4 mars 2020 14 h 08

      M Dallaire
      Avec respect, cela ne me semble pas seulement une question de marché (bien que vous ayez raison sur son importance), il y a d'autres choses à considérer telque le développement des individus, l'avenir de la race au niveau qualitatif, les contacts et les études internationales, la qualité de nos chercheurs et de nos universités, le recrutement à l'étranger etc...
      Tout ce tient et la solution n'est pas évidente, à mon avis.
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