Relier transport et territoire

À quelques jours de la présentation du deuxième budget du gouvernement Legault, les attentes sont élevées en matière de lutte contre les changements climatiques. Sans un réinvestissement massif dans les transports collectifs et un sérieux coup de barre dans l’aménagement durable du territoire, les discussions sur l’atteinte des cibles de Paris resteront à l’état de futiles babillages.

En date de septembre dernier, le Rapport mensuel des opérations financières du gouvernement indiquait un surplus de 3,8 milliards de dollars au mitan de l’exercice financier en cours (ce qui inclut un versement de 1,25 milliard au Fonds des générations). C’est 19 millions de moins qu’à pareille date l’an dernier, mais la marge de manoeuvre sera au rendez-vous. L’état des finances publiques ne pourra servir d’excuse à la présentation d’un budget en demi-teintes, d’autant plus que le ministre des Finances, Eric Girard, a laissé entendre qu’il était temps de donner au Québec les moyens d’atteindre ses objectifs ambitieux en matière d’environnement.

Le premier budget de la transition énergétique passe nécessairement par un financement accru des projets de transport collectif dans les agglomérations de Montréal et de Québec. Elles regroupent près de cinq millions d’habitants (près de 60 % de la population du Québec) et elles sont affligées des principaux problèmes : congestion routière, étalement urbain, croissance du parc automobile supérieure à la croissance démographique, stagnation de la part modale du transport collectif, détérioration du bilan environnemental et perte de qualité de vie. Le tiers de toutes les émissions de gaz à effet de serre (GES) au Québec provient du transport routier, un secteur dont les émissions ont bondi de 50 % entre 1990 et 2017. Il n’y existe donc pas d’enjeu plus urgent que celui du transport dans les deux principales agglomérations.

  

Par où commencer ? Dans la région de Montréal, le portrait d’ensemble n’est guère inspirant. La semaine dernière, les élus ont défilé tour à tour pour faire leur « liste d’épicerie » au gouvernement Legault : un tramway dans l’axe du boulevard Taschereau, à Longueuil, le prolongement de la ligne orange jusque dans le secteur Bois-Franc, à Montréal, pour la relier au futur réseau du REM, et ainsi de suite. Le déficit chronique d’investissements sur le territoire de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) incite à la multiplication des projets d’impact, et non à leur mise en opposition.

« Il faut arrêter de penser au développement du transport collectif un projet à la fois. On est trop en retard pour ça », a dit la mairesse de Montréal, Valérie Plante. Bien dit. Il n’y a malheureusement pas de dénominateur commun, au sein des 82 municipalités membres de la CMM, pour éviter les déchirements et les rivalités entre elles.

L’Autorité régionale de transport métropolitain (ARTM), créée en 2017, doit jouer en principe ce rôle de coordination et de priorisation des projets. L’agence est plutôt montrée du doigt par les principales sociétés de transport de la région pour sa propension à créer des entraves bureaucratiques au lieu de faire avancer les projets. À titre d’exemple, l’harmonisation des 700 titres de transport dans la région, qui devait être amorcée en juin 2018, est retardée de deux ans, voire plus. La présentation du plan stratégique, prévoyant des investissements de 50 milliards dans les dix prochaines années, prend aussi du retard.

La grogne, qualifiée de « début de rébellion » dans les médias, s’est amplifiée lorsque l’ARTM a procédé au dévoilement de la plus récente enquête Origine-Destination, en janvier dernier, sans se donner la peine d’inviter les dirigeants des quatre principales sociétés de transport. Ceux-ci ont dénoncé l’attitude « inadmissible et inexcusable » de l’ARTM, en soulignant au passage qu’elle était « symptomatique de l’ADN de l’organisation ». Le gouvernement Legault devrait y voir un signal d’alarme sur le leadership du président du conseil de l’ARTM, Pierre Shedleur.

L’élaboration des priorités budgétaires demandera au gouvernement de faire preuve de courage et de cohérence, à commencer au sein du caucus ministériel. Dans la région de Québec, on ne peut concilier dans une même phrase projet de tramway, lutte contre les changements climatiques et troisième lien. Dans la région de Montréal, on ne peut empiler les investissements dans les trains de banlieue tout en cautionnant le dézonage des terres agricoles et l’accélération de l’étalement urbain.

Parmi les conditions du succès, notons l’importance de multiplier les projets majeurs, sans quoi le surplace des dernières décennies se poursuivra. Il faudra aussi prévoir des gains à court terme pour faire reculer la part modale de l’automobile en solo : incitatifs au covoiturage, voies réservées, expansion du réseau d’autobus, etc. Enfin, le Québec est mûr pour l’adoption d’une politique nationale d’aménagement du territoire, comme le suggère l’organisme Vivre en ville. Une telle mesure permettrait de relier enfin investissements en transport collectif et aménagement durable du territoire, et de tenir cette conversation difficile sur les répercussions collectives de nos choix de vie individuels sans laquelle nos efforts seront vains.

9 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 2 mars 2020 08 h 38

    Le contre éditorial

    Améliorer et augmenter les transports collectifs, revoir l'aménagement du territoire, mettre fin à l'esprit de clocher dans les petites villes de banlieues, c'est probablement la meilleure façon d'atteindre nos objectifs, et peut-être la seule.
    L'éditorial du Devoir ce matin résume assez bien la situation, en surface du moins.
    Dommage cependant que dans ce même journal, un caricaturiste vienne, d'un coup de crayon, mettre du sable dans l'engrenage, en flirtant avec la pensée éditoriale non pas du Devoir, mais des radios de Québec.

    • Cyril Dionne - Abonné 2 mars 2020 09 h 30

      Relier transport et territoire ne nuira pas à la cause des changements climatiques en plus de nous donner une bonne conscience M. Richard, mais ne changera absolument rien de l’équation climatique mondiale. Tous les écoanxieux du Québec et qui viennent nous faire la morale, ne pratiquent pas la simplicité volontaire, Dominic Champagne, Québec solidaire et les jeunes obligent. En fait, ils font partie du problème. Et c’est seulement avec un mode vie de simplicité volontaire draconien, ceci au niveau mondiale puisque la Terre n’a qu’un poumon et les GES chinois et indiens ne connaissent point les frontières géopolitiques, que nous avons une petite chance de maintenir la température du climat à un seuil respectable.

      La transition énergétique est un leurre puisqu’on ne pourra pas se la payer. L’Allemagne, avec son ambitieux programme de transition énergétique, à dépensé plus de 725 milliards et ne peut même pas arriver aux cibles qu’elle s’était fixées. Et l’Allemagne est le pays le plus riche de l’Europe avec une population importante. Au Canada, ce sont les produits fossiles qui paient pour les plans verts et subventionnent l’éolien et le solaire. Et le Canada va entrer dans une récession bientôt.

      Même si le tiers de toutes les émissions de gaz à effet de serre (GES) au Québec provient du transport routier, ce qui représente environ 25 Mt de GES par année, si on pouvait vendre de l’hydroélectricité à l Ontario pour combler 10% de sa demande qui provient des centrales au gaz naturel, on pourrait éviter plus de 75 Mt de GES à notre frontière, ce qui représente la totalité des émissions de C02 du Québec par année. Mais non, les Anglos ne veulent pas de l’énergie verte produite au Québec et ceci, à moindre coût pour ses consommateurs.

      Misère.

    • Cyril Dionne - Abonné 2 mars 2020 09 h 50

      « La réalité malheureuse de l’éducation, ce sont ces classes « ordinaires » qui sont tout sauf « ordinaires ». Ce sont des classes dysfonctionnelles pour lesquelles on manque d’encadrement et de spécialistes ; ce sont des classes difficilement gérables dans lesquelles on intègre sauvagement des élèves totalement dépassés par les programmes ; ce sont des classes où une proportion importante des élèves n’a même pas eu les acquis pour réussir l’année précédente ; ce sont des classes épuisantes qu’on confie à des enseignants, jeunes et moins jeunes, dont la tâche s’est déjà alourdie au fil des ans et qui deviennent rapidement submergés par tout ce qu’on leur demande. »

      M. Grandchamp, tout est dit dans ce passage au sujet des classes ordinaires des écoles publiques. Et c’est la même situation en Ontario. Il n’y a pas de réforme possible à moins d’injecter des milliards pour engager des professionnels pour venir en aide à ces élèves. Ceci n’a rien à voir avec a loi 40 et la fin des commissions scolaires. C’est un problème récurrent partout en Occident dans les écoles publiques. J’ai vécu la même situation en Ontario en plus d’observer les mêmes conditions dans les écoles publiques californiennes qui sont considérées comme les meilleurs au pays de Donald Trump.

      Ceci dit, je suis d’accord avec vous pour dire qu’il y a une certaine détérioration sociale. Aujourd’hui, beaucoup de parents se déresponsabilisent de l’éducation de leur progéniture pour amputer toute la responsabilité à l’école et aux pauvres enseignants sans leur apporté le support nécessaire. Eh oui, la plupart des parents rois avec leurs enfants rois seront là pour les critiquer si leur petit génie ne gagne pas assez de trophées pour avoir participer.

  • François Beaulé - Inscrit 2 mars 2020 09 h 01

    Répercussions collectives de nos choix individuels

    Voilà bien la question essentielle. Le mode de vie à l'américaine a été développé par le marché, donc par des choix individuels influencés par la publicité, sans souci pour les conséquences globales et à long terme. Le libéralisme est entièrement tourné vers l'individu jusqu'à nier l'existence de la société. Les libéraux croient que la science et l'innovation peuvent régler tous les problèmes engendrés par l'individualisme. La foi et les croyances libérales sont maintenant confrontées au principe de réalité environnementale.

    La politique et les États sont devenus d'immenses entreprises de services aux individus qui se donnent comme mission de pallier aux excès du marché tout en favorisant la croissance économique sans fin.

    Le concept de transition énergétique sonne creux. Le véritable défi imposé par les limites environnementales est la définition d'un mode de vie respectueux de la nature par un processus politique et non plus par la soumission au marché. Le défi est d'une taille suffisante pour le nommer révolution.

    Pour revenir aux questions d'aménagement et de transport, il faut ajouter à la complexité exprimée dans l'éditorial que les émissions routières de GES ne sont pas dues uniquement au transport des personnes mais aussi beaucoup au transport des marchandises. Il faut aussi se questionner sur l'ampleur des coûts des infrastructures de transport collectif. Le coût d'une prolongation de quelques kilomètres du métro vers Anjou est estimée à près de 4 milliars, soit 4 fois celui vers Laval, par kilomètre. Des coûts de cette ampleur auraient rendus impossible l'aménagement du réseau initial, notamment dans le centre-ville. Le Québec et Montréal se sont beaucoup enrichis depuis les années 1960. Pourtant, le financement du transport en commun est de plus en plus difficile. Chercher l'erreur.

  • Bernard Plante - Abonné 2 mars 2020 09 h 19

    Voir autrement

    Bonne analyse de la situation et des solutions M. Myles.

    Vous écrivez: "Dans la région de Québec, on ne peut concilier dans une même phrase projet de tramway, lutte contre les changements climatiques et troisième lien." Avec la proposition actuelle, effectivement. Toutefois, si on proposait un troisième lien comportant seulement du transport en commun et à vélo on pourrait alors concilier tous ces projets dans une même phrase.

    Il resterait à se prémunir contre l'étalement urbain via une politique adaptée de développement du territoire et la région de Québec serait outillée pour accroître sa fluidité globale et la vitalité de ses deux centres-villes grâce à une circulation piétonne et cycliste accrue. Le gouvernement Legault fera-t-il preuve de vision?

  • Yves Corbeil - Inscrit 2 mars 2020 09 h 54

    On est tellement pas rendu là monsieur l'éditeur

    Ça va prendre une énorme catastrophe pour que la majorité se fasse entendre et qu'ainsi le grand virage à 180 s'effectue. En attendant on continue à regarder tous les grands groupes manufacturiers nous dessiné des beaux VUS et surtout il n'y a pas encore personne qui propose de mettre fin à l'obsolescence programmée. Non, on cherche des solutions de recyclages à la place. 10 milliards avant la fin de ce siècle, probablement en 2080, 90, c'est pas loin pis ça va en faire de la pollution pis du mouvement de «personnels».

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 2 mars 2020 10 h 57

    Un argument supplémentaire


    À cet éditorial avec lequel je suis suis d’accord, j’ajouterais un argument purement économique; le transport en commun est bon pour l’économie du Québec.

    Chaque fois qu’on achète une voiture, ce sont des milliers de dollars qui quittent le Québec pour créer ou maintenir des emplois ailleurs. En effet, aucune voiture commerciale n’est produite au Québec.

    Et chaque fois qu’on fait le plein, c’est de l’argent qui quitte le Québec puisqu’on n’y produit pas d’essence.

    Par contre, les millions$ investis dans le transport en commun créent de l’emploi au Québec puisque c’est ici que sont basées les principales entreprises canadiennes qui produisent du matériel roulant à cette fin.

    C’est d’ailleurs pourquoi le fédéral n’a pas de programme structuré de développement du transport en commun; parce que c’est bon pour le Québec et mauvais pour l’Ontario.