Teck Frontier: sauvés par la cloche

Il y a tout juste deux semaines, l’éditorial de ce journal se terminait en souhaitant, non sans ironie, au gouvernement Trudeau que la société Teck Resources mette fin d’elle-même à son mégaprojet d’exploitation des sables bitumineux Frontier dans le nord de l’Alberta. Ce faisant, le promoteur éviterait à M. Trudeau d’avoir à trancher entre pétrole et environnement, un choix toujours impossible pour ce gouvernement qui veut plaire à tout le monde, même au premier ministre de l’Alberta.

Contre toute attente et malgré l’appui inconditionnel dont elle bénéficiait de la part de l’opposition conservatrice, du gouvernement albertain et même des nations autochtones de ce territoire, Teck Resources vient d’annoncer qu’elle abandonnait le projet Frontier et rayait ainsi de ses livres plus d’un milliard d’actifs.

Quelle bonne nouvelle pour ce gouvernement qui n’aura pas à défendre une décision impopulaire, qu’elle ait été favorable à ce projet de 21 milliards créant 7000 emplois, ou défavorable à cause des 4,1 mégatonnes de gaz à effet de serre produits annuellement jusqu’en 2065, quinze ans après que le Canada eut tenté d’atteindre l’objectif de devenir carboneutre.

Si les environnementalistes ont applaudi ce revirement inattendu de la compagnie, le premier ministre Jason Kenney s’est quant à lui dit très déçu, accusant les libéraux de s’opposer au développement des ressources.

Quant au président de Teck Resources, Don Lyndsay, il a dit regretter le climat d’incertitude qui entoure le secteur dans ce pays et souhaiter des règles claires pour concilier développement et lutte contre le réchauffement climatique.

En principe, tout le monde sera d’accord avec M. Lyndsay. Mais cette position d’équilibriste est de moins en moins possible à mesure qu’on se rapproche de l’échéance de 2030. Impossible en effet d’ouvrir de nouvelles mines de sables bitumineux tout en réduisant les émissions de GES suffisamment pour atteindre les cibles que le Canada s’est engagé à respecter. À moins, bien sûr, que toutes les provinces autres que l’Alberta et la Saskatchewan adoptent dès aujourd’hui un mode de vie à ce point carbonégatif qu’il suffise pour compenser l’augmentation de la production pétrolière de ces provinces. Qui est volontaire ?

En fait, la vraie raison à l’origine de la décision de Teck Resources est plus banale et complexe à la fois. Le président Lyndsay lui-même l’a souligné il y a quelques semaines en précisant que, même avec l’accord des autorités, trois conditions devraient être remplies : un prix du baril de pétrole beaucoup plus élevé, un partenaire financier solide et de l’espace assuré dans un pipeline.

Or, aucune de ces conditions n’était sur le point d’être remplie à cause de l’envergure du projet pour une société comme Teck Resources, de la conjoncture mondiale, de l’abondance du pétrole de schiste moins coûteux à exploiter et des pressions croissantes pour une décarbonisation de l’économie.

Si M. Kenney et ses alliés conservateurs au fédéral refusent toujours de comprendre, la plupart des grandes institutions financières et les pétrolières elles-mêmes ne s’y sont pas trompées. Au cours des cinq dernières années, les promoteurs ont mis la hache dans pas moins de 120 milliards de projets d’exploitation et de transport d’hydrocarbures dans l’ouest du pays. Kinder Morgan a vendu Trans Mountain au gouvernement fédéral après avoir décidé de ne pas doubler sa capacité, TransCanada a abandonné son projet Énergie Est, Teck laisse tomber Frontier, et ce ne sont là que quelques exemples.

Bien sûr, les exigences posées par les autorités réglementaires y sont pour quelque chose. Mais on aurait tort de mettre la faute essentiellement sur le militantisme des environnementalistes ou la résistance des Autochtones. Pour quelques groupes de militants autochtones opposés à toute forme d’exploitation de ressources sur leurs terres, on dénombre des dizaines de conseils de bandes qui ont donné leur consentement en échange de redevances et d’emplois pour leurs membres.

Encore une fois, la première raison de ces abandons de projets par les multinationales du pétrole, c’est l’importance des coûts d’exploitation des mines de sables bitumineux, auxquels s’ajoute, depuis peu, le risque bien réel associé au réchauffement du climat pour la rentabilité des investissements à long terme.

Faisant face depuis trois semaines au blocage des lignes de chemin de fer par des traditionalistes autochtones opposés au passage d’un gazoduc sur le territoire des Wet’suwet’en de Colombie-Britanique, M. Trudeau doit remercier le ciel d’avoir si bien conseillé la direction de Teck Resources à ce moment-ci, précisément.
 



Une version précédente de ce texte, qui faisait état de 4,1 gigatonnes de gaz à effet de serre, a été modifiée.

 

À voir en vidéo