Débat démocrate: déchirements en direct

Mercredi soir, au Paris Theatre de Las Vegas, le multimilliardaire Michael Bloomberg était plus ou moins dans la position où se trouvait Donald Trump en 2016 face à ses rivaux dans la course à l’investiture républicaine. Seul contre tous — et méritant qu’on lui rive son clou. Ses adversaires l’ont taillé en pièces, à commencer par la sénatrice Elizabeth Warren qui s’y est appliquée avec une précision féroce, s’agissant de nuire au maximum à l’entrée en scène de ce corps exogène à la course démocrate. M. Bloomberg, qui a paru fort mal préparé, ne l’a pas volé : il a beau s’être à nouveau excusé pour des commentaires vulgaires et sexistes qu’il a eus dans le passé et pour la politique raciste de fouilles arbitraires (« stop-and-frisk ») dont il a usé comme maire new-yorkais, il l’a fait avec un détachement accréditant son image de « milliardaire arrogant ». Impénitent satisfait.

S’il est, comme il le dit, le centriste le mieux placé pour défaire Trump, alors il n’en a pas fait une démonstration très élaborée. Avec le résultat qu’à chaud, la plupart des commentateurs ne donnaient pas cher de sa peau. À moins de deux semaines du Super Tuesday (des primaires simultanées dans 14 États et territoires) du 3 mars prochain, il n’est pourtant pas interdit de penser que les centaines de millions de dollars qu’il peut se permettre d’engloutir de sa poche en publicités télévisées et sur Internet lui permettront quand même de maintenir sa candidature à flot. Juillet est encore loin, mais reste que l’éparpillement du vote démocrate présente la possibilité d’une convention dite « contestée » — où aucun des candidats ne disposerait de l’appui d’une majorité absolue de délégués. Qui sait ce qui pourrait alors se produire ?

M. Bloomberg élu candidat à la présidence, il ne serait pas celui le plus capable de sortir les États-Unis de la crise démocratique ouverte par Trump. On comprend ses adversaires de réagir de façon épidermique à la seule idée qu’il achète littéralement son élection. « J’ai gagné beaucoup d’argent et je suis en train de le dépenser pour débarrasser le pays de Donald Trump », a-t-il déclaré mercredi, tout simplement. L’argent, le nerf de la guerre. Dans la réalité politique américaine, l’argument porte, y compris au sein de l’électorat de gauche. Money talks, mais encore ?

M. Bloomberg aura été depuis 20 ans un drôle de démocrate. Il s’est fait républicain pour se présenter à la mairie de New York en 2001 avec l’appui de l’ex-maire Rudy Giuliani, aujourd’hui exécuteur des basses oeuvres du président Trump. Il a appuyé George W. Bush à la présidentielle de 2004. Il est ensuite devenu indépendant en 2007 avant de redevenir démocrate en 2018, dépensant plus de 100 millions $US pour aider les démocrates aux élections de mi-mandat à prendre le contrôle de la Chambre des représentants. Il s’est refait une virginité en investissant ses millions dans des causes progressistes, à commencer par celles de l’environnement et du contrôle des armes à feu.

Autre contradiction : en 2011, il dénonçait le gouvernement Obama pour ses « mesures punitives » contre Wall Street dans la foulée de la crise financière de 2008. Plus tôt cette semaine, virant à gauche, il a rendu public un plan de mesures destiné à serrer la vis à l’industrie financière, des propositions qui ne sont au fond pas si loin de celles de M. Sanders… Que, donc, le véritable Michael Bloomberg se lève !

Au final, ses adversaires auront surtout passé beaucoup de temps, mercredi soir, à s’entredéchirer. Meneur des sondages, Bernie Sanders, toujours combatif, aura conservé ses acquis. Mme Warren a volé la vedette par son aplomb après son piètre résultat à la primaire du New Hampshire. Au centre, le jeune maire Pete Buttigieg a assurément eu le meilleur sur la sénatrice Amy Klobuchar. L’ancien vice-président Joe Biden s’est quant à lui montré à peine plus pertinent que dans les débats précédents. Samedi, les caucus du Nevada (auxquels ne participe pas Bloomberg) diront ce que les électeurs en ont pensé.

Puis, tout occupés à s’entredéchirer, les candidats en auront pratiquement oublié Donald Trump. C’est donc peut-être lui, le principal bénéficiaire de ce débat, ce Trump qui vient de gracier une dizaine d’amis et d’associés qui avaient été condamnés pour fraude, corruption, faux témoignage… Ce Trump qui a fait pression — avec succès — sur l’appareil judiciaire pour faire réduire la sentence de son vieux complice Roger Stone. Il aurait dû y avoir débat à Las Vegas sur la décomposition de l’État de droit et la dérive autoritaire et impériale de Donald Trump. Mais ce débat pourtant fondamental n’a pas eu lieu.

6 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 21 février 2020 09 h 17

    Et le gagnant est Donald Trump

    Les démocrates font « durs ». D’un côté, vous avez un milliardaire qui est en train de s’acheter l’investiture démocrate à coups de milliards avec une plateforme républicaine qui est à droite de celle de Donald Trump et avec les mêmes traits comportementaux envers les femmes et les minorités que le « Donald ». Allez lire ce que ce cher M. Michael Bloomberg propose aux Américains. De toute façon, Bloomberg est un républicain et un capitaliste de premier ordre qui a 78 ans. Et de l’autre côté, vous avez un socialiste du même âge, Bernie Sanders, qui doit se battre contre l’argent et l’establishment du parti démocrate. Et attention aux ides des grands électeurs durant l'investiture démocrate. Sanders pourrait perdre même avec une majorité des délégués democrates sur son côté.

    C’est Trump qui a été et de loin, le grand gagnant du débat démocrate de jeudi. Comment tout ce beau monde va-t-il pouvoir conjuguer ensemble après l'investiture démocrate pour vaincre l’homme à la crinière orange en présentant des positions qui sont tellement éloignées et irréconciliables? Misère.

  • Hélène Paulette - Abonnée 21 février 2020 09 h 36

    À l'heure du Anybody but Trump...

    Dans une course à l'investiture, l'important est de se démarquer des autres, non d'attaquer la Présidence. Warren a très bien fait d'attaquer ce tourne-vent arrogant de Bloomberg, surtout avant le Super Tuesday. Ce qui lui permet aussi de sortir de l'ombre, elle qui ne bénéficie pas de financement cosporatiste, comme Buttigieg et Klobuchar, à cause des politiques sociales qu'elle a mises de l'avant comme sénatrice du Massachusetts...

  • Claude Poulin - Abonné 21 février 2020 10 h 30

    Bernie contre Donald

    David Brooks (chroniqueur républicain) dans le NY de ce matin: Why Sanders will probably win the nomination, prévoit que Bernie Sanders se dirige vers la victoire au congrès du parti démocrate. On imagine une élection à la présidence des E-U en novembre prochain, où les forces du Mal vont affronter les forces du Bien. Passionnant! Car en effet, selon Brooks, les élections à la présidence américaine sont souvent des théâtres où les candidats incarnent de grands mythes où les "héroes" luttent contre le "viliains". Et dans les circonstances politiques actuelles, selon les Démocrates, Bernie Sanders serait le meilleur porte-étendard des forces du Bien. Pourquoi pas? Vu l'ampleur du désastre politique que l'on sait, peut-être ont-ils raison. On verra!

  • Clermont Domingue - Abonné 21 février 2020 11 h 38

    Le Pape Trump!

    Dans cette société aux idées très éparpillées et aux valeurs perdues qu'est devenue notre voisine du sud, les citoyens égarés et perplexes cherchent un maître.Ils veulent un chef fort. Peu importe qu'il soit menteur,immoral,corrompu, ignorant et instable; pourvu qu'il décide pour le reste de la semaine. La Tour de Babel ça devait être ça.

    • Christian Roy - Abonné 21 février 2020 13 h 40

      Non pas un pape, ce Trumpy... mais un empereur.

      Quatre autres années de décadence en vue ?

  • Serge Grenier - Abonné 21 février 2020 12 h 42

    Le nerf de la guerre...

    L'argent n'est plus comme avant le nerf de la guerre. Avant, si t'avais pas une bonne job pis un bon boss, t'étais dans la misère. Et alors, le grand capital, en pouvant donner et enlever les emplois, tenait la population par les couilles. Mais depuis un bon moment maintenant, il y a de plus en plus de travailleurs autonomes et de plus en plus d'entrepreneurs internet. Et en plus s'ajoutent les crypromonnaies.

    Et les grands médias n'ont plus le contrôle sur la circulation de l'information comme avant. Alors, les candidats ont beau dépenser des millions dans les journaux et à la télé, il suffit d'un tweet gratuit pour jeter par terre une campagne longuement préparée.

    Le monde et les temps changent.