Tout de même mieux qu’une faillite

L’annonce finalement confirmée de l’acquisition de Bombardier Transport (BT) par son concurrent Alstom marque la fin des aspirations tentaculaires de la famille Bombardier-Beaudoin dans les secteurs du transport par rail et de l’aviation commerciale.

Les experts s’attendaient à ce que Bombardier inc. obtienne 7 milliards de dollars américains, on parle plutôt de 8,2 milliards (10,85 milliards de dollars canadiens), somme de laquelle il faut retirer des éléments du passif, comme le déficit des régimes de retraite, de sorte que le produit net qui servira à réduire la dette se chiffre à plus ou moins 4,2 milliards.

Des trois divisions de la multinationale, il ne restera bientôt plus que celle des avions d’affaires (Bombardier Aviation), le constructeur d’aéronefs de grand luxe encore très prisés par les plus riches de la planète. Le chiffre d’affaires de Bombardier Aviation est tout de même de 7 milliards de dollars américains, son carnet de commandes dépasse les 14 milliards et elle fournit du travail à 13 000 personnes, dont une dizaine de milliers au Québec. Détail non négligeable dans les circonstances, elle fait des profits.

Quant à Bombardier Transport, la division ferroviaire qui vient d’être vendue, elle est surtout installée en Europe, où ses deux grands adversaires commerciaux, Alstom et Siemens, sont eux-mêmes de plus en plus secoués par le numéro un mondial, CRRC Corporation Limited, propriété du gouvernement chinois.

Au Québec, Bombardier Transport, dont le siège social est à Berlin, emploie 1500 personnes à La Pocatière et à Sorel-Tracy. Ce qui fait dire à certains que, malgré l’avenir radieux prévu pour le transport par rail, c’est celui des avions d’affaires qui offre les perspectives d’emplois les plus prometteuses pour le Québec, alors que les États-Unis obligent les constructeurs d’infrastructures publiques à produire chez eux.

   

Cela étant dit, il est encore trop tôt pour connaître le sort qui sera réservé aux activités de Bombardier Transport au Québec. Dans le communiqué de la Caisse de dépôt, on affirme vouloir faire de Montréal le « siège social des Amériques » pour Alstom. Avec 18 % des actions et deux sièges au conseil d’administration d’Alstom, la Caisse de dépôt devient le plus gros actionnaire. Ces actions, la Caisse en hérite comme paiement pour la vente de sa participation au capital de Bombardier Transport. En plus de ce bloc d’actions, la Caisse s’engage à ajouter l’équivalent d’un milliard de dollars canadiens au capital d’Alstom pour un total de 4 milliards. Au passage, elle aura réalisé un gain de 15 % sur son investissement initial dans BT.

Il n’est donc pas question pour la Caisse de se retirer du transport ferroviaire pour le moment. Et si le rendement reste une priorité, on peut faire l’hypothèse que cette position stratégique dans un nouveau géant de 72 000 employés vise à assurer des retombées pour le Québec. Après tout, le nouveau président de la Caisse qui vient tout juste d’être choisi par le premier ministre Legault lui-même a certainement compris ce qu’on attendait de lui.

En échange d’une présence aussi patiente et fortunée à son conseil, la direction d’Alstom s’est engagée à créer au Québec « un centre de compétence en design et ingénierie des trains dédié au développement de solutions adaptées aux spécificités des activités dans cette zone géographique ». On parle ainsi de « solutions de motorisation durable — à l’instar des batteries pour trains électriques ou des technologies de motorisation à hydrogène ». Hydro-Québec n’est certainement pas loin.

Il est donc probable que les emplois actuels soient maintenus, voire que le Québec devienne ce siège social effectif des Amériques, comme en rêve le premier ministre. Mais il faudra pour cela qu’Alstom fasse oublier la réputation de Bombardier ternie par des problèmes de retard et de fiabilité au cours des dernières années, tout en misant sur son expertise de ce côté-ci de l’Atlantique.

   

L’épopée mondiale multiforme de Bombardier se termine et devient un cas d’analyse pour les étudiants des HEC. Il n’empêche que, malgré les revers amplifiés dans l’opinion publique par l’attitude méprisante de l’aristocratique famille Bombardier-Beaudoin, l’héritage n’est pas complètement dilapidé, au contraire. Ce qui se passe est triste, mais certainement mieux qu’une faillite. De toute façon, personne n’aurait souhaité que l’État confie encore plus d’argent à cette famille.

Finalement, cette déconfiture de notre fleuron du transport marque un rapprochement certain du Québec inc. avec l’Europe dans des secteurs de pointe au moment où le voisin américain se fait plus protectionniste que jamais. Comme le veut le proverbe, à quelque chose, malheur est bon.


 
9 commentaires
  • François Boulay - Abonné 18 février 2020 09 h 34

    Avion d'affares

    Quand j'entend qu'il y a beaucoup d'avenir dans le domaine des avions qui seront achetés par des milliardaires pour leur utilisation personelle, je me dis que c'est une belle preuve de la concentration de la richesse mondiale entre les mains de quelques privilégiés.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 18 février 2020 10 h 55

      Ces avions poluent moins et sauvegardent des emplois au Québec...Il est bien de garder un oeil ouvert... Et l'esprit, également !
      Il faut arrêter de ...râler contre "ces" 1%...et plutôt tenter de "les" sensibiliser .... par nos "propres" gestes écolo-écono-socio etc etc que nous posons individuellement et sociétalement ...chaque jour.

  • Simon Pelchat - Abonné 18 février 2020 10 h 06

    La courbe de la vie

    Il n'y a pas que les humains qui soient soumis à la courbe de la vie, les entreprises également. Il y a la naissance, la croissance et la mort. Le Québec voit ses fleurons de la révolution tranquille disparaîtent un après l'autre. Leur date de péremption semble arrivée. Il est urgent de voir publiciser d'avantage les nouvelles entreprises québécoises naissantes et en croissance pour nourrir l'âme de notre peuple. Avis à nos médias et à nous, les citoyens du Québec de s'affairer à leur faire.

  • Alain Lavallée - Inscrit 18 février 2020 10 h 33

    Étant donné la faiblesse de soutien du fédéral à l'aéronautique québécoise, c'est le moins pire des scénario

    Je pense aussi que le passage de Bombardier Transport sous la coupe d'Alsthom, ( et celui de la Serie C sous la coupe d'Airbus) sont le meilleur scénario possible pour le Québec, dans les circonstances.

    C'est à dire dans le cas que nous avons vécu, celui d'un gouvernement fédéral du Canada qui a refusé de soutenir Bombardier et la C Série , au niveau des autres gouvernements... (Airbus soutenu par la France et l' Europe, Boeing soutenu par les USA)... Le fédéral ayant refusé parce que l'aéronautique était principalement située au Québec .

    Pourquoi ces 2 prises de contrôle franco-européenne sont-elles le meilleur scénario ? c'est le scénario de dépendance où les retombées ont le plus de chance de se maintenir et ou de croître.

    Une C Series et un B Transport sous la coupe chinoise aurait signifié le rapatriement des emplois en Chine.... avec les USA... scénario à la Rona,

  • Pierre Beaulieu - Abonné 18 février 2020 10 h 36

    Dispersion

    Les Bombardier/Beaudoin sont parmi les entrepreneurs québécois qui ont le plus participé à l'évolution économique du Québec, il ne faut même pas en douter. Les résultats, malgré les spectaculaires récents ajustements, demeurent parmi les plus importants à classer avec ceux du domaine de la santé et de l'éducation.
    Je me permets de mettre à leur crédit Skidoo et Seadoo, les avions d'affaires, les milliers d'emplois payants et fortement technologiques qui demeureront de leurs anciennes opérations dans les domaines du train et de l'avionnerie commerciale. Ne pa négliger de mentionner la recherche et le développement en aéronautique, l'expertise développée par de nombreux administrateurs québécois à l'international, de nombreuses entreprises locales de leurs fournisseures ou compétiteurs, d'inombrables autres influences en technologies de toutes sortes...
    L'erreur principale, s'il y en a eu une d'importance, serait de s'être trop dispersé à un moment où la firme n'avait pas assez de puissance financière pour le faire ou d'avoir failli à s'associer avec des organisations qui auraient partagé les risques qu'ils prenaient.
    Somme toute, je lève mon chapeau sur leurs réalisations, et ce n'est pas fini!

    • René Pigeon - Abonné 19 février 2020 16 h 47

      Ajoutons Raymond Royer à l'équipe des entrepreneurs qui ont fait la croissance de Bombardier.
      R Royer a beaucoup fait pour négocier les acquisitions de Bombardier. Voir l'article de Pierre Fortin dans L'actualité et un éditorial passé de JR sansfaçon.

  • Alain Lavallée - Inscrit 18 février 2020 10 h 38

    Voici une étude du cas de la Serie C: ""Bombardier et la Serie C: les Coûts du « fédéralisme canadien »

    J'ai réalisé une étude du cas de la Serie C et Bombardier, voici le lien:

    https://alainlavallee.com/bombardier-c_series-couts-federalisme-canadien/

    • Serge Lamarche - Abonné 18 février 2020 19 h 12

      Le problème n'est pas le fédéral. Le problème sont les anglais au fédéral qui sont dans le parti conservateurs. Le parti Libéral aurait fait mieux puisqu'il n'a pas hésité à jeter des milliards dans un oléoduc ridicule et contre nature.