On ne badine pas avec l’éducation

À quoi mesure-t-on le rendement d’un système scolaire ? La question nous turlupine au lendemain de l’adoption brutale d’une loi mammouth qui a pris prétexte d’une transformation des commissions scolaires en centres de services pour passer en douce une réforme de l’éducation centrée sur l’obsession de l’efficience.

Il n’y a pas si longtemps, ce sont les termes accessibilité et démocratisation qui revenaient en bouche lorsqu’on souhaitait rappeler la mission phare de l’école au Québec. C’était l’époque où la mise au monde de notre réseau d’éducation reposait sur une fondation nommée égalité des chances. Aujourd’hui, on peine à retrouver les traces de cette égalité dans les discours officiels. L’efficacité et la course aux résultats ont fait table rase de ces nobles bases d’un autre temps, dont pourtant longtemps le Québec a fait sa fierté.

Il fut dit ici et ailleurs que tant le premier ministre François Legault que son acolyte de l’Éducation, Jean-François Roberge, étaient agents pragmatiques, courroies d’efficacité, promoteurs d’une école qui fonctionne sans se perdre et, surtout, qui obtient des résultats. Le produit mis en vitrine a tout pour allécher la population abonnée aux voeux d’efficience formulés par la CAQ : une école plus près de ses élèves, des directions d’école en symbiose avec les parents, des centres administratifs au service des écoles, un petit paradis d’efficacité et de résultats probants, et, en prime, des économies et la fin d’un palier dit inutile. Mais s’il s’agissait d’un mirage ?

Du 8 février dernier, où le projet de loi 40 sur la gouvernance scolaire a perdu son statut de projet pour devenir une loi sanctionnée sous le bâillon, on aura retenu la fin des élections scolaires — en prime, les élus ont appris au petit matin qu’ils étaient sans emploi — et l’obligation pour les municipalités de fournir gratuitement des terrains pour élargir le parc scolaire — cette obligation est apparue dans un lot d’amendements de dernière minute prescrits par le ministre. S’il fallait revenir aux tout premiers pas de la Coalition avenir Québec, de même qu’aux discours séducteurs de campagne électorale misant sur l’éducation comme priorité fondamentale, personne n’aurait pu i-ma-gi-ner qu’un gouvernement puisse passer une réforme de l’éducation d’une telle importance sans débat public. Pire : sans que la population, et même certains acteurs aguerris de l’éducation, ait véritablement compris qu’un rouleau compresseur venait d’aplatir quelques colonnes de l’école québécoise.

C’est là sans doute le plus grand malheur de cette loi fourre-tout qui, sous couvert de « gouvernance » — un concept parapluie qui regroupe tout et son contraire —, réussit de plusieurs manières à inséminer encore davantage le dogme du coût-service dans les fondements de l’école. Il fut déjà écrit dans cette colonne que, contrairement à ce qu’elle avance, cette loi 40 qui vient réécrire la Loi sur l’instruction publique ne favorise pas la décentralisation, mais centralise partout où elle le peut, en distribuant au ministre des pouvoirs nouveaux là où il n’en avait pas. Il s’agit là d’un voyant rouge qui a de quoi inquiéter. On ne badine pas avec l’éducation.

Certains vont même jusqu’à craindre la reprise en douce d’un vieux refrain adéquiste sur les bons d’éducation, ce système inspiré des États-Unis où les écoles, dirigées par des coopératives d’enseignants ou de parents, par des organismes sans but lucratif ou par des entreprises privées, reçoivent du gouvernement national le coût total de la scolarité de chacun des élèves qu’elles accueillent. Dommage qu’on en soit réduits à craindre le pire, mais c’est là le résultat de tout changement apporté en vitesse et sans transparence.

La loi 40 semble donc annoncer une meilleure « gestion » de l’école, avec tout ce à quoi ça pourra ressembler. Par exemple, à une course entre établissements pour se concurrencer les uns les autres à coups de programmes particuliers et de volets uniques soumis parfois à une certaine sélection, et ce, même au public. En 2016, le Conseil supérieur de l’éducation avait jeté un pavé dans la mare en avançant que le système d’éducation québécois en était réduit désormais à porter l’étiquette du plus inéquitable au Canada, loin, très loin derrière les voeux d’égalité des chances qu’il continuait pourtant à énoncer. « L’école doit être un ascenseur social, une façon de se sortir de la pauvreté. Mais on a le pire ascenseur au pays », se désolait aux collègues du Soleil le critique de la CAQ en matière d’éducation, un certain Jean-François Roberge.

Les 312 articles et les 97 amendements de la loi couvrent bien davantage que la disparition des élections scolaires, et entrent dans les champs de la formation du personnel enseignant, la révision des notes, la représentativité des parents d’élèves en difficulté, la lutte contre la violence et l’intimidation. On l’a dit : ils reconfigurent l’école selon un plan dont personne n’a véritablement compris le sens profond. On n’y a prévu en outre aucun mécanisme de mise en oeuvre graduelle et posée, ce qui annonce un joyeux chaos dans les écoles. Tout cela pour le bien-être des élèves ? Il y a sûrement dans cette volée de précipitation, d’arrogance et de mépris une préoccupation sincère pour la réussite des enfants. Mais on peine à la trouver.

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