Le coeur à gauche, la tête au centre

À une petite semaine d’intervalle, les caucus alambiqués de l’Iowa suivis de la primaire du New Hampshire ont donné lieu à un nouvel ordonnancement, lourd de sens et de leçons, de la course démocrate à l’investiture présidentielle. Lourd de leçons provisoires, il va sans dire, comme la saison des primaires ne fait que commencer et que la route est encore longue d’ici la convention démocrate qui se tiendra en juillet à Milwaukee, au Wisconsin. De l’ascendant soutenu du « socialiste démocrate » Bernie Sanders, qui l’a emporté au New Hampshire, encore que de justesse, à la percée centriste de Pete Buttigieg, la bataille et le débat sont fascinants et fluides. Par leur vote, les électeurs démocrates réfléchissent, non sans sentiment de panique, au candidat qu’il leur faut pour en finir avec Donald Trump en novembre prochain, en même temps qu’à ce qu’ils doivent devenir comme parti afin de remettre la société américaine sur la voie d’un avenir sociopolitique qui ne soit pas républicain, évangélique et ultracapitaliste.

Osons avancer que se dessine déjà une tendance lourde : celle à l’effacement de l’ex-vice-président Joe Biden, chantre du centre, messager de la continuation du gouvernement Obama — sans Obama —, partisan nostalgique d’un « retour à la normale », comme si renouer avec la normalité pré-trumpienne constituait un projet de société. Parti favori, il a gravement trébuché dans les États — uniformément blancs — de l’Iowa et du New Hampshire. Il s’est effacé lui-même mardi midi en quittant le New Hampshire, sans attendre les résultats, pour aller se réfugier en Caroline du Sud, où il espère que la primaire qui s’y tiendra dans deux semaines remettra sa campagne sur pied grâce au soutien dont il bénéficie auprès de la communauté noire. Or les sondages indiquent que M. Sander fait des gains auprès de l’électorat afro-américain aux dépens de M. Biden, tout en continuant d’être le candidat le plus populaire chez les Latinos.

Qui sait, ensuite, ce que changera à l’équation, pour M. Biden comme pour les autres, l’entrée en scène de l’ancien maire milliardaire de New York Michael Bloomberg, attendu le 3 mars prochain à l’épreuve du Super Tuesday, ce grand happening électoral où 14 États et territoires, dont le Texas et la Californie, tiendront des primaires à l’issue desquelles seront déterminés, en une seule soirée, plus de la moitié des délégués à la convention démocrate.

Pour l’heure, et pour le plus grand malheur de la sénatrice progressiste Elizabeth Warren, qui aura du mal à se relever de son très mauvais départ, ce vieux Bernie a consolidé son emprise sur la gauche jeune et montante du parti. Qu’il soit élu candidat démocrate à la présidence est devenu cette semaine plus vraisemblable, en même temps que, venu du centre, un défi d’une nature nouvelle lui est apparu avec l’émergence du maire Buttigieg d’un côté et de la sénatrice Amy Klobuchar de l’autre.

Cette dernière (59 ans, sénatrice du Minnesota) est une femme politique dont le discours hyperconsensuel le dispute à l’aplomb avec lequel elle s’en prend à la présidence de Trump. M. Buttigieg (38 ans, maire gai de la petite ville de South Bend, en Indiana) est pour l’instant celui qui représente la menace la plus immédiate pour M. Sanders. C’est-à-dire un libéral, au sens américain du terme, « qui fait croire aux gens qu’il est un modéré », pour reprendre les mots d’un chroniqueur du média en ligne Vox. C’est ainsi que, défenseur du salaire minimum à 15 $ l’heure et de l’instauration d’un système de garderie universel, il n’embrasse pas d’emblée la « révolution » (à la québécoise) de M. Sanders en santé, préconisant plutôt la création par étapes d’un « Medicare for all ». Électoralement, il joue dans les platebandes de MM. Sanders et Biden, parmi les électeurs plus jeunes du premier et plus mûrs du second. Ce qui fait que, pour avoir fait jeu égal avec M. Sanders en Iowa et presque répété l’exploit au New Hampshire, M. Buttigieg est peut-être le « jeune outsider » — combinaison gagnante en nos démocraties par les temps qui courent — capable de capter la gauche et le centre en un tout acceptablement pragmatique et progressiste.

L’establishment démocrate espérait voir s’étioler l’influence de Bernie Sanders, cet empêcheur de tourner en rond, après que Hillary Clinton eut remporté l’investiture en 2016. Or, son appel à la « révolution » demeure, quatre ans plus tard, très entendu. En témoigne l’élection d’une flopée de députées progressistes aux dernières législatives de mi-mandat. Aussi, qu’il perde ou qu’il gagne, écrivait l’historien Michael Kazin dans le New York Times, Bernie a déjà transformé le Parti démocrate.

6 commentaires
  • Yolande Chagnon - Inscrite 13 février 2020 01 h 15

    LA COLLISION FRONTALE

    Amy Klobuchar et Pete Buttigieg sont deux candidats de calibre.

    Klobuchar est anifestement plus qualifiée, ayant été élue au sénat américain.

    Le problème est qu'après les caucus de l'Iowa et la primaire du New Hampshire, leur potentiel de gains est à peu près inexistant.

    Klobuchar a commencé tout juste aujourd'hui à faire campagne au Nevada où les caucus se tiennent le 22 février.

    Elle a encore aucune équipe en Caroline-du-Sud où les primaires auront lieu le 29 février.

    Primaires dont les sondages indiquent que Joe Biden y mène encore largement.

    Quant à Pete Buttigieg, les sondages actuels montrent que son taux de popularité dans ces deux états se situe entre 0% et 1%.

    Bernie Sanders jouit d'une notoriété presque égale à celle du Président lui-même et il a toute une jeune base militante derrière lui.

    À mon avis, à moins d'un redressement de Joe Biden, son adversaire principal sera Mike Bloomberg, ce républicain devenu pour une élection un démocrate de fortune dit «modéré».

    Bloomberg ne collecte pas de fonds auprès des électeurs, il n'a actuellement ni PACS ni superPACS car il finance sa campagne de ses propres deniers.

    On verra lors du Super Tuesday quels sont ses appuis.

    Si la Maison Blanche est à vendre, il peut l'acheter.

    Le duel qui se profile en est un entre Bernie Sanders, représentant de l'aile progressiste et Mike Bloomberg, manifestement candidat de l'establishment démocrate.

    Les ressources financières de Bloomberg sont inépuisables et celles de Sanders qui ne perçoit des fonds que des électeurs et non des banques et corporations ne sont pas à négliger.

    Bloomberg et Sanders sont deux locomotives qui foncent l'une vers l'autre et l'on ne sait pas si l'une des deux s'arrêtera avant la convention démocrate de Milwaukee.

    En jouant soit la carte du Anybody But Sanders (ABS) ou du Anyboby But Bloomberg (ABB), les démocrates risquent de permettre la réalisation de deux autres slogans : «FOUR MORE YEARS et KEEP AMERICA G

  • Jean Jacques Roy - Abonné 13 février 2020 04 h 33

    « qu’il perde ou qu’il gagne, écrivait l’historien Michael Kazin dans le New York Times, Bernie a déjà transformé le Parti démocrate.« 

    Le parti démocrate, transformé sous l’influence de Sanders? Un jugement un peu prématuré, il me semble.

    C’est plutôt une partie de l’électorat américain qui se transforme et qui adhère au discours de Sanders, voyant en ce candidat la détermination nécessaire pour sortir du marasme trumpien.

    Obama, il y a 10 ans, lui aussi avait soulevé les foules et avait éveillé des espoirs qu’il serait le président qui apporterait de profonds changements. Obama est devenu président. Le Parti démocrate, s’est-il transformé?? L’électorat, par contre, lui s’est davantage polarisé.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 13 février 2020 08 h 47

    Je rachèterais USA

    quand Trump sera éliminé.

  • Cyril Dionne - Abonné 13 février 2020 09 h 01

    Les électrons libres, de Donald Trump à Bernie Sanders

    Pour faire court, Donald Trump sera réélu pour un autre mandat de quatre ans au mois de novembre 2020. L’establishment démocrate va s’activer tout au long des primaires pour faire dérailler la campagne de Bernie Sanders. Peine perdue, il semble que notre vieux socialiste qui partage plusieurs points de vue avec Trump sur le libre-échange, la mondialisation et d’autres politiques sensibles, est le choix des partisans démocrates. Mais attention à la convention démocrate à Milwaukee au Wisconsin, il se pourrait que l’establishment démocrate aux souliers cirés des métropoles puisse porter un coup mortel à celui qui est le porte-parole de la gauche américaine. Il y aura une négociation féroce sur le plancher des vaches.

    Ceci dit, Sanders n’est pas un démocrate, mais plutôt un indépendantiste ou un électron libre. En fait, c’est un populiste de gauche comme l’était un certain Barack Obama avant qu’il soit récupéré par le parti démocrate pour le transformer en Hillary Clinton. Encore une fois, les parallèles entre Trump et Sanders sont criants. Tous deux ont ou vont transformer leur parti respectif, sont des populistes finis qui font fi de l’establishment et qui partagent une vision commune sur la finalité des États-Unis, soit un pays libre et fort avec ses frontières plus que tracées dans le sable en ce qui concerne la dignité socioéconomique des Américains.

  • Gilbert Talbot - Abonné 13 février 2020 10 h 05

    La bataille va se poursuivre jusqu'à l'intérieur de la Convention démocrate.

    L'arrivée de Bloomberg va effectivement changé la donne, parce qu'il va rassembler le centre, les modérées. Quant aux indépendants, ceux et celles qui ne sont affiché-e-s à aucun Parti, ils peuvent aussi bien voter Républicain que Démocrate. C'est là que Bernie peut aller chercher des appuis. Il est l'opposant parfait à Trump, alors que Bloomberg est un multimilliardaire comme Trump. La vision de Bernie est radicale, franchement á gauche et il entraîne dans son sillage, La jeunesse et la classe ouvrière élargie, ce qui est différent de la "classe moyenne" que vise habituellement les partis. "Classe moyenne" réfère habituellement à ceux qui ont un salaire suffisant pour bien vivre, mais qui paient de plus en plus de taxe et d'impôt et voient leurs revenus diminuer avec l'augmentation du coût de la vie. Bernie lui vise les plus pauvres, les plus démunis de la société. Il veut améliorer leurs ressources, leur donner accès à la santé et à l'éducation. De plus son programme est Vert et il veut faire payer les plus riches, les milliardaires comme Trump et Bloomberg. Son pari n'est pas gagné, loin de là, mais c'est lui qui soulève l'enthousiasme dans cette campagne, active ses militants de plus en plus nombreux et gruge petit à petit le nombre de délégué-e-s nécessaire pour gagner la Convention démocrate. Et il se peut fort bien que ce soit à la Convention elle-même que le choix définitif se fasse avec les Super-délégués et là non, la bataille n'est pas gagnée pour Bernie, qui fera face directement avec l'Establishment démocrate.