Sables bitumineux: pauvres libéraux!

On saura bientôt si le gouvernement fédéral donnera son aval au mégaprojet d’exploitation des sables bitumineux Frontier, au nord de Fort McMurray, en Alberta.

Une analyse rendue publique l’automne dernier par l’Agence canadienne d’évaluation environnementale (ACEE) et l’Alberta Energy Regulator (AER) a recommandé d’aller de l’avant, mais il manque l’approbation du gouvernement Trudeau, qui se retrouve une fois de plus devant un choix impossible.

Ce projet de la minière Teck Resources, de Colombie-Britannique, prévoit d’extraire 170 000 barils de pétrole brut par jour vers 2026, et jusqu’à 260 000 barils une dizaine d’années plus tard, soit l’équivalent de 9 % de la production totale de pétrole des sables bitumineux au Canada. À terme, après 40 ans, Frontier aura extrait 4 milliards de barils si tout va comme le souhaite le gouvernement de l’Alberta. Ce qui est cependant loin d’être fait, car les obstacles sont nombreux.


 
 

Les pressions de l’Alberta et du Parti conservateur sont fortes pour que le gouvernement Trudeau donne son accord. Le rapport du comité mixte d’évaluation a conclu que le projet était dans l’intérêt supérieur du Canada à cause des retombées économiques, mais il a tout de même reconnu les nombreux risques associés à sa réalisation. Risques pour la faune, la flore, la qualité de l’air et de l’eau, causés par la détérioration d’un territoire de 292 km2 situé à proximité du parc national Wood Buffalo, la plus grande zone naturelle protégée du pays et reconnue par l’UNESCO. Des milliards de litres de boue contaminée seront ainsi rejetés dans des réservoirs artificiels jusqu’à ce qu’on réhabilite le site, plusieurs décennies plus tard.

À ce propos, rappelons que l’Alberta fait déjà face à la nécessité de fermer définitivement quelque 90 000 puits inopérants, dont quelques milliers ont été abandonnés par des pétrolières en faillite. Selon certaines évaluations des plus crédibles, il faudra dépenser jusqu’à 260 milliards de dollars pour fermer les puits, démanteler les vieux pipelines et nettoyer les immenses bassins de rétention de boue contaminée au cours des prochaines décennies. Il existe bien un fonds créé à cet effet, mais il ne contient que 1,4 milliard de dollars, car on croyait au départ que la technologie rendrait la tâche facile, ce qui n’est toujours pas le cas. Qui paiera la note ?

Le gouvernement de l’Alberta a déjà fait appel à Ottawa en invoquant le fait que l’exploitation pétrolière enrichit tous les Canadiens. Le gouvernement Trudeau a même accepté de verser quelques dizaines de millions en 2017. De là à rendre tous les contribuables canadiens responsables de payer pour le manque de prévoyance de cette province, il y a un pas qu’aucun parti fédéral ne pourra franchir sans y laisser sa peau.

Cette réalité s’ajoute d’ailleurs au bilan négatif appréhendé pour le projet Frontier. Qui paiera pour la restauration des 291 km2 de terrain détruit et contaminé dans cinquante ans, ou avant si le projet n’est plus rentable ?


 
 

Le rapport du comité mixte ACEE-AER a aussi établi que la mine Frontier émettrait quelque 4,1 mégatonnes de gaz à effet de serre par année, alors que le Canada doit réduire ses émissions d’au moins 77 mégatonnes d’ici dix ans pour atteindre la cible fixée par le gouvernement Harper. Si l’Alberta continue dans la même direction, qui comblera la différence ?

Dans les circonstances, le scénario le moins déprimant pour Justin Trudeau serait celui dans lequel Teck Resources, une société surtout impliquée dans l’extraction de minerais, abandonnerait d’elle-même le projet Frontier, comme TransCanada l’a fait pour Énergie Est. Après tout, Teck n’a pas les reins assez solides pour se lancer seule dans une aventure de 21 milliards en dollars d’aujourd’hui, et donc de beaucoup plus en dollars de 2025. Son président a lui-même avoué que, même si Ottawa disait oui, sa compagnie n’irait de l’avant qu’avec un prix du pétrole plus élevé et des partenaires sérieux. Or, plusieurs multinationales, dont Shell, ont abandonné des projets du même genre au profit du pétrole de schiste américain, et la plupart des grandes sociétés de financement exigent désormais d’inclure les risques associés au réchauffement climatique et à la transition énergétique dans les prévisions de rendement à long terme.

Malheureusement, comme il y a peu de chance que Teck Resources abandonne d’elle-même son projet d’ici la fin du mois prochain, c’est au gouvernement Trudeau qu’il revient d’y renoncer. Sinon, tant pis pour ce gouvernement minoritaire.

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