La peur au ventre

Vendredi dernier, la Norvège a durci son objectif de réduction des gaz à effet de serre (GES) d’ici 2030, le faisant passer de 40 % à au moins 50 %. Le pays nordique, qui se targue d’avoir l’étoffe d’un modèle pour l’Europe tout entière, est précurseur dans la lutte contre les changements climatiques, et l’efficacité de son modèle économique repose entre autres sur une volonté politique claire et des mesures contraignantes et cohérentes.

Pendant que la Norvège bombe le torse sous l’effet du courage, le Québec, lui, se cherche encore une colonne en matière de lutte contre les changements climatiques. Malgré des signaux récents encourageants, le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, est à l’image de son gouvernement : peu convaincant dans sa maîtrise des dossiers environnementaux, dépourvu d’une nécessaire vision d’ensemble et dénué de l’atout indispensable pour mener l’économie du Québec dans sa transition vers la décarbonisation : l’audace.

On n’a qu’à réécouter les débats parlementaires qui ont occupé récemment le ministre Charette devant la commission chargée d’étudier le projet de loi 44 sur la gouvernance efficace de la lutte contre les changements climatiques pour s’en convaincre. Mercredi, le ministre de l’Environnement a annoncé que son gouvernement n’avait pas la moindre intention de réviser à la hausse la cible de 37,5 % de réduction des GES d’ici 2030 fixée par l’Assemblée nationale en 2015. Aux membres du collectif La planète s’invite au Parlement, le ministre a indiqué qu’il ne croyait pas « du tout [au] discours de la peur » et que des cibles plus élevées étaient proprement « irréalistes ».

Est-ce semer l’épouvante que de décrire des phénomènes qui ont déjà affligé nos populations en soulignant à grands traits l’importance d’agir vite et de manière audacieuse pour éviter le point de non-retour, fixé à 2050 ? Présence incontestable de réfugiés climatiques au Québec à la faveur d’inondations qui ont privé des centaines de Québécois de leur domicile lors des dernières années ; crainte des sécheresses et de l’incidence des feux de forêt, ainsi que l’Australie l’a connu de manière tragique ; augmentation des décès l’été à la faveur de canicules persistantes. Faut-il le rappeler, ces phénomènes ne font pas partie du tableau catastrophiste des prévisions, mais bien de notre quotidien.

Pour expliquer son refus d’augmenter la cible de réduction des GES, le Québec évidemment se réfugie dans l’antre confortable de la croissance économique. Et brandit le spectre de la perte d’emplois. À chacun son épouvantail ! Une action trop radicale mènerait à « un million » d’emplois en moins, prédit M. Charette, qui craint aussi des effets néfastes sur les réseaux de la santé et de l’éducation.

Il est indéniable que la décarbonisation des entreprises entraînera des pertes d’emploi, et cela, toutes les sociétés affairées à des modèles de transition juste l’ont compris, se dotant au passage de mécanismes de mitigation, d’adaptation et de reclassement des travailleurs. Mais la transition énergétique annonce aussi la création d’emplois, et cela, on ne le dit pas assez.

Lors du dernier Sommet Action climat de l’ONU, en septembre dernier, l’Organisation internationale du travail a rappelé que « les entreprises ne peuvent prospérer sur une planète qui échoue et les emplois ne peuvent être maintenus sur une planète qui meurt ». De nombreux experts s’entendent pour dire que la transition juste n’est pas une menace à l’emploi, mais que la reconversion énergétique de l’économie offrira des perspectives plus que positives. Ce discours responsable ne devrait-il pas être celui du titulaire de l’Environnement ?

Dans ce contexte de gouvernance morose, le projet de loi 44 inquiète plus qu’il ne rassure. En plus d’abolir deux structures indépendantes (Transition énergétique Québec et le Conseil de gestion du Fonds vert), il remet beaucoup de pouvoirs entre les mains du ministre, qui devient soudainement premier conseiller du gouvernement en matière de lutte contre les changements climatiques, doit coordonner les actions ministérielles de ses collègues, le tout sous les conseils d’un comité consultatif dont il assure la composition. Il s’agit d’une marge de manoeuvre ministérielle dont on peut user à bon escient, ou pas, si les convictions n’y sont pas.

26 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 10 février 2020 06 h 20

    Les sous-performants

    « 37,5 % de réduction des GES d’ici 2030 fixée par l’Assemblée nationale en 2015. »

    Voilà un objectif audacieux pour un cancre. Ce sera un exploit si on l'atteint.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 10 février 2020 12 h 53

      Et c'est encore bien pire si le cancre est, en plus, ANALPHABÈTE!!

  • Pierre Vagneux - Abonné 10 février 2020 07 h 09

    à quand un discours jovialiste en environnement ?

    Quand j'écoute les discours du ministre donné sur un ton monocorde, je ressents un manque de conviction. Un peu d'enthousiasme d'espoir serait de mise. J'ai hâte de lire l'offensive caquiste en matière d'environnement.
    Le ministre pourrait annoncer ou publiciser les bons coups en réduction de GES. Par exemple, il pourrait annoncer un programme avec son collègue de l'agriculture soit de remplacer les séchoirs de grain utilisant du gaz naturel par des séchoirs fonctionnant avec nos surplus d'électricité une problématique mise en lumière cet hiver avec la pénurie des livraisons de gaz naturel..
    Bien sûr, on va perdre des emplois dans des secteurs voués à l'élimination, mais ne faisons pas nous pas face à une pénurie de MO. Alors on peut capitaliser sur cette situation.

    • Jacques Patenaude - Abonné 10 février 2020 08 h 36

      On n'a aucune raison de parler de pertes d'emplois, la réalité serait plutôt une réorganisation de l'emploi pour que celui-ci soit orienté vers des entreprises qui produisent de nouveaux biens et services en lien avec l'économie décarbonisée. Un tel système existe en Scandinavie on l'appelle flexsécurité. Il s'agit tout simplement de mettre une structure de concertation entre les agents économique pour rediriger les employés vers les nouveaux secteurs économiques en développement. Le gouvernement Parizeau avait à l'époque mis en place les structures nécessaire à un tel système, les libéraux ont liquidés celles-ci les unes après les autres.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 10 février 2020 07 h 12

    Encouragement

    Puisque les conseillers du Ministre lisent le Devoir, l'encourage le Québec à faire comme la Norvège, mnimalement. Le Peuple est prêt. Gouvernement, suit! Merci.

    • Françoise Labelle - Abonnée 10 février 2020 08 h 18

      Où vit ce Peuple? Hélas, à Québec, comme le sinistre maire le Houiller (sic, d'une ville anagramme d'Elvis) le proclamait: ici, c'est le royaume du peuple du gros véhicule et de l'étalement urbain.

      Il faut lire les documents de recherche récents (2020) sur la fonte des glaciers de l'Antarctique, comme l'immense Thwaites de la taille de la GB, difficile d'accès, où on commence tout juste à découvrir des signes d'érosion inquiétants. En 2019, la NASA a découvert un immense fleuve souterrain qui sape l'assise du glacier.
      À lui seul, sa fonte augmenterait de 65 cm. le niveau des océans. Et d'autres glaciers fondent autour.

      Le Québec est si peu responsable du réchauffement, en attendant le cheval de Troie GNL-Saguenay! Comme la Norvège, ce qui n'empêche pas celle-ci d'agir. Le réchauffement n'est pas linéaire: l'albédo, le pouvoir réfléchissant de la neige, joue de moins en moins et le méthane qui sera libéré accroîtra le réchauffement de façon non linéaire. Le ministre n'est pas inquiet pour sa peau. Quant à ceux qui viendront, après lui le déluge.
      «Scientists drill for first time on remote Antarctic Glacier» thwaitesglacier.org, janvier 2020

    • Joane Hurens - Abonné 10 février 2020 10 h 57

      « Le peuple est prêt! ». Lui aussi va avoir besoin d’un petit coup de ... main pour changer. L’augmentation remarquable des achats de VUS au lieu de petites voitures indique que les papys n’ont pas compris que ça va coûter cher à leurs petits-enfants pour qu’ils se sentent virils. - Vox Pop au Salon de l’auto - .
      Il n’y aurait aucun emploi perdu si le gouvernement imposait un système d’éco-bonus-malus pour les voitures vendues au Québec et au Canada, à coût nul pour l’ensemble de la population. Tu achètes un VUS? Tu paies une surtaxe qui sera reversée au consommateur qui achètera une voiture moins gourmande. C’est un système qui a fait ses preuves dans beaucoup de pays. Qu’est-ce qu’on attend? Ça coûterait plus cher que le Viagra pour le papy mais il y aurait moins de smog dans les grandes villes. Sans compter que le bilan total des émissions s’en trouverait grandement amélioré.
      Élémentaire. Je n’y compte pas trop. On dirait que le gouvernement Legault commence à ressembler peu à peu à celui de Stephen Harper.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 10 février 2020 07 h 33

    On ne voit bien, que ce que l'on veut bien voir...

    Décidément, ce gouvernement est carrément AVEUGLE ! Et je ne serais pas surprise que son OUÏE soit aussi bien défaillante.

    • Françoise Labelle - Abonnée 10 février 2020 08 h 22

      - Ce gouvernement est-il prêt à agir contre le réchauffement?
      - Noui !

  • Patrice Soucy - Abonné 10 février 2020 08 h 18

    La décarbonisation n'est pas la décroissance

    La décarbonisation n'est pas la décroissance et peut à moyen terme s'accomplir sans pertes d'emploi. Le Québec, comme la Norvege, dispose de vastes ressources hydro-électrique et peut y arriver en un temps record. Et je ne veux pas de cibles qui sont autant de prétextes pour faire le minimum. Chaque année, le ministre doit se pointer et annoncer le bilan: tant de % cette année et voici ce qu'on planifie pour la suivante. Du concret, maintenant, tout de suite, des résultats!

    • Marc Pelletier - Abonné 10 février 2020 12 h 44

      Non seulement la CAQ manque d'audace, en regard de l'environnement, mais elle n'y a pas encore vu de " jobs payants !

      C'est désolant !

      M. Patrice Soucy , votre demande au gouvernement d'un bilan d'un % d'évolution par année est une attente minimale.

      Notre électricité nous sort par les oreilles et nous ne saurions pas comment l'utiliser pour faire rouler notre économie à plein régime.

      C'est honteux !

      M. Legault : passez à l'action, sinon votre inertie sur cette priorité, vous marquera votre histoire d'une façon indélébile !

    • Cyril Dionne - Abonné 10 février 2020 16 h 27

      Une petite question M. Pelletier, est-ce que vous pratiquez la simplicité volontaire? Sinon, nous n'avons que faire des bien-pensants et donneurs de leçons.

    • Marc Pelletier - Abonné 11 février 2020 11 h 19

      @ M. Cyril Dionne,

      Vous êtes mal placé pour donner des leçons aux autres, vous qui n'avez aucun répit en nous répétant à satiété que nos petits gestes en faveur de l'environnement ne servent à rien et que seuls les gestes posés par la Chine et les USA pourront éventuellement peser dans la balance. Allez tenir ce discours dans les écoles pour mesurer l'appui qui vous serait accordé !

      Si l'exemplarité ne fait pas partie de votre vocabulaire, je vous suggère une petite visite au " Petit Larousse ", car les exemples que nous donnons génèrent des résultats tangibles : la récupération des résidus putrescibles est un exemple parmi tant d'autres.

      Je n'ai jamais été le béni-oui-oui d'un gouvernement et ce n'est pas demain la veille que je le deviendrai.