Présidentielle de 2020: Trump en l’état

L’ambiance était à couper au couteau mardi soir au Congrès — il fallait s’y attendre. Et c’est ainsi que, se présentant au Capitole, qui n’est pas son théâtre préféré, Donald Trump a prononcé un discours sur l’état de l’Union qui, taillé sur mesure pour sa base ancrée à droite et son influent électorat évangélique, a fait enrager l’opposition démocrate. Tout y est passé, sans concession et sans hauteur, le président reprenant mot pour mot les thèmes électoraux qui l’ont élu en 2016 : la construction du mur frontalier, le danger des « migrants criminels », la promotion du catéchisme de la NRA sur les armes à feu… sur fond de réquisitoire victimaire contre tous les gouvernements américains qui, avant lui, ont laissé les États-Unis se faire « abuser » sur la scène mondiale.

Et de défendre « le droit constitutionnel de prier dans les écoles publiques ». Et de dénoncer les démocrates qui veulent « imposer une prise de contrôle socialiste de notre système de santé ». Et de flagorner les médias de droite en honorant, sur-le-champ, de la prestigieuse Médaille présidentielle de la liberté, le polémiste ultraconservateur Rush Limbaugh, atteint d’un cancer aux poumons. Et de se vanter longuement d’avoir présidé à la « meilleure économie dans l’histoire américaine », alors qu’il doit pour beaucoup cette conjoncture favorable, encore que fragile, à Barack Obama.

Par son goût de la téléréalité, M. Trump a donné un spectacle divertissant, ce dont ce rendez-vous annuel est rarement l’occasion (sortant par exemple de son chapeau le leader de l’opposition vénézuélienne Juan Guaidó, assis dans les tribunes en bon vassal de Washington…). Il se sera surtout agi d’un discours à faire dresser les cheveux sur la tête — et à pousser la démocrate Nancy Pelosi à déchirer ostensiblement sa copie — en ce que ce président a étalé sa volonté, d’ici la présidentielle de novembre, de jouer à fond la carte de la polarisation politique et culturelle. Entendu que son procès en destitution, qui, comme prévu, a pris fin mercredi avec son acquittement au Sénat à majorité républicaine, sera utile à la stratégie électorale de ce millionnaire-populiste-défenseur-du-peuple contre ceux qu’il appelle avec redondance les « radicaux extrêmes de gauche ».

Polarisation politique : c’est qu’il n’y a pas d’autre façon pour les républicains de prendre le pouvoir, affirme le journaliste politique Ezra Klein, auteur du récent Why We’re Polarized. Il fut un temps où l’électeur américain avait davantage tendance qu’aujourd’hui à partager son vote entre les deux partis. Prévaut maintenant une « allégeance négative » où les gens sont plus motivés par leur antipathie pour l’autre parti que par leurs affinités avec le leur. Ainsi en va-t-il pour le Parti républicain : et Trump est son berger.

Comment expliquer autrement que les électeurs républicains appuient Donald Trump aussi massivement ? Le « gerrymandering » (découpage partisan des districts électoraux) et les tactiques de suppression du vote des Noirs font le reste. Avec pour résultat, analyse M. Klein, que les républicains, dont l’électorat se rétrécit irrémédiablement, peuvent encore espérer conserver la présidence sans toujours remporter le vote populaire. À terme, c’est une stratégie perdante — et profondément antidémocratique.


 
 

Les démocrates participent évidemment de cette polarisation, quoique dans une moindre mesure. Au contraire des républicains, devenus le véhicule des électeurs blancs et chrétiens, le Parti démocrate chapeaute un électorat plus diversifié culturellement — plus urbain, plus jeune, plus laïque… Si les caucus de l’Iowa inaugurant la longue saison des primaires démocrates ont donné lieu à un gênant fiasco organisationnel, il reste que les résultats de l’exercice ont illustré l’état d’éclatement du parti, au vu du fait que quatre candidats (Joe Biden, Elizabeth Warren, Bernie Sanders et Pete Buttigieg) sont parvenus à tirer leur épingle du jeu.

Il est courant d’interpréter les tensions au sein du Parti démocrate comme une lutte entre sa gauche et son centre. Une lecture complémentaire, écrivait un chroniqueur du New Yorker, consiste à considérer que le parti est déchiré entre son avenir (la jeunesse dite « révolutionnaire » emmenée par Bernie) et la réalité immédiate (le fait que les démocrates peuvent moins que les républicains se passer de l’appui de l’électorat centriste, représenté jusqu’à preuve du contraire par M. Biden). Dans ces conditions, quel candidat (Sanders, Warren, Biden, Buttigieg… ?) parviendra à coaliser les démocrates de manière à battre M. Trump en novembre ? C’est une équation à plusieurs inconnues.

7 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 6 février 2020 08 h 57

    Encore le « méchant » Trump

    Il faut diaboliser Donald Trump selon la gauche tonitruante qui se dit progressiste et ouverte tout en ne proposant rien de nouveau sous le soleil. En fait, ils n’ont jamais accepté le verdict des électeurs de novembre 2016. Comme des enfants gâtés, ils rouspètent pour avoir ce qu’il ne leur appartient pas, la présidence.

    Sur cela, le discours sur l’état de l’Union était un des meilleurs jamais entendu dans cette enceinte parce que le président parlait aux Américains et non pas aux courtisans du pouvoir que sont devenus les démocrates. Oui, les Américains connaissent présentement un âge d’or économique et l’élection de Trump y est pour quelque chose. Le Dow Jones, depuis l’élection de Trump, est passé de 16 710 points à 29 291 en l’espace de trois ans seulement, soit une augmentation de 57%. Du jamais vu.

    Nancy Pelosi a démontré toute la maturité du parti démocrate en déchirant le discours de Trump. Un autre bébé gâté. Vous pensiez pour une seconde que le « Donald » allait accepter de serrer la main de celle qui a utilisé toutes les instances politiques pour détruire sa présidence? Franchement, sans la majorité démocrate à la Chambre des représentants, cette farce qu’ils appellent « destitution » n’aurait jamais eu lieu. Les Américains n’ont pas voté pour cela et c’est à cause de cette manigance politique que Trump est plus populaire que jamais.

    Les USA ont toujours été polarisés et ont vécu deux guerres civiles (1776 et 1859) et presqu’une 3e avec la guerre du Vietnam. Encore une fois, rien de nouveau sous le soleil. Et au lieu de présenter leurs politiques de changement, les démocrates se sont acharnés sur Trump depuis les 3 dernières années. En fait, ils sont incapables de diriger des caucus en Iowa et ils veulent gouverner le pays. Et non, Pete Buttigieg ne sera pas le choix des démocrates. Il jouait dans sa cour lors du dernier caucus en Iowa dans la course aux délégués. Invraisemblablement, c’est Bernie Sanders qui semble sortir du lot. Go Bernie!

  • Gilbert Talbot - Abonné 6 février 2020 09 h 04

    Non à Trump

    "L'important c'est de battre Trump", peu importe qui sera le candidat oú La candidate démocrate. . Il y a ce leitmotiv qui revient constamment dans la bouche de tous les candidats et candidates. Bien sûr, chacun d'eux ou elles pensent pouvoir le battre et dans le cas de ceux et celles qui sont en avance les sondages les favorisaient, que de soit Biden, Sanders où Warren qui soient choisis. Dans le cas de Buttigieg, les primaires ratées de l'Iowa en font un vainqueur, c'est-à-dire un candidat modéré, ouvertement gai, qui pourrait supplanter Biden à la tête des Democrates. Ça reste à voir. L'important ce sera le ralliement de tous autour du candidat choisi au Congrès démocrate, à La fin des Primaires. Hilary Clinton a raté ce ralliement en 2016 en tassant Bernie Sanders et la gauche, ce qui a mis en colère bien des jeunes fidèles du patriarche socialiste. Cette fois-ci, il se peut que Sanders où Warren soient choisi-e comme candidat-e et il faudra que tous les Démocrates s'y rallient s'ils veulent vraiment battre Trump.

  • Claude Bariteau - Abonné 6 février 2020 10 h 07

    Vous oubliez la carte cachée : M. Bloomberg. Et vous ne dites rien de convaincant sur Buttigieg, le réformiste devenu la surprise de l'Iowa à côté de Sanders, plus à gauche.

    Bloomberg s'est réjouit des résultats, car il sait qu'il peut devancer Biden. Pourrait-il passer en tête ? J'en doute. je pense qu'il tassera d'ici peu Sanders en faisant valoir des changements sans nécessairement utiliser l'État comme Sanders. Ça ouvrira la voie à Warren, mais pas autant à Buttigieg.

  • Claude Gélinas - Abonné 6 février 2020 13 h 20

    Parodie de procès pour un Président voyou !

    Il s'impose d'entrée de reconnaître le courage du seul sénateur américain à avoir respecté son serment à l'effet de tenir ce procès en toute impartialité. Pour les autres, à la face du monde, les 52 sénateurs ont agi en marionnettes aveuglés par leur réélection se faisant complice d'un Président devenu la honte de l'Amérique. Prêts à le suivre et à le défendre quelque soit le chemin emprunté.

    Voyons la description faite par le New Yorker en janvier 2017 : " Trump est juste un escroc. Il n'y a jamais rien eu d'aussi humainement pauvre que Trump : ignorant du Gouvernement, de l'histoire, de la science, de la philosophie, de l'art et de la culture, incapable d'exprimer ou de reconnaître subtilité ou nuance, privé de toute décence et doté d'un vocabulaire de 77 mots plus proche de la débilité que de l'anglais.

    S'ajoute à cette description menteur patholique, narcissique sans foi ni loi ne respectant personne qui ose lui résister, proférer des insultes et des tweets vengeurs àè répétition. Aucune classe, un grossier personnage.

    • Fréchette Gilles - Abonné 6 février 2020 15 h 49

      Oubli?
      Vous avez oublié immonde et abject.

  • Pierre Fortin - Abonné 6 février 2020 13 h 53

    La confiance se détruit beaucoup plus rapidement qu'elle se construit


    Si les Démocrates avaient eu le courage de crever l'abcès après la révélation des manœuvres du clan Clinton pour nuire à Bernie Sanders en 2016, telles qu'elles furent mises en évidence par les courriels fuités du Comité national, ils ne feraient pas face à cette nouvelle confrontation interne qui ne pourra que raviver la suspicion dans les rangs et dans la population. Et le caucus de lundi en Iowa n'est peut-être qu'un signe avant-coureur de gros ennuis à venir.

    Ceux que Monsieur Taillefer identifie comme « la jeunesse dite "révolutionnaire" emmenée par Bernie », qui ont d'abord boudé le Parti démocrate pour y revenir en exigeant une véritable démocratie dans les règles et dans la direction, pourraient bien se manifester cette fois avec plus de détermination et de fermes exigences.

    Certains observateurs prétendent même qu'on en serait à discuter d'une éventuelle candidature indépendante à la présidentielle composée de Sanders et/ou Warren. Comment s'en étonner après les révélations qu'on a préféré balayer sous le tapis en espérant qu'on oublie. Cette alternative radicale face à la main mise du parti avec les primaires qui débutent à peine, mais dans le plus grand désordre, n'est que spéculation pour le moment, mais elle pourrait bien se réaliser si le parti n'arrive pas à nettoyer ses écuries.

    Et bien sûr, on sait qui en tirerait profit.