Des morts qu’on ignore

Si nos collègues du Devoir Jessica Nadeau et Jacques Nadeau ont réussi avec leur dossier percutant des derniers jours à lever ne serait-ce qu’un petit coin du voile d’indifférence qui s’abat sur les femmes autochtones jouant leur survie au centre-ville de Montréal, ils auront réussi quelque chose de grandiose. On a beau multiplier les commissions parlementaires, les enquêtes, les beaux discours politiques, les annonces et les parades, l’apathie est ici le maître mot, suivie de près par l’invisibilité.

Quelle démonstration de plus nous faudra-t-il ? Des femmes autochtones meurent en pleine ville, la détresse au corps et à l’âme, et on ne peut même pas vraiment nous dire de quoi. Le dernier rempart de la dignité humaine ne serait-il pas de pouvoir au moins nommer la cause du décès ? Dans les sommets de l’insensibilité, on peut difficilement faire pire. De ce dossier qui a rendu compte des petites et grandes misères de la vie au square Cabot, certaines images frappent en plein coeur, comme celle-ci : au photographe qui écoute son histoire, Elizabeth Qavavau demande de capturer son dos tatoué. « Comme ça, si je meurs demain, vous allez être capable de m’identifier… » Lucide Elizabeth, dont le soubresaut de conscience sur sa propre finalité ajoute au tragique de la situation. On a fait grand cas des femmes autochtones disparues, en imaginant que le brouillard entourant leur destin était accentué par la distance. Madame, Monsieur, ça arrive près de chez vous. Vous ne pouvez fermer les yeux.

En octobre dernier, le rapport du juge Jacques Viens a semé son lot de recommandations, après 38 semaines d’audiences destinées à ausculter les relations entre les Autochtones et certains services publics québécois. Le constat fut brutal : l’espace social, législatif, institutionnel et judiciaire dans lequel évoluent les Premières Nations et les Inuits est érigé sur un socle de discrimination systémique, le tout teinté d’un grand manque de sensibilité. « Plus encore que leurs droits, c’est la dignité de milliers de gens qui est ainsi spoliée, parce qu’ils sont maintenus dans des conditions de vie déplorables, en marge de leurs propres référents culturels », notait le juge.

On ne se remet pas aisément de la lecture d’un dossier comme celui tout juste produit par Le Devoir. Mieux vaut en fait ne jamais s’en remettre, et se servir de la révolte provoquée par ces lambeaux de vie quotidienne comme catalyseurs d’une véritable action. À ce jour, le Québec et le Canada ont beaucoup versé dans le chapitre essentiel des excuses nationales, mais les Autochtones attendent bien davantage qu’un chapelet de regrets. Demandez à Elizabeth, à Timmiaq ou à Daisy ce dont elles auraient besoin et elles répondront : un toit sous lequel dormir en sécurité et sans crainte d’être agressée ; un centre de désintoxication où aller sans délai ce jour de courage où l’envie vous prendra de traverser le mur du désespoir et de l’anéantissement pour vous soigner du mal de vivre ; l’accès à des soins hospitaliers autrement que lorsqu’il est trop tard ; cohérence et humanité dans les actions des policiers qui distribuent comme des bonbons des constats d’infraction à des Autochtones dont le recours à la bouteille est le symptôme d’une maladie, l’alcoolisme, et dont la maison est la rue.

Combien de décès dans l’indifférence encore avant qu’on n’agite les baguettes ? Au Canada, l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées a donné lieu à 261 recommandations, l’une de celles-ci étant d’agir enfin, et de ne pas laisser ces appels à l’action s’empoussiérer comme tant d’autres avant. Au Québec, la commission Viens propose 142 mesures et plaide pour la fin de l’inaction. Ce sont au total 400 possibilités d’agir : on ne peut plaider le manque d’idées.

Le premier ministre François Legault juge « inacceptable » la situation décrite dans notre dossier, et convient qu’il faudra « changer les façons de faire ». Le Québec, dans tout ce qu’il a de plus fier et de plus digne, ne peut en effet aspirer au titre de société évoluée s’il tolère que des citoyens autochtones vivotent ainsi dans une seconde zone.

15 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 4 février 2020 05 h 00

    C'est mental

    Qui veut vivre sans toit et sans travail à Montréal? J'ai de la difficulté à comprendre pourquoi ces gens ne retournent pas chez eux avec leurs familles. Ou au moins se mettre sur l'assistance sociale pour avoir un toit et de la nourriture. De là se reprendre. Il semble y avoir un problème grave de dépression aussi.
    La vie itinérante de chasse et de pêche ne fonctionne pas bien dans la grande ville. Trop de mauvaises tentations et d'opportunités avec les drogues (incluant l'alcool).

    • Hélène Lecours - Abonnée 4 février 2020 10 h 16

      Ils ne retournent pas "chez eux" parce que la vie y est tout aussi invivable pour beaucoup d'entre eux.. Avez-vous la naîveté ou l'ignorance de croire que les Inuits vivent encore de chasse et de pêche? Nous leur apportons régulièrement les caisses d'alcool par avion et leur donnons des chèques pour se le procurer, sans leur offrir ni aide ni services. Qui parmi nous peut vivre là-bas sinon des exceptions?. Dès que l'avion arrive c'est la "fête", le bruit, la chicane, les batailles qui commencent. Ces personnes pensent trouver plus de support dans le "Sud". Ils ont perdu leur culture, leurs traditions, etc. LIsez le docteur Jean Désy qui a publié plusieurs livres sur son travail là-bas. C'est très facile à lire pour tout lecteur intéressé. Et c'est sans compter le problème de la langue. Bref! Renseignez-vous.

  • Pierre Rousseau - Abonné 4 février 2020 07 h 54

    Rien de nouveau 1

    Si on ne sait rien du sort des autochtones, surtout des femmes et des filles, dans les grandes villes canadiennes c'est un symptôme de l'ethnocentrisme de la société dominante. Vous parlez des recommandations des commissions récentes mais vous semblez oublier les 440 recommandations de la Commission royale sur les peuples autochtones de 1996, recommandations mises sur les tablettes malgré les coûts importants pour les contribuables canadiens pour cette commission qui a fait le tour du pays pendant environ 5 ans.

    La situation des autochtones à Montréal est fort bien connue mais on l'ignore délibérément car les autochtones font partie des peuples invisibles. On trouve la même situation à Ottawa, Toronto, Winnipeg, Calgary et Vancouver. Souvenez-vous des meurtres de femmes dans le Downtown Eastside où leurs corps étaient déchiqueté et donnés aux cochons dans une ferme de Coquitlam et dont les victimes étaient surtout des femmes et filles autochtones.

    Les gouvernements coloniaux, car c'est ce dont il s'agit, savent exactement quoi faire car, comme je l'écrivais plus tôt, il faut ajouter les 440 recommandations de la Commission royale aux quelque 400 recommandations des commissions récentes plus celles de la Commission de vérité et réconciliation. Ça fait presque 1 000 recommandations ! Ça c'est sans parler de plusieurs autres commissions sur la justice qui ont eu lieu dans les dernières décennies dont celle du Manitoba (Aboriginal Justice Inquiry) sur le meurtre de Betty Osborne.

    Alors, posez-vous donc la question pourquoi les gouvernements n'ont rien fait ? Vous allez vite constater que ces gouvernements ont tout intérêt à voir les autochtones disparaître car leurs droits ont été bafoués depuis quelques siècles. Les gouvernements coloniaux savent que pour améliorer la situation il faudrait que les peuples autochtones se gouvernent eux-mêmes et qu'ils récupèrent, quand c'est possible, leurs territoires ancestraux. Suite dans un autre message.

  • Pierre Rousseau - Abonné 4 février 2020 08 h 09

    Rien de nouveau 2

    Mais les gouvernements vont dire qu'il y a la Convention de la Baie James et du Nord québécois et la Paix des Braves. Effectivement, c'est une amélioration mais les ressources n'ont pas suivi les bonnes intentions et les Eeyou (Cris) ont même été devant les tribunaux pour tenter de faire respecter la Convention. Toute l'intervention gouvernementale au Nunavik est surtout coloniale, c'est-à-dire à partir des normes de la société dominante, pas de celle des Inuits.

    Prenez la justice, où le tribunal du Sud se déplace au Nord pour imposer son système judiciaire aux Inuits dans une langue qui n'est pas la leur, au mépris de leurs traditions juridiques. C'est juste un exemple et les recommandations des commissions donnent une feuille de route de ce qu'il faut faire mais malgré le fait que les gouvernements ont surfé sur les richesses naturelles arrachées aux territoires autochtones, ils ne veulent pas prendre leur responsabilité et accompagner les peuples autochtones dans la restauration de leur contrôle social, que les missionnaires, la police et les gouvernements ont tenté de leur enlever.

    En fait, les autochtones sont collectivement victimes de stress post-traumatique suite aux tentatives depuis quelques siècles des gouvernements de les éliminer en tant que peuples. On a déraciné leurs enfants pour les envoyer dans des pensionnats pour leur enlever ce qu'il y avait du plus important pour eux, leurs langues, leurs cultures, leurs identités, leur familles.

    Récemment, un honorable juge de la Cour du Québec disait dans un documentaire que la raison pour laquelle les autochtones commettaient plus de crimes et allaient plus en prison c'était la pauvreté de leurs communautés. Mais il ne se demandait pas pourquoi cette pauvreté. La réponse : le colonialisme qui les a dépossédés de leurs territoires et a affaibli leur contrôle social. Le désespoir mène souvent à toutes sortes d'échappatoires et Montréal est le témoin de certaines d'entre elles.

  • Bernard Terreault - Abonné 4 février 2020 08 h 56

    Statut tellement ambigu

    Ni les ''Blancs'' ni les autochtones ne se sentent personnellement responsables à cause du statut poitique ambigu des autochtones. Ne formant pas des nations indépendantes avec un territoire, 100% des ressources, 100% des impôts, ET 100% des obligations, les autochtones comptent sur Ottawa et les provinces pour régler leurs problèmes. Et n'étant pas non plus totalement assimilés à la société nord-américaine, moderne, technologique et compétitive, trop d'entre eux restent sans éducation, sans emploi. Ghislain Picard ne vit pas de chasse et pèche dans une réserve, il ne vit et ne travaille pas différemment d'un ''Blanc''. Il n'y a jamais de solutions parfaites dans ce monde, mais la solution acceptable ne peut venir que des autochtones eux-mêmes. Ce que nos gouvernements, fédéral et provinciaux, peuvent faire c'est de ne pas leur mettre des bâtons dans les roues.

    • Céline Delorme - Inscrite 4 février 2020 10 h 31

      Merci au Devoir de nous renseigner sur cette situation.
      Comme le dit M Terreault: " la solution acceptable ne peut venir que des autochtones eux-mêmes.
      Un autre article du Devoir aujourd'hui fait référence au "projet autochtone du Québec" qui offre des hébergements et réinsertions à Montréal, avec section pour hommes et section pour femmes. Pourquoi ces femmes mentionnées n'y étaient-elles pas suivies?
      Est-ce que ce projet est évalué? doit-il être plus étendu? dans un autre quartier? A-t-il besoin de plus de place? plus d'intervenants?
      Y-a-t-il assez d' intervenants autochtones ou qualifiés sur cette réalité? Doit-on en former plus dans les communautés?
      Sans connaitre ce dossier, il semble que la situation soit semblable dans les autres provinces...
      Est-ce qu'il y a des exemples quelque part, de projets menés par des autochtones, selon leurs valeurs, et qui ont réussi à diminuer ou éliminer ces situations dramatiques?
      Ce serait intéressant de le savoir, les citoyens pourraient faire des pressions pour que les gouvernements s'en occupent.

  • André Savard - Abonné 4 février 2020 09 h 30

    Ce qui a déjà été fait

    L'octroi de maisons, ça existe déjà. La discrimination positive pour l'embauche sur les chantiers, ça existe déjà. Les loges traditionalistes pour soigner l'alcoolisme conformément aux référents traditionnels, ça existe tant que plusieurs traditionalistes blâment leurs pairs de ne pas prendre soin de leurs plumes sacrées et de n'en faire qu'un business. Souvent, après s'être fait dire au cours de cérémonies incantatoires de mettre au terme à l'alcoolisme, les alcooliques fuient vers Montréal.