La prochaine révolution

Après la poste, les médias, la publicité et le commerce de détail, c’est au tour du monde de la finance de subir l’assaut des algorithmes et de l’intelligence artificielle. Mieux connu sous l’expression anglaise d’open banking, le système bancaire ouvert (SBO) est sur le point de bouleverser l’offre de services financiers.

Banquiers, assureurs, conseillers financiers, courtiers hypothécaires, comptables… toutes les organisations accréditées devront bientôt rendre disponibles les renseignements qu’elles détiennent sur vous à partir d’une plateforme virtuelle commune.

Côté consommateurs, cela veut dire que les individus et les entreprises qui donneront leur consentement pourront consulter tous leurs comptes bancaires, assurances et placements sur un même site transactionnel, quel que soit le fournisseur. Dans un deuxième temps (que certains souhaitent simultané), ils pourront aussi faire toutes leurs transactions (dépôts, retraits, emprunts, placements) à partir de cette même application, commune à tous les fournisseurs, lesquels se feront un devoir de leur offrir des produits conçus sur mesure grâce à l’accès aux comptes de chacun.

De l’autre côté du miroir, on comprend donc que cette API (pour interface de programmation d’application) à laquelle auront adhéré tous les fournisseurs accrédités fournira une quantité phénoménale de renseignements personnels concernant des millions de clients ayant consenti à partager ces informations. Un choix individuel qui, on le devine, deviendra rapidement la norme comme c’est le cas pour Facebook, Google et les autres.

 
 

Si cela paraît gros, c’est que ce l’est. Le SBO est déjà en phase d’implantation en Australie et au Royaume-Uni, sans oublier l’Union européenne, qui vient d’adopter des modifications aux lois qui vont dans le même sens. Or, même dans ces pays, peu de consommateurs sont au courant. Les clients constatent que leur banque leur donne désormais accès aux comptes détenus chez des concurrents, mais là s’arrête leur connaissance du système et de ses enjeux. Après tout, pourquoi pas si la technologie le permet ?

Du côté des fournisseurs de services, on est enthousiaste, et certains joueurs plus marginaux comme les petites banques Web piaffent d’impatience en plaidant l’urgence pour le Canada de créer une « infrastructure financière » plus concurrentielle avant que des acteurs étrangers ne prennent les devants.

Les plus grandes organisations, banques et assureurs, sont d’accord. Si elles craignent de perdre des clients au profit de nouveaux concurrents plus dynamiques, elles redoutent encore davantage l’arrivée prochaine dans leurs plates-bandes des géants du Web, comme Google, Apple et Facebook, qui possèdent déjà les coordonnées de millions de Canadiens. Ce qui les amène à s’intéresser plus que jamais aux sociétés de technologie financière innovantes, aussi nommées « fintechs ».

C’est le cas notamment de Power Corporation, dont le jeune vice-président à la direction, Paul Desmarais III, préside le holding Sagard (1,6 milliard de dollars d’actifs) et ses filiales d’investissement, comme Portag3, qui a récolté en moins de deux ans près d’un demi-milliard de capitaux auprès d’une vingtaine de sociétés financières, ici et à l’étranger. Du capital de risque qui sera investi dans des entreprises de fintech, de télémédecine, etc.

Récemment, on a pu lire dans les journaux une lettre cosignée par le p.-d.g. de Portag3, Adam Felesky, appelant les autorités canadiennes à sauter dans le train du système bancaire ouvert, qu’il qualifie de « finance pour tous » offrant « plus de choix à moindre coût » aux consommateurs.

En juin dernier, un comité du Sénat canadien a recommandé à Ottawa de prendre le leadership du mouvement, et l’on attend pour les prochains jours le rapport du Comité consultatif sur un système bancaire ouvert créé par le ministre des Finances, Bill Morneau.

Après le décloisonnement des banques et des maisons de courtage qui a conduit à l’actuelle concentration de l’industrie, cette prochaine grande réforme du système financier présente son lot de nouveaux risques. Avec la multiplication du nombre d’intervenants de taille et de mission différentes réunis sur une même interface, on peut d’abord s’inquiéter de la fiabilité des transactions et de la stabilité du système. Mais l’autre risque majeur, c’est celui de la protection des renseignements personnels. Car même en créant une identité numérique et en modifiant les lois sur la protection de la vie privée, il apparaît évident que la SBO est le moyen imaginé par les nouveaux gourous de la finance pour rassembler des données encore plus sensibles que celles récoltées par Facebook et Google… en attendant qu’une nouvelle vague de méga-acquisitions fonde finances et réseaux sociaux dans un seul grand magma profitable. Car le rouleau compresseur n’a pas terminé sa course.

2 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 3 février 2020 05 h 55

    Pourrissement

    Ce bouleversement dans l’offre de services financiers ne résultera pas d’une révolution, mais essentiellement d’une nouvelle phase de concentration des capitaux exigée par l’économie libérale.
    L’ouverture du système bancaire (SBO), en libérant le libre marché, conduit vers une plus grande concentration de l’industrie comme l’a fait le décloisonnement des banques et des maisons de courtage. En socialisant entre eux les données personnelles des clients, les acteurs de l’industrie se donne un environnement plus concurrentiel grâce auquel les capitaux pourront se concentrer supérieurement. Cette socialisation des données personnelles, qui en soi devrait être rassurante, soulève de justes craintes chez les clients dont la protection des renseignements personnels n’est pas la pire.
    Que ces données aboutissent dans de moins en moins de mains est une issue prévisible en tant que manifestation du pourrissement du libre marché et de la démocratie libérale.

  • Françoise Labelle - Abonnée 3 février 2020 09 h 10

    La révolution communiste

    La révolution est déjà en cours. Nos gouvernements et les banques utilisent déjà une plateforme commune pour gérer l'authentification : le service de conciergerie de la compagnie ontarienne Securekey. Ce n'est pas un goulag, mais c'est déjà une forme de concentration.
    Quant aux algorithmes, en tant que victime de vol d'identité, j'ai voulu aviser Visa (mes excuses) que je prévoyais faire un achat de 3000$ sur Visa. On m'a répondu qu'on ne pouvait rien faire tant que l'algorithme n'avait pas tranché. Comme l'achat concernait un domaine d'intérêt dans mon «dossier algorithmique», l'Algorithme a été magnanime.
    Les petites banques qui piaffent sont justement une des causes de la vulnérabilité du système bancaire américain en 2008. Les CDO, titres adossés à des actifs, ces produits concoctés dans les banques des années 90 et grands responsables de la crise de 2008, étaient une révolution, sans doute inspirée par la cocaïne qui sévissait à l'époque dans le milieu financier.
    Face à ce genre de «révolution», le conservatisme a quelques mérites.