Enfin la révolution!

Le rapport final du comité d’experts sur l’avenir des communications au Canada propose de refonder les industries de la culture et des médias, en élargissant la réflexion aux géants étrangers du Web.

Les doléances du milieu culturel et médiatique ont été entendues. Les acteurs qui tirent avantage du système devront contribuer à la création et au financement de la programmation. Ce sera un changement de paradigme, à la condition que le gouvernement Trudeau trouve l’audace d’appliquer les recommandations du rapport, tel que l’a promis en campagne l’ex-ministre du Patrimoine Pablo Rodriguez.

Le rapport Yale porte l’espoir de transformations radicales. Le cadre proposé est neutre quant à la technologie et au support de diffusion. Traditionnels ou numériques, les diffuseurs de contenu seront traités de la même façon, ce qui va de soi dans un monde numérique.

Ce cadre s’applique au-delà des frontières, afin de forcer les Google, Facebook, Netflix et les autres à contribuer au financement de la production nationale et à s’acquitter de leurs obligations fiscales au Canada. Ce courage tant souhaité débouche même sur des exigences de transparence et de surveillance pour que les algorithmes utilisés par les plateformes de diffusion mondiale accordent une juste place aux contenus locaux et nationaux. Enfin, on a compris que le principe de la « neutralité du Net » ne revient pas à abdiquer sa souveraineté nationale en matière de culture et de communications.

Cette révolution préserve en même temps les bases du système. Le rapport Yale réaffirme la nécessité des interventions étatiques pour soutenir la production culturelle, favoriser la saine concurrence et niveler le terrain de jeu au bénéfice des consommateurs (entre autres sur la question des forfaits de téléphonie mobile et de câblodistribution). Il envisage un rôle accru de surveillance et d’arbitrage pour le CRTC, qui deviendrait le Conseil des communications canadiennes (CCC).

Encore mieux, le rapport suggère un soutien récurrent aux médias d’information (écrits et électroniques), dont le modèle d’affaires a été mis à mal par la transformation des habitudes de consommation et l’érosion des revenus de publicités numériques au profit de sociétés étrangères. Cet heureux trait d’union entre la culture et les médias est le bienvenu, car leurs destinées sont intimement liées.

Ce cadre élargi ouvre la porte aux versements de redevances aux producteurs de nouvelles en ligne, comme Le Devoir et ses semblables, mais il faudra sans doute mener une bataille commerciale épique. Il est difficile d’imaginer que le gouvernement américain et les barons de la Silicon Valley vont adhérer aux valeurs sous-tendues par ce geste d’affirmation visant à préserver la souveraineté culturelle et le tissu démocratique du Canada.

Et maintenant ? Un certain scepticisme est de mise. Ce gouvernement, minoritaire de surcroît, trouvera-t-il l’élan qui lui fait souvent défaut lorsque vient le temps de transformer les bonnes intentions en politiques publiques ? À titre indicatif, pour une affaire aussi simple que le déploiement des mesures de soutien à la presse d’information, un programme de 595 millions sur cinq ans, bien des éléments restent encore en suspens. Les critères de qualification et les modalités de fonctionnement ne sont toujours pas connus, sept mois après l’adoption de la loi. Les fondations de soutien à but non lucratif, comme les Amis du Devoir, sont toujours privées de la possibilité de remettre des reçus de charité. Tout un contraste avec le gouvernement Legault, qui a pris quelques semaines pour communiquer les modalités d’application de son propre plan d’aide aux médias.

La tâche qui attend maintenant le gouvernement Trudeau est encore plus complexe. Ici comme ailleurs, le rapport Yale efface toutes les lois de l’ancien monde analogique, et la refondation qu’il propose englobe l’éventail des entreprises de la culture, des médias, des télécommunications et de la technologie. Le nouveau ministre du Patrimoine, Steven Guilbeault, n’aura pas le luxe d’étirer sa période d’apprentissage, d’autant plus que les changements pressants proposés dans le rapport Yale étaient exigés depuis 2016 dans les milieux de la culture et des médias.

Hélas, le groupe d’experts fait peu de cas de la dualité linguistique, qui était au coeur de la Loi sur la radiodiffusion. Il est question de réconciliation avec les peuples autochtones (nous en sommes), des besoins des collectivités en situation minoritaire et des auditoires locaux. La condition particulière de la nation québécoise (majoritaire dans ses terres, minoritaire en Amérique du Nord) trouve un trop faible écho. Le Québec n’a certainement pas les mêmes vues que le Canada sur les conditions d’exercice de sa souveraineté culturelle et la préservation de son identité nationale. Cette dualité, qui est au coeur du principe d’exception culturelle, devra être défendue âprement par les élus de toutes allégeances, à Québec et à Ottawa, pour que cette réforme trouve son aboutissement.

6 commentaires
  • William Dufort - Abonné 30 janvier 2020 05 h 32

    Bonne chance avec ça

    "Le Québec n’a certainement pas les mêmes vues que le Canada sur les conditions d’exercice de sa souveraineté culturelle et la préservation de son identité nationale. Cette dualité, qui est au coeur du principe d’exception culturelle, devra être défendue âprement par les élus de toutes allégeances, à Québec et à Ottawa, pour que cette réforme trouve son aboutissement."

    La dualité linguistique et culturelle issue du raport Laurendeau-Dunton, tout comme la notion des deux peuples fondateurs ont été évacuées du discours politique canadien par Trudeau père qui y a substitué le multi-culturalisme fort prisé au ROC, particulièrement parce qu'il ramène notre peuple au rang de minorité culturelle parmi toutes les autres. Certaines autres minorités plus récemment installées au Canada ne manquent d'ailleurs pas dénoncer le "traitement de faveur" dont nous bénéficierions, de leur point de courte vue. Les Canadians sont très nombreux à être du même avis.

    J'espère me tromper, mais je crains beaucoup pour Radio-Canada dont l'indépendance et l'importance au Québec ont toujours donné de l'urticaire aux élites canadiennes. Aux rednecks et autres unilingues anglophones bien sûr, mais aussi aux Pierre Elliot Trudeau de ce monde. Ce dernier ne se gênait pas pour admettre son grand désir de mettre la clé sous le tapis de ce nid d'empêcheurs de tourner en rond. Et on va se fier à son fils pour agir autrement! Vraiment?

    • Gylles Sauriol - Abonné 30 janvier 2020 09 h 10

      Tout à fait d’accord.
      Comme on dit “La pomme ne tombe jamais loin de l’arbre”

  • Bernard LEIFFET - Abonné 30 janvier 2020 07 h 58

    Il passera bien de l'eau sous le pont avant « La Révolution » au Dominion! Idem pour le Québec!

    L'espoir fait vivre mais il faut être réaliste, ce n'est pas demain que vous verrons par exemple des nouvelles de Radio-Canada sans publicité! Comment sous un même chapeau le gouvernement minoritaire libéral peut-il balayer d'une main l'analogique et brandir le numérique d'une autre en tentant de contrôler le fonctionnement des médias, dont leurs patrons? Comme fumisterie il n'y a pas mieux, d'autant plus que le contenu anglophone apparaît la seule vision mise en avant. Bref, comme d'habitude, c'est un autre québécois qui, après troqué sa volonté de défendre l'Environnement, va venir grandir ceux et celles qui, membres du ROC, dont ceux de l'Alberta, ne veulent rien savoir de la langue et de la culture française du Québec! « Les diffuseurs seront traités sur même pied ». Allons donc, il faut arrêter de prendre les citoyens francophones pour des valises! Comme rien ne marche dans ce pays déchiré, mal ficelé, qu'en sera-t-il du contenu concernant les Québécois?
    Pendant ce temps là, la CAQ et son chef sont peu préoccupés des communications, eux qui vivent en vase clos! Pire, on abdique en créant des DEC bilingues pour faire bomme mine à la minorité multilingue, à prédominance anglaise, de Montréal et au ROC, de Toronto et de l'Ouest!
    Comme les maisons anciennes du patrimoine ou non, les tablettes sont pleines à craquer et un jour il sera temps de faire disparaître leur contenu devenu obsolète et sans intérêt pour la génération suivante! C'est là qu'aurait pu intervenir Monsieur Guilbeault, près de la réalité et non pas dans une construction éphémère d'un concept qui ne tient pas la route!

  • Jacques Patenaude - Abonné 30 janvier 2020 09 h 43

    Une belle occasion pour le multipartisme

    "Ce gouvernement, minoritaire de surcroît, trouvera-t-il l’élan qui lui fait souvent défaut lorsque vient le temps de transformer les bonnes intentions en politiques publiques ?"
    Enfin le gouvernement a en main ce qu'il faut pour agir. On connaît le lambinage des libéraux dans ce dossier. Je me réjouis donc que ce gouvernement soit minoritaire. Le Bloc et le NPD ont donc une occasion de nous montrer que leur bottines suivent leur babines et qu'ils forcent les libéraux à agir dans le bon sens.
    Les électeurs ont souhaité un gouvernement minoritaire c'est maintenant la responsabilité des partis minoritaires de démontrer que ça peut bien fonctionner.

  • Christian Beaudet - Abonné 30 janvier 2020 14 h 07

    Tout cela indiffère le Canada anglais

    On peut douter que le contenu canadien soit un enjeu pour les anglophones du Canada qui s'abreuvent depuis longtemps de culture américaine uniquement. Il n'y a qu'à comparer les quotes d'écoute faméliques de CBC comparées à celles de Radio-Canada.

  • Daniel Bérubé - Inscrit 30 janvier 2020 15 h 09

    La raison d'une télévision d'état ?

    Une télévison d'état se doit de rester neutre... évitons ainsi de nous retrouver comme les USA avec quantité de télévisions privés ayant chacune des choix et raison politique, économique ou autre, pour avoir un parti politique favori; donc éviter des informations incomplètes, où ne sera dévoilé que ce que le parti concerné veut ou aime bien entendre...