DEC bilingues: des objectifs nébuleux

Des diplômes d’études collégiales (DEC) bilingues sont désormais offerts de façon pérenne, sans qu’on sache vraiment à quel besoin ils répondent ou s’ils remplissent leurs objectifs, si tant est qu’ils en aient.

Comme l’a rapporté Le Devoir, Québec vient d’autoriser deux programmes menant à un DEC bilingue, un imprimatur qui vient à la suite d’un projet-pilote de cinq ans unissant le cégep de Saint-Laurent et le cégep Vanier, à Montréal. Il s’agit d’un DEC en sciences humaines et d’un autre en sciences de la nature, d’une durée de deux ans et conduisant à des études universitaires.

Les étudiants francophones du cégep de Saint-Laurent sont appelés à suivre une session complète en anglais au collège Vanier, qui est situé à côté, en plus d’un cours d’anglais à chacune de leurs quatre sessions. Les étudiants anglophones du collège Vanier font de même en français au cégep de Saint-Laurent.

Deux autres DEC bilingues sont offerts, des techniques toutefois, au cégep Limoilou en collaboration avec le cégep Champlain St. Lawrence. Il s’agit d’un DEC en technique de tourisme, mis sur pied en 2002, et d’un autre en technique de gestion de commerces, offert depuis 2018. Il est facile de comprendre que des étudiants de Québec, qui sont peu exposés à l’anglais dans leur vie de tous les jours, puissent vouloir parfaire leur maîtrise de cette langue dont ils auront éventuellement besoin dans le cadre de leur travail avec une clientèle étrangère.

Les motifs des cégépiens montréalais sont plus nébuleux. Pour l’heure, le cégep de Saint-Laurent et le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur refusent de rendre public le rapport final sur le projet-pilote.

Or, le projet-pilote n’a guère été couru : une vingtaine d’étudiants de chacun des établissements s’y inscrivaient chaque année, une quantité minime compte tenu du fait que près de 1800 étudiants au cégep de Saint-Laurent et plus de 4000 étudiants au collège Vanier sont inscrits à des programmes menant à un DEC préuniversitaire. En outre, la grande majorité de cette poignée d’étudiants ont obtenu un autre diplôme que le DEC bilingue.

Avant d’autoriser un DEC bilingue, il semble que le ministère devrait expliquer les objectifs qu’il poursuit. Est-ce qu’il juge que la connaissance de l’anglais des cégépiens montréalais francophones est déficiente ? Est-ce que les cégépiens anglophones ont une connaissance insuffisante du français ? Si tel est le cas pour les uns et pour les autres, est-ce qu’offrir un DEC bilingue à un petit nombre d’étudiants, plutôt que de renforcer l’enseignement de la langue seconde pour le plus grand nombre, est l’idée du siècle ?

Le responsable du Secrétariat aux relations avec les Québécois d’expression anglaise du gouvernement caquiste, le député Christopher Skeete, estime justement que l’enseignement du français aux anglophones n’est pas à la hauteur et que bon nombre d’entre eux « n’arrivent pas à vivre pleinement l’expérience québécoise ».

En 2018, Jean-François Lisée, alors qu’il était chef du Parti québécois, avait proposé qu’on oblige les cégépiens anglophones à suivre une session dans un cégep francophone, idéalement en région. Il ne proposait pas la contrepartie pour les francophones. En 2007, dans son essai intitulé Nous, Jean-François Lisée, d’une façon encore plus frappante, proposait de fusionner les deux réseaux, francophone et anglophone, des cégeps, dans lesquels les trois quarts des cours seraient donnés en français et le reste en anglais. Les résultats obtenus par ce petit projet-pilote montrent toute la difficulté d’implanter pareille proposition.

Alors que les cégeps anglais n’ont aucun problème à recruter des étudiants — la moitié de leurs étudiants provient du réseau scolaire francophone —, les cégeps français subissent les effets des changements démographiques et une baisse de leurs inscriptions. Le cégep de Saint-Laurent semble voir dans ces DEC bilingues une façon d’attirer des étudiants, un peu comme les programmes spéciaux que multiplie l’école secondaire publique. Pour certains, bilinguiser le cégep français est un moyen de répondre à la demande d’étudiants francophones attirés par le cégep anglais. Mais cette avenue suscite une résistance justifiée, qui a d’ailleurs entraîné, en 2017, l’abandon du projet de DEC bilingue en sciences de la nature des cégeps de Bois-de-Boulogne et Dawson.

C’est au ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Jean-François Roberge, de nous faire part de ses réflexions sur la bilinguisation des cégeps et de nous expliquer comment ces DEC bilingues s’inscrivent dans les stratégies de développement du réseau collégial.

1 commentaire
  • Bernard LEIFFET - Abonné 28 janvier 2020 08 h 28

    Comme citoyens du Québec hors Montréal, doit-on en faire de celle-ci un prototype?

    Comme d'habitude, la CAQ et le son Ministère de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur, font bande à part. Rendre des comptes aux citoyens québécois n'est pas dans leur coutume d'auto-satisfaction ou d'orgueuil! Pourtant le masque devra tomber un jour et nul doute, qu'il n'y aura pas de triomphalisme quand il faudra étaler une autre bourde semblable à celle de l'Immigration! Une preuve, l'argent gaspillé pour quelques personnes qui pourront cependant se gratifier d'être meilleures que les autres : Ils auront deux diplômes (peut-être) au lieu d'un seul!
    Comme si l'apprentissage d'une autre langue au Québec passait par un bout de papier seulement. Mais voilà, qu'en est-il vraiment de leur niveau de chaque langue! Après tout, on a vu les Conservateurs baragouiner à qui mieux mieux le français, et même critiquer l'existence du français dans le ROC, ce qui ne les empêchent pas de gouverner à leur façon!
    La CAQ veut rendre officiellement Montréal bilingue afin de renforcer son pouvoir politique, peu importe le sort des régions! Il y a longtemps que le PM critique ceux et celles qui ne veulent pas demeurer dans une grande ville dont la métropole! Avec l'appui du monde municipal et du noyau principal anglophone, la tache est facile tout en éliminant le PLQ de la carte!
    Est-le l'issue du Québec dont on rêvait il y a quelques décennies?