Noyer le poisson, jour et nuit

Si tant est qu’on puisse parler de procès, il est attendu que le président Donald Trump sera acquitté par la majorité républicaine au Sénat des accusations d’abus de pouvoir et d’entrave à la bonne marche du Congrès en rapport avec l’affaire ukrainienne. Moins un « procès », donc, qu’un affrontement ultrapartisan où les républicains se plient aux quatre volontés d’un président fantasque.

Mardi après-midi, républicains et démocrates ont donné le ton à l’ouverture de ce procès par définition plus politique que judiciaire, se chamaillant jusqu’en soirée sur les règles de procédure qui vont encadrer la démarche. La majorité veut toujours boucler l’affaire en deux semaines, au pas de course, c’est-à-dire avant que le président Trump ne se présente au Congrès, le 4 février prochain, pour y prononcer le traditionnel discours sur l’état de l’Union. Aucun nouveau témoin, s’il n’en tient qu’aux républicains, ne sera entendu. Les leaders de la majorité voulaient limiter à 24 heures, étalées sur deux jours, le temps alloué à la présentation des arguments respectifs de la défense et de la poursuite. Ce qui aurait impliqué que ces délibérations se poursuivent le soir, sinon la nuit, loin des grandes heures d’écoute. Ils ont finalement accepté que ces argumentaires, qui commencent aujourd’hui, soient étalés sur trois jours. Mince concession… Pour mémoire, le procès en destitution, en 1999, de l’ancien président Bill Clinton, accusé de parjure dans une affaire de relation extraconjugale, avait duré cinq semaines.

Un montage qui ne fait évidemment pas de quartiers aux démocrates. Et qui doit aider les républicains à noyer le poisson. À terme et sauf surprise, il n’y a pas grand-chose que les démocrates puissent y faire, sauf crier au « cover up » et appliquer au mieux leurs compétences législatives. Théoriquement, le juge en chef de la Cour suprême, John Roberts, qui dirige ce tribunal d’exception, pourrait jouer un rôle plus interventionniste que prévu. Improbable, disent les experts. S’il a le pouvoir d’influencer les travaux, s’agissant par exemple de se prononcer sur l’admissibilité de la preuve et sur la question centrale de l’audition de témoins, on s’attend à ce qu’il s’en tienne au rôle formel et à la neutralité dont avait preuve en 1999 feu le juge William Rehnquist dans le procès de M. Clinton. « Je n’ai rien fait, et je l’ai bien fait », avait-il ironisé à l’époque. Nommé par l’ancien président George W. Bush, le juge Roberts est certes un conservateur, mais il est aussi un grand défenseur du caractère apolitique de la Cour suprême — bien qu’il soit de plus en plus difficile de croire à un haut tribunal parfaitement jaloux de son indépendance.

Restait au demeurant à voir si des sénateurs républicains dits modérés, comme Mitt Romney, Susan Collins et Lisa Murkowski, allaient oser briser les rangs et appuyer les démocrates sur certains enjeux de procédure. Possible. Mais qu’ils le fassent et cela n’allait pas, de toute façon, empêcher M. Trump d’être ultimement acquitté.


 
 

Historique, ce procès l’est sans contredit. Il ne représente pas pour autant le fin mot de l’histoire. Il est un chapitre dans le récit d’une présidence anormale, dont le procès va forcément se poursuivre dans l’opinion publique jusqu’à l’élection présidentielle du 3 novembre prochain — qu’il n’est pas du tout impossible que M. Trump remporte, vu la nature de l’électorat qui fait bloc derrière lui contre le « deep state » ; et vu l’état de division et de questionnement (risqué en même temps que nécessaire) dans lequel sa course à l’investiture présidentielle plonge le Parti démocrate (Hillary Clinton crachant son fiel sur Bernie Sanders n’est pas utile).

Il se trouve que, face aux électeurs centristes et indécis, clés des élections américaines dans un climat très polarisé, les républicains marchent sur des oeufs à vouloir en finir rapidement. Selon un nouveau sondage CNN, près de sept électeurs sur dix considèrent que, dans la foulée des enquêtes menées par la Chambre des représentants, un procès juste passe par l’audition de témoins additionnels — nommément John Bolton, l’ancien conseiller à la sécurité nationale. C’est dire que, pour nombre d’Américains, il ne suffit pas pour M. Trump de refuser toute collaboration avec le Congrès, de triturer les faits ou d’en faire une interprétation « alternative ». Les preuves de donnant donnant avec le président ukrainien — l’aide militaire américaine contre l’ouverture d’une enquête destinée à salir le candidat démocrate Joe Biden et son fils Hunter — sont trop bien documentées pour effacer les soupçons d’abus de pouvoir. D’autant que cette présidence n’a pas fini de dériver et que, donc, les Américains n’ont pas fini d’en apprendre.

8 commentaires
  • Hermel Cyr - Abonné 22 janvier 2020 07 h 09

    Une ploutocratie qui tourne à la gérontocratie

    Peut-être y aura-t-il des « révélations » même si les dés semblent pipés dans cette procédure. Mais peut-être les « révélations » viseront-elles aussi le fils Biden … et que c’est le principal adversaire potentiel de Trump qui s’en trouvera éclaboussé irrémédiablement ??
    L’essentiel n’est toutefois pas là. Il est dans la bêtise des Démocrates et dans la faiblesse du système politique étatsunien.

    La bêtise démocrate ? Une pléthore de candidats qui se déchirent depuis de longs mois. Et ce n’est pas fini. La salve de Mme Clinton contre Sanders vient montrer que ce déchirement pourrait même s’intensifier. Pendant ce temps, Trump rit dans sa barbe.

    Plus fondamentalement, c’est tout le système étatsunien qui montre ici sa faiblesse. Pourquoi les Démocrates ne peuvent-ils pas dénicher une relève digne de ce poste ? Ce n’est pas faire de l’âgisme que de trouver anormal que la moyenne d’âge des trois principaux candidats démocrates sera de plus de 76 ans et que le Donald. le benjamin des gérontes, aura 75 ans bien sonnés lors des élections de novembre. Il s’agit d’un système vicié par l’argent. Pour devenir président des États-Unis, ce qu’il faut c’est être milliardaire ou avoir des dizaines d’amis millionnaires et que leurs capacités médiatiques pas trop handicapantes … Pour les idées, le sens de l’État et du service public, on repassera.

  • Pierre Rousseau - Abonné 22 janvier 2020 08 h 33

    Fake News

    D'appeler cet exercice de « procès » est une fausse nouvelle car cela n'a rien d'un procès mais plus d'une parodie de justice. Les dés sont pipés d'avance et les Démocrates le savaient quand ils ont entamé cet exercice de futilité. J'imagine qu'ils espèrent que les électeurs vont voir à travers l'écran de fumée la réalité du personnage qui est leur président mais rien n'est moins certain car ce président répond aux souhaits d'une bonne partie des électeurs de droite. De plus le système électoral joue en faveur de Trump et contre les Démocrates, les électeurs des circonscriptions rurales ayant beaucoup plus de poids que ceux des agglomérations urbaines en vertu du vote des grands électeurs. Les ÉU perdent lentement leur titre de plus grande démocratie et risquent de sombrer dans la farce plate.

  • Cyril Dionne - Abonné 22 janvier 2020 08 h 50

    « It’s the economy stupid »

    Bon, la gauche tonitruante n’en revient pas encore de l’élection de l’homme à la crinière orange en 2016. Tout ce que les démocrates ont fait durant les trois dernières années, c’est de critiquer le président sans apporter aucune nouvelle solution. Rien, nada.

    Ce procès politique est un outrage au tribunal. Maintenant, les mêmes qui ont supporté mise en place d’un tel carnaval hier, le dénonce aujourd’hui. Dans cette mise en accusation, le parti démocrate par l’entremise du fils de Joe Biden, sont aussi coupables que Donald Trump, si culpabilité y est présente.

    De toute facon, ce que les Américains veulent entendre, ce n’est pas les plaintes des démocrates et leur procès sur la destitution imaginaire de Donald Trump, mais bien leurs propositions à venir pour 2020. Or, au grand dam de ceux-ci, rien n’est apparu à l’horizon. Pire encore pour les démocrates, ils n’ont aucun candidat pour renverser la vapeur au mois de novembre et l’élection de Trump pour un autre quatre devient de plus en plus certaine. Et plus qu’ils parlent de destitution, plus que Trump monte dans les sondages. La lumière n’allume pas chez les démocrates?

    Enfin, qui dans cette période de croissance économique fulgurante, votera pour un retour en arrière des politiques dépensières qui causeront une inflation galopante? L’économie est au cœur des Américains et c’est ce qui les motive lorsqu’ils votent. Comme le disait si bien le stratégiste James Carville lors de l’élection de Bill Clinton en 1992 : « it’s the economy stupid ».

  • Christian Dion - Abonné 22 janvier 2020 10 h 49

    Il me semblait que tous les sénateurs dont justement les républicains avaient juré sur la bible qu'ils se comporteraient correctement en tant que juré et seraient impartiaux tout au long du déroulement de ce procès en destitution. Or, ce n'est même pas encore commencé, que le leader républicain au sénat annonce que ce procès et l'aquitement du président doivent être expédiés dans les plus brefs délais, le tout au mépris des règles de pratiques les plus élémentaires. Que vaut ce serment sur la bible, pour ces croyants qui s'auto-proclament les plus verteux et qui réfèrent à leur Dieu pour toute question morale et faire la morale aux autres.
    Christian Dion

  • Claude Gélinas - Abonné 22 janvier 2020 11 h 49

    Une parodie de justice !

    Alors qu'ils ont prêté serment de tenir un procès impartial, les républicains à la botte de Trump sont désormais réduits à agir en marionnettes du voyou et de l'escroc qui occupe la Maison Blanche. Cette parodie de justice envoit le message au monde que désormais les États-Unis ne sont plus la démocratie souhaitée par les Pères fondateurs.

    Ils auront beau précipiter le procès, il restera dans l'Histoire comme l'un des èvénements le plus cynique et le plus honteux de l'histoire de ce pays.

    Face à cette parodie de justice les membres démocrates de la Chambre des représentants ne devraient-ils pas s'absenter le 4 février prochain lors du discours de l'Union présentée par le Président. Façon de s'indigner !