L’héritage de Charest

Il n’y a guère de révélations inédites sur le rôle insidieux de l’homme d’affaires Marc Bibeau au sein du Parti libéral du Québec (PLQ) dans les documents judiciaires rendus publics jeudi. Les travaux de la commission Charbonneau et l’action des journalistes d’enquête avaient déjà permis de brosser le portrait de ce sombre personnage qui aurait coordonné un réseau de financement illégal sous l’ère de son bon ami Jean Charest.

Le projet Mâchurer concerne directement l’ex-premier ministre du Québec. Rien n’indique que M. Charest sera accusé au criminel au terme de cette enquête qui traîne depuis 2014. Rien n’indique que Marc Bibeau ou Violette Trépanier (l’ex-directrice du financement au PLQ) le seront à leur tour. S’il y a bien une chose à retenir des agissements de l’Unité permanente anticorruption (UPAC) dans les enquêtes sensibles visant des membres de l’establishment politique provincial, c’est qu’elles finissent trop souvent en queue de poisson.

Les notables visés par ces enquêtes ne sont pas à court de moyens et de détermination pour ralentir la marche des policiers, mais leur pugnacité n’explique pas tout. Le manque de compréhension et d’expertise au sein de la police pour enquêter sur les crimes de corruption politique y est certainement pour quelque chose. Parlez-en à l’ancienne vice-première ministre, Nathalie Normandeau. La moitié des accusations portées contre elle ont été retirées quand son avocat a porté à l’attention de la Couronne des documents la disculpant. Des documents publics que les policiers auraient repérés facilement s’ils s’étaient donné la peine de chercher ! Une pareille négligence est impardonnable. L’arbitraire de la police et de la Couronne participe, dans ce cas bien précis, à l’érosion des libertés civiles.

Certes, la tâche de la Couronne n’est pas simple. C’est tout un défi de faire la preuve, hors de tout doute raisonnable, que les contrats publics étaient octroyés aux entrepreneurs et aux firmes de génie-conseil en échange de dons illégaux au PLQ, et ce, en toute connaissance de cause des hommes de pouvoir.

Sur le plan de l’éthique publique, la condamnation populaire de Jean Charest devrait être sans appel. Il n’a pas pris ses responsabilités pour les distorsions entraînées par ses exigences élevées en matière de financement. Il n’a pas su encadrer la présence envahissante de son ami Bibeau dans les plus hautes sphères d’activités gouvernementales.

La première condition préalable à son retour en politique active serait qu’il s’explique en public sur le financement illicite des libéraux. Du temps où il en était le chef, le PLQ a contourné les règles de financement avec une telle vigueur qu’il s’est avéré nécessaire de faire une commission d’enquête publique ET des enquêtes criminelles. L’image de marque du PLQ en souffre encore.

Durant la campagne fédérale, l’ancien chef conservateur, Andrew Scheer, réclamait une enquête criminelle sur Justin Trudeau pour sa gestion du dossier de SNC-Lavalin. Les conservateurs s’en remettraient maintenant à Jean Charest pour faire la morale à Justin Trudeau sur des questions d’éthique ?

Le retour possible de Jean Charest en politique active est le symptôme d’un mal profond. Les formations politiques traditionnelles semblent incapables de se renouveler et de s’arrimer aux préoccupations citoyennes, évoluant dans un univers parallèle où tout est affaire de perception et de positionnement stratégique. De conservateur à libéral. De libéral à conservateur. Avec ou sans casseroles. Notre humble serviteur vous donnera l’image d’un leader avec les deux mains sur le volant.

Il n’y a pas si longtemps, l’industrie de la construction était sous l’influence de la mafia. Les entrepreneurs qui payaient le pizzo au clan de Vito Rizzuto étaient les mêmes qui participaient, avec les firmes de génie civil, aux cocktails de financement des partis politiques municipaux et provinciaux. Le crime organisé était à un bras de distance du monde des affaires qui était à son tour dans l’antichambre du politique.

Cette promiscuité est préoccupante quand on connaît le modus operandi du crime organisé. L’infiltration de l’économie légale est une condition essentielle de sa survie, une voie de passage obligée pour blanchir les profits des activités criminelles et établir une façade de normalité. Au rang des dommages collatéraux figurent les institutions démocratiques, les partis politiques et les fleurons du Québec Inc.

Il serait injuste de faire porter à Jean Charest l’odieux des décennies de corruption et de collusion qui ont marqué l’histoire du Québec. Son gouvernement a mis la commission Charbonneau et l’UPAC en place, ce n’est pas rien. Dans l’ensemble, il fut un gardien désinvolte pour éloigner les influences néfastes dans sa propre famille politique.

12 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 18 janvier 2020 06 h 00

    Et si monsieur Jean Charest incarnait aussi....

    ...le parfait ( sic) modèle du « Money talks, period !» ?
    Il semble bien que les valeurs américaines soient incarnées par leur actuel président, élu minoritairement mais élu.
    Je serai gêné d'avoir monsieur Jean Charest comme premier ministre du Canada et je revois l'Image du «Bonhomme Carnaval» de la revue Maclean's Cf.http://archive.macleans.ca/article/2010/10/4/the-m et la photo de monsieur Charest.
    Monsieur Jean Charest, modèle de l'éthique et d'éthique ?
    Le pouvoir, tout pouvoir est intrinsèquement propre. L'Homme le corrompt. Pour ce faire, il a besoin d'alliés dont celui de l'argent.
    Imaginons-nous un cocktail fait de pouvoirs, d'argents et de consciences élastiques.
    Quand ma conscience tordue, pour se disculper, me dit que je ne suis pas pire....que les autres....ma propre échelle de valeurs éthiques ne vaut pas cher.
    Combien sont-ils à avoir bénéficié de l'élasticité de consciences tordues ?
    Ex-bagnard, je souris à me poser la question.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux.

  • Jean-François Trottier - Abonné 18 janvier 2020 08 h 16

    Il me semble qu'il y a plus grave

    Tout d'abord, dans n'importe quelle organisation, association, compagnie ou, hé oui, gouvernement, l'imputabilité est une chose, la responsabilité en est une autre.

    Il est impossible de dire que Charest n'est pas responsable de ce qui s'est passé sous son règne. Or il a toujours refusé toute responsabilité dans ce dossier.

    C'est sous Charest que ce sont signés des accords ou contrats suite aux recommandations de Bibeau. Si Charest n'a pas fouillé plus loin, pas fois en 10 ans, il y a quelque chose de malsain dans ce bonhomme. Nous entrons dans le monde de la fiction béate, celle de Martine à la plage ou le Candide de Voltaire. où le mensonge se couvre de nuages roses.
    Un dirigeant doit pouvoir donner à chaque moment un bon aperçu de ce qui se passe dans tous les domaines dont il a la responsabilité. Sinon, out le clown.

    Je tiens à faire remarquer que plusieurs témoignages portent sur la période couverte par Couillard, qui n'a pas plus admis la moindre responsabilité, au contraire! Il a voulu faire croire qu'il dirigeait un parti "nettoyé". Couillard est bien le digne successeur de Charest.

    Tout comme aux USA, où une bonne partie de la population pardonne tout à Trump parce qu'elle aime sa prétendue poigne de fer, au Canada certains sont prêts à prendre du service avec une personne au moins sciemment aveugle sinon plus.

    Cette mentalité mène directement aux abus et même les encourage. Le pire est que ça mène certains aux opinions extrêmes, par écœurement.

    Je n'aime pas la mentalité qui veut punir, punir et punir.
    Mais dans ce cas, je regrette, Charest a fait la preuve par dix de son incompétence à gérer un parti et un gouvernement en laissant la corruption se glisser jusqu'à quelques centimètres de son "trône".
    Sur des allégations il n'a que créé une commission à laquelle il a coupé bras et jambes.

    Charest est un gestionnaire pourri et un politicien hargneux.

    Le punir? Bof. Mais ne le réengagez pas, misère!

  • Pierre Rousseau - Abonné 18 janvier 2020 08 h 27

    La tentation trop forte de la corruption politique

    Pour les gens de mon âge, on en a vu de toutes les couleurs au cours des dernières décennies en matière de corruption des libéraux, que ce soit au fédéral ou au provincial. La construction de routes était une farce avec toutes ces compagnies contrôlées par la mafia et où les enveloppes brunes pullulaient. On a aussi eu la commission Bastarache sur la nomination des juges et les post-it et où l'appartenance au PLQ était un avantage non négligeable pour un poste dans la magistrature, ce qui a tendance à discréditer l'institution.

    M. Charest n'avait peut-être pas trop le choix avec l'UPAC et la commission Charbonneau car la pression publique devenait de plus en plus intenable. Ce qui est quand même curieux dans tout ça, c'est l'échec de la Commission quant à l'implication du PLQ et du côté de l'UPAC c'est son ineptie aussi dans le cas de corruption d'officiers publics. Vous avez raison sur le manque d'expertise du côté de la police et des procureurs et on peut facilement en déduire que les autorités n'ont pas intérêt à ce que la police et les procureurs aient les outils nécessaires pour combattre la corruption politique; ce sont les politiciens qui déterminent les budgets et les mandats de ces organismes.

    Ceux qui profitent de la corruption n'ont aucun intérêt à la voir éliminée et elle est endémique dans la plupart des pays dans le monde. Il faudrait être bien naïf pour croire qu'elle n'existe pas ici même si on a échoué quelques fois à l'éliminer, dont entre autres la tentative faite à l'encontre d'un ex-Premier Ministre conservateur dans l'affaire Airbus. Lors d'un séjour au Mexique à l'UNAM il y a deux décennies, j'avais demandé à un professeur pourquoi la corruption était tellement présente dans son pays et il m'a répondu que dans son pays tout le monde pouvait en profiter alors qu'au Canada ce n'étaient que les politiciens qui en profitaient...

  • André Guay - Abonné 18 janvier 2020 08 h 50

    Vraiment?

    "Il serait injuste de faire porter à Jean Charest l’odieux des décennies de corruption et de collusion qui ont marqué l’histoire du Québec. Son gouvernement a mis la commission Charbonneau et l’UPAC en place, ce n’est pas rien. "
    Vraiment? Il aura fallu lui tordre le bras longtemps pour qu'il mette en place l'UPAC, dont il a nommé le directeur qui devait enquêter sur son propre parti, ainsi que la Commission Charbonneau qui a acouchée d'une souris avec la bizarre démission du commissaire libéral Renaud Lachance qui s'opposait aux conclusions de la commission.
    Rappelons-nous aussi comment il a manpulé le mouvement des carrés rouges pour se faire du capital électoral.

    • Gilles Gagné - Abonné 18 janvier 2020 21 h 24

      L'affirmation de l'éditorialiste m'a surpris aussi, mais oui c'est juste et il faut juste ne pas se mettre la tête dans le sable et ailleurs dans le texte: " Il n’a pas su encadrer la présence envahissante de son ami Bibeau dans les plus hautes sphères d’activités gouvernementales." ben voyons donc jusqu'où peut aller l'aveuglement. Ce personnage sort directement de la "gang" de manipulateurs fédé de '95, c'est clair!

  • Alain Roy - Abonné 18 janvier 2020 09 h 49

    Choisir ses combats

    Ah, là vous êtes dans votre élément. C'est le genre d'éditorial que j'apprécie chez vous, Brian. Et non votre récent délire sur les méchants boomers qui ont le culot de vivre comme bon leur semble. Il faut choisir ses combats, et la santé de notre démocratie mérite amplement votre attention. Ne perdez pas votre temps avec des vétilles de militants pubères. Et consolez-vous avec la certitude qu'à court ou moyen terme, les boomers ne seront plus de ce monde, et que nos appartements deviendront disponibles pour vous et les gens de votre génération.