Un deuil qui invite à la désescalade

De la fausse urgence qui a donné lieu à l’assassinat ciblé du général iranien Qassem Soleimani à « l’erreur » qui a causé la catastrophe du Boeing ukrainien, les mollahs sont dans leurs petits souliers. Non pas que la théocratie iranienne soit dans l’immédiat menacée d’effondrement, comme voudraient le penser les faucons à Washington.

On se doutait bien qu’après les manifestations antirégime de novembre dernier, au cours desquelles les Iraniens ont exprimé contre le gouvernement un ras-le-bol sans précédent, le sursaut populaire de ralliement nationaliste provoqué par l’élimination par drone américain de Soleimani, le 3 janvier, serait de courte durée. La tragédie de l’écrasement dans lequel ont péri la semaine dernière 176 personnes, principalement des Iraniens et des Canadiens, et le mensonge dont Téhéran a tenté au départ de l’envelopper se sont trouvés à cristalliser l’exaspération de la rue contre un système politique corrompu qui réagit à ses revendications sociales par une sanglante répression et qui noie les ressources décroissantes de l’État dans l’expansionnisme militaire.

Dans l’état actuel des choses, Téhéran n’aura donc pas pu longtemps nier, sous pressions intérieures et internationales, que l’écrasement de l’avion avait été provoqué non pas par un, mais par deux tirs de missile iranien. Les mollahs marchant sur des oeufs, ils auront également compris à la lumière de cette erreur effrayante qu’ils n’avaient rien à gagner à empêcher le Canada, dont 57 ressortissants ont perdu la vie dans l’écrasement, de se joindre à l’enquête. Une enquête dont il n’y a sans doute pas de grandes révélations à attendre, si ce n’est que ce drame soulève la question cruciale de savoir pourquoi, vu les tensions régionales, l’espace aérien n’avait pas été fermé.

Justin Trudeau a surfé sur cet événement avec force empathie ces derniers jours, dans le style politicien qu’il aime cultiver. Sur le fond, la tragédie n’en est pas moins grande. Une tragédie qui est, pour ainsi dire, aussi canadienne qu’iranienne. Qui sait, au demeurant, si ce deuil partagé ne contribuera pas à rétablir entre le Canada et l’Iran les ponts diplomatiques que l’ancien gouvernement conservateur de Stephen Harper a commis l’erreur de rompre en 2012, notamment par sympathie pro-israélienne. Il permet, en tout cas, de ne pas creuser le cul-de-sac dans lesquels s’enfonce l’Iran depuis la décision de Donald Trump, en 2018, de renier l’accord international sur le nucléaire et de rétablir de sévères sanctions économiques.

Aussi, c’est comme une fleur que M. Trudeau a faite lundi à l’Iran, en entrevue à la chaîne Global, en affirmant que les Canadiens tués dans l’accident du Boeing ukrainien « seraient en ce moment chez eux avec leur famille » sans la récente escalade de tensions militaires dans la région. Des tensions, a-t-il dit, « qui sont également provoquées par les États-Unis »… Critique bien prudente, certes, mais tout de même limpide. Il n’y a qu’à souhaiter, d’ailleurs, que M. Trudeau développe dans les plus brefs délais une politique étrangère canadienne plus affirmée. Tout le monde a compris qu’il ne sert à rien de faire semblant d’avoir des atomes crochus avec M. Trump.

Le fait est que le désordre additionnel que crée l’escalade militaire au Moyen-Orient bénéficie avant tout aux faucons de tous bords, en Iran comme aux États-Unis, et qu’à se comporter en relations internationales de façon aussi belliqueuse et imprévisible, M. Trump évince les voix modérées et étouffe les espoirs de dialogue. Faisant voler en éclats le mariage de raison irano-américain en Irak, l’assassinat du général Soleimani, infâme architecte de la stratégie iranienne de sécurité régionale, se trouve d’autre part à permettre à l’organisation État islamique de respirer plus librement, au moment où celle-ci, soulignent les experts, se renforce déjà le long de la vallée de l’Euphrate, en Irak et en Syrie. Entendre dire à la Maison-Blanche que l’élimination de Soleimani était une question de sécurité nationale relève en ce sens du sophisme.

À Washington, les démocrates ont soutenu que M. Trump avait fait tuer le général pour détourner l’attention des procédures d’impeachment lancées contre lui. C’est plausible. De quelle manière voudra-t-il donc faire l’intéressant, alors que doit s’ouvrir au Sénat, la semaine prochaine, son procès en destitution ? Un procès qu’il a peu de chances de perdre, mais dont la seule tenue le vexe au plus haut point. Il n’y a pas de sens à tirer de la politique étrangère de ce président ; il faut s’employer à prendre garde à sa dangerosité.

5 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 15 janvier 2020 01 h 10

    Petits commentaires outrageants


    Il serait bon de préciser qu’en faisant assassiner le général Ghassem Soleimani, Donald Trump a ordonné un attentat terrorisme.

    Comment qualifierions-nous l’assassinat du vice-président américain en visite à Paris si cela était ordonné par un pays musulman ?

    Pour se justifier, Donald Trump précise que le général en question panifiait de tuer des soldats américains.

    Évidemment. Par temps de conflit armé, tous les généraux du monde planifient de tuer des soldats ennemis. Big deal !

    Pour n’importe quel pays, à quoi ça sert d’avoir une armée si les soldats refusent de tuer des envahisseurs ?

    Deuxième remarque.

    Le premier réflexe de l’Iran a été de nier sa culpabilité. Quelle surprise. C’est ce que font l’immense majorité des coupables.

    Que fut le réflexe originel de Boeing après deux écrasements de ses avions ? D’avouer que son nouveau modèle est un citron ? Si Boeing l’a fait, pardonnez-moi, cela m’a échappé…

    Et que firent les États-Unis après avoir abattu le vol 655 d’Air Iran, faisant ainsi 290 victimes civiles, dont 66 enfants ?

    Wikipédia écrit :  « Les États-Unis ont d’abord nié leur responsabilité. Le président Reagan a exprimé ses regrets pour cette terrible tragédie humaine, tout en justifiant une action défensive appropriée. (…) Les États-Unis n'ont jamais admis leurs erreurs ni accepté la responsabilité de ce drame. »

    Référence :
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Vol_655_Iran_Air

    Bref, ce drame est regrettable mais ne justifie pas qu'on batte le tambour de la guerre contre l'Iran (ce qui n'est pas l'intention de l'éditorialiste du Devoir, si j'en juge par le titre de son texte).

    • Hélène Paulette - Abonnée 15 janvier 2020 10 h 44

      Merci monsieur Martel pour cette mise au point qu'on se garde bien de faire dans nos médias...

  • Serge Lamarche - Abonné 15 janvier 2020 04 h 10

    Hé oui

    Les anglais sont bien vilains mais il y en a toujours des pires qui les font bien paraître. Deux missiles, c'est l'évidence d'une panique folle.

  • Pierre Fortin - Abonné 15 janvier 2020 15 h 02

    Et si on leur foutait la paix pour un temps ?


    Monsieur Taillefer,

    Vous parlez de désescalade comme si elle ne pouvait venir que d'Occident et non de cet Iran que vous dites corrompu — comme si la corruption ne parasitait pas tous les pays et particulièrement les plus riches.

    En aucun moment vous n'abordez le plan de paix qui est proposé pour la région du golfe Persique ni l'intérêt qu'il suscite parmi les pays concernés qui, il n'y a pas si longtemps, étaient des adversaires prêts au pire. L'attaque ciblée des Houthis cet été sur les installations pétrolières saoudiennes a drastiquement changé la donne en démontrant l'efficacité et la haute précision des armes iraniennes, une menace destinée aux pays du Golfe qui ont bien compris que rien ni personne n'était en mesure de les protéger si Téhéran décidait de frapper. La vulnérabilité des ressources qui font la richesse des pétromonarchies saute aux yeux de même que celle des voies de commerce du Golfe avec le reste du monde. Personne dans le coin n'a intérêt à surenchérir en matière de menace, sauf peut-être Washington qui joue son propre jeu.

    Quassem Soleimani était en mission de paix lorsqu'il fut assassiné à Bagdad alors qu'il allait rencontrer le Premier ministre irakien, qui agissait à titre d'intermédiaire, afin de discuter d'une proposition saoudienne destinée justement à faire diminuer la tension. L'Émir du Qatar était à Téhéran dimanche dernier pour y rencontrer le Président Rohani et l'ayatollah Khamenei et ce n'était pas pour jouer aux boules.

    Vous devriez savoir, Monsieur Taillefer, que la diplomatie est bel et bien à l'œuvre dans la région où on semble comprendre enfin qu'il ne peut y avoir de sécurité que collective, ce qui est le fondement du plan de paix proposé aux pays du Golfe. Reste à savoir s'il portera ses fruits ou si un quelconque pays tiers y mettra des embûches encore une fois.

    Et peut-être devriez-vous vous intéresser plus assidûment à cet aspect des réalités du Moyen-Orient et à ses civilisations plurimillénaires.

  • Clermont Domingue - Abonné 15 janvier 2020 16 h 29

    Deuil théocratique.

    A compter les morts dans chaque camp, il se trouve surement des Iraniens pour croire que Dieu est du bord des Américains...