Haïti: pas de reconstruction sans refondation

Entre catastrophes naturelles et chaos politique, Haïti sort d’une décennie épouvantablement trouble. Non pas que les précédentes, de la dictature sanguinaire des Duvalier à la tragique expulsion de l’ex-président Jean-Bertrand Aristide, aient été pour les Haïtiens tellement moins éprouvantes. Dans la foulée du tremblement de terre inaugurant sombrement, ce 12 janvier-là, les années 2010 avec ses 250 000 morts, il avait néanmoins été permis d’imaginer — prudemment, naïvement — que l’amplitude de cette tragédie humaine allait générer un effort non moins ample de reconstruction des infrastructures sur des bases plus solides et que, par extension, cette reconstruction allait, sait-on jamais, porter ses fruits sur les plans démocratique et politique.

Le désenchantement n’en aura été que plus grand. L’après-séisme a certes donné lieu dans l’immédiat à un élan de solidarité et de bonne volonté, mais cet élan s’est perdu dans les labyrinthes d’une culture inouïe de corruption des élites nationales et d’une dynamique d’aide internationale au développement qui, au final, a épaulé très imparfaitement le peuple haïtien, forcé comme toujours de ne compter que sur lui-même.

Ne compter que sur lui-même, justement : et c’est ainsi que, parmi les Haïtiens, le désenchantement a gagné en lucidité à mesure que s’écoulait la décennie. Ne s’explique pas autrement l’immense ras-le-bol que la rue haïtienne, toutes tendances confondues, exprime sans se laisser démonter depuis l’été 2018, en militant pour une refondation politique du pays et en réclamant le départ de Jovenel Moïse, ce président très mal élu — encore un — avec un taux de participation de 20 % aux « élections » de novembre 2016 —, mais élu avec le soutien, malgré tout, d’une communauté internationale (États-Unis, Canada, France…) qui ne s’en trouve aujourd’hui que plus décrédibilisée.


 

L’ex-président américain Bill Clinton répéta, après le séisme, qu’on allait « reconstruire en mieux ». Quelle reconstruction ? Celle qui conjugue l’aide humanitaire et les politiques néolibérales. Le démocrate Bill Clinton… celui-là même qui, dans les années 1990, avait fait ouvrir le marché d’Haïti au riz américain, démolissant l’agriculture haïtienne…

De fait, une petite partie seulement de l’aide promise de 10 milliards $US est finalement arrivée. Le salut néolibéral par les zones franches et le tourisme n’a pas, tiens donc, sorti le pays de la pauvreté. Pas plus que la reconstruction de Port-au-Prince n’a eu lieu. Le climat, à mesure qu’il se dérègle, ayant de plus en plus son mot à dire, l’ouragan Mattew, en octobre 2016, n’a rien arrangé, bien entendu. Avec le résultat que l’insécurité alimentaire touche encore et toujours un Haïtien sur deux, la pauvreté, 60 % de la population, tandis que le taux de chômage dépasse 40 %.

De cela à ceci, le scandale du fonds PetroCaribe a percolé dans la conscience populaire jusqu’à mettre le feu aux poudres. PetroCaribe : un programme lancé en 2006 par le Venezuela pour le développement économique et social du pays. Les révélations qu’entre 2 et 4 milliards $US avaient été détournés a fait descendre un million de personnes dans les rues en octobre 2018, à l’appel des jeunes « petrochallengers », fers de lance trentenaires du mouvement — un mouvement qui s’inscrit clairement dans la révolte citoyenne qui se manifeste à l’échelle mondiale contre la corruption et les inégalités.

On savait le commun des Haïtiens depuis longtemps désillusionné face à sa « démocratie ». Ça n’a jamais été aussi vrai. Il ne peut plus suffire de se pâmer d’empathie pour la résilience du peuple haïtien. Point de véritable reconstruction sans refondation, clament les « petrochallengers ».

« Les Jovenel Moïse, les Michel Martelly (son mentor et prédécesseur) ont permis, par leur cupidité et leurs pratiques répressives, de voir le système dans son horreur », disait au Monde l’écrivain Lyonel Trouillot.

Dans toute son horreur, en effet, le pouvoir ayant déployé une répression féroce pour empêcher que le statu quo soit remis en question. Point d’orgue : le massacre de 71 personnes en novembre 2018, commis par des gangs proches du pouvoir dans le bidonville de La Saline, coeur important de la contestation. Au moins quatre autres massacres ont été depuis commis dans une pareille impunité par l’un ou l’autre des quelque 300 gangs qui ont pris le contrôle de l’espace public.

C’est Haïti renvoyée à l’ère des tontons macoutes qui semaient la terreur sous les Duvalier. C’est une violence et une impunité qui surlignent l’infamie de sa classe dirigeante, certes, mais qui étalent aussi l’échec patent des missions de paix onusiennes et montrent du doigt Washington, Ottawa et les autres pour leur complaisance et la mécanique néocoloniale qu’ils perpétuent, de décennie en décennie.


 
14 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 11 janvier 2020 03 h 35

    L'histoire, M. Taillefer...

    Depuis l'affranchissement de l'esclavage sous le régime coloniale français, seule la période de l'occupation militaire américaine du début du dernier siècle (1914-1934) a amené une certaine accalmie dans les us et coutumes ayant court dans ce pays. Dès l'affranchisement, le meurte des opposants politiques ou autres, le détournement budgétaire, et autres pratiques douteuses de gouvernances se sont perpétués d'une génétation à l'autre, d'un "sauveur" à l'autre... Avec toujours la même chanson "c'est la faute aux autres"... Surtout la faute des américains, pis des français, et maintenant des canadiens...

    Quel est le choix possible des pays occidentaux? Il n'y en qu'un: une autre occupation militaire avec imposition d'une loi du style "mesures de guerre"... Pire, cette occupation devra durée un minimum de deux à trois générations... Et oui... Malheureusement, c'est le temps que prend un changement de "régime" et "modes" de pensée. En fait, l'occupation militaires et administratives devra se faire à tous les niveaux: constructions d'un système hôpitalier national, construction du systéme éducatifs national (avec autre chose que nous sommes fiers), construction d'un système de taxes et impôts viable, construction d'un système électrique viable, etc.

    En fait tout, absolument tout, doit être refait sur de nouvelles bases. Et les deux à trois générations sont nécessaires... Les mauvais plis sont là depuis longtemps... et les mauvaises habitudes reviennent au galop dès que cela est possible.

    • Jacques Patenaude - Abonné 12 janvier 2020 08 h 55

      Je ne sais pas pourquoi mais j'ai l'impression que le plan que vous proposez est déjà mis en application par les grandes puissances en Haïti et ceci depuis 200 ans.

  • Gaston Bourdages - Inscrit 11 janvier 2020 05 h 41

    Une autre sombre et tragique démonstration....

    ...que l'Homme est capable de faire d'un mélange d'argent et de pouvoirs une si dégradante «cochonnerie ».
    Oui, il existe de ces êtres humains capables d'imposer à leur conscience une Omerta digne de beaucoup de parrrains.
    La corrruption, «ça» se structure comment ? Par qui ? Pourquoi ? Quelles en sont les origines, les racines, les causes ?
    Quant aux conséquences, je laisse à celles et ceux qui les subissent les commentaires.
    En affaires il s'y trouve des choses propres et des choses malpropres.
    La corruption, la collusion sont de celles-là.
    Je me rappelle...Commission Charbonneau qui nous a toutes et tous payeurs de taxes et d'impôts coûté 42.3 M$ si ma mémore du chiffre est exacte.
    Il existe de ces spiritualités favorisant l'examen de conscience. Je fais ici référence à la nouvelle annonçant l'abolition du cours Éthique et culture religieuse.
    Une abolition qui contribuera peut-être à la création de futures Commission Charbonneau.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux.

  • Pierre Rousseau - Abonné 11 janvier 2020 08 h 30

    Le Canada ?

    Il faut voir l'implication du Canada en Haïti dans le contexte international. Le Canada a soutenu et soutient toujours les autorités haïtiennes que le peuple réprouve. C'est typique de la politique internationale du Canada qui appuie sans vergogne l'opposant Guaido au président élu Maduro au Venezuela. Il a appuyé les dirigeants du coup d'état au Honduras qui a mené à l'exil du président élu Zelaya qui était du mauvais côté de la politique, à gauche. Plus récemment, le Canada a appuyé le coup d'état contre le président socialiste élu, Evo Morales, en Bolivie, coup d'état qui a mené à son exil et qui a amené les autorités du coup d'état à rejeter l'héritage autochtone du pays.

    L'aide internationale ne s'est pas rendue aux citoyens haïtiens, sauf exception. De plus, les troupes internationales de l'ONU ont causé une épidémie de choléra, maladie que le pays avait éradiquée. Dans tout ça, le Canada n'est pas l'ami des Haïtiens. Il est l'ami de l'oligarchie néo-libérale mondiale, quel qu'en soit le coût pour les populations.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 11 janvier 2020 09 h 53

    Si on refaisait l'histoire...

    Si Haïti n'avait pas acquis son indépendance au début du XIXe siècle, il serait plus riche aujourd'hui que la République dominicaine et aussi riche que la Guadeloupe et la Martinique.

  • Bernard Terreault - Abonné 11 janvier 2020 10 h 06

    C'est bien, s'indigner

    Mais qu'est-ce qu'on fait ? Nous ne pouvons pas recoloniser ce pays, prendre en main son gouvernement, non seulement le reconstruire physiquement à coups de milliards, mais prendre en main son système d'éducation, former ses maîtres, prendre en charge son système de santé, moderniser son agriculture, former sa main d'oeuvre, y implanter des entreprises viables dans l'économie mondiale... Tout au plus pouvons-nous ouvrir généreusement nos portes à leur immigration, car de toute façon cette île est surpeuplée. Et on peut espérer que certains jeunes éduqués ici y retourneront éventuellement pour moderniser son économie, son agriculture, son système éducatif, son système de santé, le tout démocratiquement.

    • Gaston Bourdages - Inscrit 12 janvier 2020 08 h 55

      Merci monsieur Terreault pour la lucidité et le positivisme de votre nourrissant propos.
      Mes respects,
      Gaston Bourdages,
      Saint-Mathieu-de-Rioux.

    • Jean Duchesneau - Inscrit 12 janvier 2020 18 h 57

      M. Bourdage,

      Si vous consultiez le dictionnaire afin de vous enquérir de la signification du mot "positivisme", vous constateriez que ce terme ne convient pas â votre propos.