Voeux de transparence

À la douleur et au désarroi s’ajoutent la stupéfaction et la colère. Les proches des 176 victimes de l’écrasement du Boeing 737 d’Ukraine International Airlines en Iran mercredi se sont vu confirmer jeudi ce qu’ils redoutaient : l’entrée en scène d’un missile antiaérien iranien est une thèse avancée par plusieurs services de renseignement, et elle est de plus en plus crédible, au point où Justin Trudeau en a fait jeudi le point de départ de son allocution du jour. Pour ajouter au drame, le tir serait intentionnel.

Le tiers des victimes venaient du Canada, plusieurs d’entre elles reprenant la route de la maison après une période de congé en famille. 138 des 176 passagers se dirigeaient vers l’hiver canadien. Malgré lui, voilà donc le premier ministre Justin Trudeau brutalement propulsé dans l’escalade de tensions opposant Téhéran à Washington, une escalade envenimée par l’assassinat récent du général iranien Qassem Soleimani par les Américains.

Avec raison, M. Trudeau a affirmé jeudi sa volonté de participer à une enquête « complète, crédible et approfondie ».Toute enquête sur un écrasement d’appareil aérien se déploie dans une logique où les experts avancent sur un terreau d’hypothèses, qu’ils valident ou écartent au gré des informations qu’ils recueillent. À cette tragédie s’ajoute un suspense géopolitique inhabituel, puisqu’un vol civil de routine se dirigeant vers l’Ukraine aurait potentiellement été transformé en une cible prise — par erreur — pour une menace par les systèmes de défense antiaériens. Voilà le tragique absurde auquel peut mener un climat de tension extrême opposant les États-Unis à l’Iran.


 
 

Tant les familles éprouvées que les nations touchées sont en droit d’obtenir les réponses aux nombreuses questions qui tissent ce drame. Mais l’Iran permettra-t-il la tenue de l’enquête avec le niveau de transparence commandé par la gravité des événements ? Rien n’est moins sûr, hélas. Des images saisissantes dévoilées jeudi par le New York Times viennent confirmer la théorie d’un missile ayant frappé le vol 752 en plein vol. Pourtant, l’Iran continuait jeudi soir de nier avec la plus grande véhémence cette thèse partagée partout sur la planète, parlant plutôt d’une mise en scène orchestrée par ses opposants.

Jeudi, des dizaines d’experts ukrainiens ont débarqué à Téhéran pour commencer l’important travail d’inspection du sol, des débris. L’Ukraine n’en est pas à sa première expérience du genre : en 2014, le vol MH17 de Malaysia Airlines a été abattu en son sol par un missile russe. Le ministre canadien des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, veut dépêcher ses propres ressources en Iran pour participer à l’enquête, un souhait pour lequel il semble que l’Iran ait montré une certaine « ouverture ». Le temps presse.

Les leviers dont dispose Justin Trudeau pour s’imposer comme acteur d’importance dans cette enquête résident davantage dans ses liens avec ses alliés qui ont maintenu des relations diplomatiques avec l’Iran que dans les relations Ottawa-Téhéran. Celles-ci sont vacillantes, pour ne pas dire inexistantes. En 2012, le ministre conservateur des Affaires étrangères John Baird avait fermé l’ambassade canadienne en Iran, au prétexte que ce pays constituait alors « la plus grande menace à la paix et à la sécurité mondiales ».


 
 

L’annexe 13 de la Convention relative à l’aviation civile internationale dicte les règles entourant les enquêtes sur les accidents et incidents d’avion. L’Iran l’a signée, ainsi que 192 autres pays. Et même si le principe directeur de cette convention affirme la primauté de la sécurité sur tout enjeu politique, on peut douter sérieusement qu’il sera respecté en Iran, qui a compétence souveraine dans l’enquête puisque l’avion s’est écrasé sur son territoire.

L’écheveau des relations entre le Canada et les États-Unis se particularise soudain en raison, ô ironie, d’un missile potentiellement lancé par erreur. Justin Trudeau craignait pour la sécurité de ses militaires au Moyen-Orient ? Voilà qu’il se retrouve avec 63 victimes civiles sur les bras, sacrifiées par la joute américano-iranienne. Les États-Unis n’ont pas consulté le Canada avant de lancer l’assaut. M. Trudeau devrait réclamer une explication.

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9 commentaires
  • Robert Taillon - Abonné 10 janvier 2020 07 h 26

    Détérioration des preuves

    Déjà que certaines sources indiquaient hier qu'un ou des véhicules lourds aient circulés sur et parmi les débris, on est endroit de se demander quel niveau de clarté le gouvernement Iranien est prêt à démontrer aux nations endeuillées.
    Les nouvelles informations laissant entendre que l'iran offrirait à des experts d'examiner quelques parties des décombres et des dépouilles, sans laisser le champ libre à investigateurs internationnaux, portent plusieurs à penser que l'iran souhaite cacher un méfait ou sinon une bévue, l'avion étant de facture des USA quelqu'imbécile à pu penser qu'il s'agissait d'une cible légitime dans ce conflit..
    Bien sûr que le problème initial demeure le Président de ces USA prêt à tuer des innocents dans des conflits pour se sortir de ses impasses auprès de son opposition et souhaitant du même coup avoir plus de chance de se voir réélu.

  • Pierre Rousseau - Abonné 10 janvier 2020 08 h 13

    De la vassalité du Canada

    On peut espérer que la vérité va éclater dans cette affaire mais si le passé est garant de l'avenir, on peut en douter. On se rappellera l'avion de Malaysian Airlines abattu au-dessus de l'Ukraine par un missile russe alors que la Russie et les milices indépendantistes russes ont persisté à nier l'évidence. On ne peut pas s'attendre que l'Iran admette son rôle dans cette affaire et il est peu probable que l'enquête soit indépendante et impartiale.

    Toutefois, le contexte est aussi important pour le Canada. Nous sommes devenus la marionette des États-Unis et plus particulièrement de l'administration Trump et après le vaudeville de l'extradition de Meng Wanzhou où les relations entre le Canada et la Chine s'est détériorée considérablement, on se retrouve maintenant avec des citoyens canadiens victimes de la tension entre les ÉU et l'Iran en raison de l'assassinat du général Suleimani par ordre du président Trump.

    On se souvient que le ministre Baird avait fermé l’ambassade canadienne en Iran, au prétexte que ce pays constituait alors « la plus grande menace à la paix et à la sécurité mondiales » alors que la plus grande menace réside probablement à Washington, dans la Maison Blanche ! Sauf que le Canada est incapable et impuissant à se démarquer de son voisin, comme avait voulu le faire le père Trudeau avec ses ouvertures envers Cuba et la Chine. Trudeau fils paie le prix de la dépendance croissante du Canada envers son pachyderme de voisin !

  • Michel Lebel - Abonné 10 janvier 2020 09 h 05

    Confiance?

    Peut-on sérieusement avoir confiance au régime iranien pour que la transparence prime dans cette affaire? J'en doute fortement. Toute dictature fonctionne généralement dans l'opacité.

    M.L.

  • Daphnee Geoffrion - Inscrite 10 janvier 2020 09 h 11


    Vraiment triste parce que les Americains n'ont pas ripostés et un grand terroriste à été tué sans raid, sans perte civil. Une excellente opération de prévention, contrôle et dissuation.
    C'est la seule force de Trump, la gestion des fous, ils sont finalement tombés sur pire qu'eux, instable et imprévisible il contrôle la plus grande armée et le nucléaire. Et quand il ne mange pas dans leur main comme avec Poutine, il fait de la bonne job comme le dossier de l'Iran et l'annulation de l'accord ridicule et les sanctions à la Corée du nord.

    Une petite douche froide après Obama.

  • Claude Gélinas - Abonné 10 janvier 2020 11 h 03

    Semeur de chaos !

    Assassiné un général iranien au motif qu'il avait du sang sur les mains alors que les États-Unis avec les Bush, Cheney, Rumfeld sont responsables de tant de mensonges notamment sur les armes de destructions massives et de morts inutiles sans oublier le renversement d'Allende au Chili et le soutien indéfectible à Pinochet et précédemment aux Duvaliers, père et fils, alors que l'actuel locataire de la Maison Blanche, un voyou et un escroc devenu l'ami des dictateurs, bombe le torse en revêtant le costume d'un dirigeant de guerre devenu la marionnette d'Israël et de l'Arabie saoudite qui n'a jamais été incommodés par la présence de leurs ressortissants lors de l'attaque du 11 septembre.

    Sans l'assassinat du général iranien, rien ne sera arrivé dans l'escalade qui a suivi visant essentiellement à détourner l'attention sur la procédure de destitution et pour faire plaisir à la base électorale du Président.
    C'est bien connu pour se faire réélire rien de mieux que la déclaration de guerre.