L'étalement urbain, toujours plus loin

Plusieurs municipalités situées au pourtour de la Commission métropolitaine de Montréal (CMM) connaissent un développement centré surtout sur la construction de résidences unifamiliales érigées sur de grands terrains. Ces municipalités, dont les nouveaux citoyens contribuent à l’engorgement des voies de circulation de la grande région de Montréal, profitent de l’activité économique du centre, sans se plier à l’orientation du ministère des Affaires municipales et de l’Habitation (MAMH) qui vise à densifier l’utilisation du territoire. Sous l’oeil complaisant du gouvernement Legault, l’étalement urbain se poursuit de plus belle.

La croissance démographique des municipalités limitrophes ne vient pas de leur dynamisme intrinsèque mais dépend plutôt des emplois présents sur le territoire de la CMM. Selon les dernières données de l’Observatoire Grand Montréal, de plus en plus de citoyens de ces municipalités font la navette pour y travailler. Pour près de 30 de ces municipalités, le taux de « navettage » vers les villes centres atteint 40 % de la population active et pour dix d’entre elles ce taux dépasse les 50 %. Quelque 100 000 habitants de ces banlieues éloignées en croissance font ainsi la navette tous les jours, et dans 94 % des cas ce sont des automobilistes puisque les transports en commun sont pratiquement inexistants. Et ils risquent de le demeurer longtemps puisque le type de développement favorisé — à faible densité — est incompatible avec le transport collectif.

Les mises en chantier résidentielles, dans les MRC qui jouxtent la CMM, portent principalement sur des maisons individuelles. Dans les municipalités limitrophes qui connaissent un boom immobilier, cette part peut atteindre 50 %.

Le cas de la petite municipalité de Saint-Colomban, en banlieue de Saint-Jérôme, est frappant : près de 90 % des immeubles résidentiels construits entre 2013 et 2018 sont des maisons unifamiliales. Qui plus est, ces maisons ne sont pas desservies par un aqueduc municipal : chacune d’entre elles doit être reliée à une fosse septique. Ce type de développement requiert d’immenses terrains, de 30 000 pieds carrés ou plus, soit quatre fois le terrain type d’un bungalow des années 1950 ou 1960. C’est pour ainsi dire de l’étalement urbain aux stéroïdes.

Les maisons unifamiliales des municipalités limitrophes sont évidemment moins chères que celles des villes de banlieue de la CMM à proximité. Les jeunes familles — le rêve de l’unifamiliale avec sa cour est encore bien vivant — y trouvent leur compte.

Selon l’Observatoire Grand Montréal, la CMM perd environ 7000 habitants par an au profit des villes limitrophes. Une minorité (1470 personnes) provient de Montréal, le reste vient des villes de banlieue.

Depuis 2012, la CMM poursuit un Plan métropolitain d’aménagement et de développement (PMAD) qui vise à favoriser la densification du tissu urbain afin de freiner l’étalement urbain, protégeant ainsi les terres agricoles et les milieux naturels. Aussi son périmètre urbain est demeuré stable, fait-elle valoir.

Il en est tout autrement des villes limitrophes. Elles devraient suivre l’« orientation 10 » du MAMH en favorisant le développement du tissu urbain existant, ce qu’elles ne font pas, déplore la CMM.

En matière d’étalement urbain, comme pour d’autres enjeux qui touchent la protection de l’environnement, le gouvernement caquiste fait preuve d’incohérence. Dans son plan stratégique 2019-2023, le ministère reconnaît que l’étalement urbain prend de l’ampleur, ce qui contribue à la congestion routière et à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre (GES). Le phénomène fait pression sur les terres agricoles, tout en engendrant des coûts importants en matière d’infrastructures. Or, comme l’a rapporté La Presse en décembre, la ministre des Affaires municipales, Andrée Laforest, appuie la MRC de Montcalm, qui borde Mascouche et Terrebonne, dans sa demande de dézonage de plus de 100 hectares de terres agricoles — l’équivalent de quelque 200 terrains de football. La demande sera traitée par la Commission de la protection du territoire agricole (CPTAQ), mais on se demande si l’organisme saura résister aux pressions politiques. Pendant qu’on exige des villes de la CMM qu’elles freinent l’étalement urbain, on veut permettre à une MRC limitrophe d’y contribuer allègrement.

Décidément, le gouvernement Legault, poursuivant des visées politiques mal inspirées — le député de Rousseau, Louis-Charles Thouin, est l’ancien préfet de la MRC de Montcalm —, est prêt à fouler aux pieds des principes qui devraient pourtant guider le développement urbain à l’heure du réchauffement climatique. Qu’il laisse la CPTAQ assumer son rôle qui est de protéger les terres agricoles.

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15 commentaires
  • Simon Grenier - Abonné 8 janvier 2020 06 h 19

    Au contraire, ce gouvernement de l'économie cheap est très cohérent: il faut encourager l'étalement urbain pour construire plus d'autoroutes et faire rouler toutes ces voitures électriques qui s'en viennent! Et faisons d'une pierre plusieurs coups... Comme le dit notre bon ministre de l'environnement, plus on coupe d'arbres pour faire de la place pour de nouveaux quartiers, plus on va capturer de carbone (?) . De plus, inutile de faire attention aux milieux humides puisque les gens seront forcés de déménager lorsqu'ils seront innondés! Toute est dans toute.

  • Hélène Gervais - Abonnée 8 janvier 2020 06 h 26

    Je comprends votre point de vue ....

    Mais les gens en ont plein le casque de vivre tassés comme des sardines à Montréal, de ne pas avoir d'espace de vie, de payer des taxes exhorbitantes etc... En fait ce qui serait bien pour les gens des banlieues, ce serait qu'il y ait une grande amélioration des transports en commun.

    • Gabriel Rompré - Abonné 8 janvier 2020 10 h 13

      On ne peut pas améliorer le transport en commun dans des endroits où la densité de population n'est pas au rendez-vous. On ne parle pas de Longueuil ou Laval ici. Saint-Colomban est à 73 kilomètres du centre-ville de Montréal. Il y a quand même un monde entre la densité de population du Mile End et une maison par terrain de 300 000 pieds carrés.

    • Bernard Plante - Abonné 8 janvier 2020 11 h 28

      « Les gens en ont plein leur casque de vivre tassés comme des sardines à Montréal ». Alors continuons à raser la planète pour avoir une grande cour bien à nous, peu importe les conséquences et le nombre d’heures que nous allons passer dans le trafic! Désespérant. On se croirait dans les années 1950. Rien n’a changé malgré que l’on puisse aujourd’hui constater l’ampleur des dégâts générés par ce modèle de développement américain égocentrique, à commencer par la congestion routière dont tout le monde se plaint et qui est pourtant une conséquence directe de cet étalement. Et on veut continuer!

      Nous sommes collectivement devenus abrutis, incapables de voir plus loin que le bout de notre nez. Le gouvernement en est simplement le reflet.

    • Jean Richard - Abonné 8 janvier 2020 11 h 49

      Tassés comme des sardines ?

      Mais les sardines ne sont pas tassées. Elles jouissent de tout l'espace vital dont elles ont besoin, et si cet espace devenait insuffisant, elles migreraient ou on verrait baisser leur population.

      Certes, les bancs de sardines ont une densité de loin supérieure à celle des requins ou autres grands prédateurs, le contraire serait désastreux. Et puis, les sardines font partie de l'intelligence de la nature. Aucun de ces petits poissons ne chercherait à vivre seul dans un kilomètre cube : la mer est trop petite.

      Avant de réclamer son kilomètre carré de territoire pour le stériliser sans considération pour l'environnement, chaque banlieusard devrait se poser la question suivante : est-ce que les 8 milliards d'êtres humains peuvent en obtenir autant ? Si la réponse est négative, il y aura un choix à faire : ou bien on y va d'une guerre mondiale pour réduire la population de façon draconienne (Donald T. pourrait nous aider), ou bien on renonce à son rêve farfelu. Le vaste terrain stérilisé empiète sur le garde-manger des humains et sur l'habitat des milliers d'autres espèces animales et végétales.

      On dirait que certains humains ont moins de conscience sociale et morale que les sardines.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 8 janvier 2020 07 h 27

    La concentration urbaine est-elle nécessaire pour l'épanouissement de la population?

    Préconisant plutôt la joie de vivre en plein air, comme en région éloignée, il y a des points obscurs dont on n'en fait la manchette qu'à cette époque, comme celui de la congestion des urgences. Pourquoi ne pas dire ouvertement que, sous la gouverne des compagnies, les gouvernements québécois ont toujours été coincés entre une grande population urbaine pour donner le nom de métropole à Montréal et d'aller travailler rapidement sur les lieux de travail, et d'innover, de créer des villes satellites, où des compagnies investiraient dans des lieux plus propices au développement, où seraient convier à s'installer des travailleurs dans des maisons modernes où la convivialité serait de mise. Des autobus et des chemins de fer électriques permettraient une organisation plus adaptée que celle que l'on trouve dans les vieilles mégapoles! Un brin de modernisme, sans oublier le niveau de l'eau qui ne cesse de progresser et qui va engloutir tout l'argent du Québec pour quelques arpents de terre!
    On peut être écologiste en pensant d'abord plutôt au bien-être des gens en repoussant la vie à la chinoise ou la japonaise dans des espaces restreints pendant que les patrons se payent des maisons ultra-chic! Il faut éviter l'accroissement du phénomène des classes sociales qui va s'accentuer... Ce qui n'empêche pas de vouloir protéger les terres agricoles, la faune et la flore et même de créer des parcs provinciaux et municipaux pour le bien-être de la population! Quand on voit une grosse compagnie quitter Laval et Québec pour s'installer à Cornwall, on peut s'interroger sur l'avenir des compagnies où seul le rendement est important!

  • Pierre Rousseau - Abonné 8 janvier 2020 08 h 00

    On mange quoi ?

    Vous écrivez « la ministre des Affaires municipales, Andrée Laforest, appuie la MRC de Montcalm, qui borde Mascouche et Terrebonne, dans sa demande de dézonage de plus de 100 hectares de terres agricoles ». Les terres agricoles visent à faire pousser des légumes et autres plantes qui servent à nourrir les gens ou encore à nourrir les animaux qui servent aux humains comme les vaches laitières. On veut donc remplacer la nourriture dont nous avons besoin par du béton et des maisons, ce qui ne se mange pas. Est-ce que le gouvernement Legault veut qu'on dépende aussi de l'étranger, comme la Chine, pour notre nourriture ?

  • Danièle Jeannotte - Abonnée 8 janvier 2020 08 h 37

    Depuis le temps qu'on en parle...

    Très bon texte mais on a un peu l'impression de se répéter à l'infini : l'étalement urbain n'a pas commencé cette année et s'il se poursuit, c'est parce que beaucoup de gens y trouvent leur compte : les familles, qui exigent comme vous le dites une maison unifamiliale avec un immense terrain, quitte à se retrouver avec trois ou quatre voitures, les municipalités avides d'impôt foncier, les industries de la construction, de l'automobile et du pétrole, etc. Le gouvernement Legault laisse faire, comme ceux qui l'ont précédé. C'est une autre démonstration, s'il en fallait une, que quand l'argent parle tout le monde se tait et écoute.
    Les urbanistes qui prétendaient il n'y a pas si longtemps que la banlieue se suffisait à elle-même et n'avait plus besoin de la ville-centre devraient peut-être réviser leurs savants calculs. En attendant, le parc automobile poursuit sa croissance exponentielle, il devient de plus en plus difficile de circuler en ville comme en banlieue et cette mer de voitures continue d'émettre du gaz carbonique en abondance. Ceux qui ont marché avec Greta Thunberg devraient examiner leur propre situation et se demander s'ils sont prêts à faire les ajustements qui s'imposent.