Salaires des patrons: ils exagèrent vraiment!

Les patrons exagèrent. C’est du moins ce qu’on peut conclure à la lecture de l’étude publiée par le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA), une organisation proche du mouvement syndical et communautaire du Canada anglais.

En 2018, dernière année pour laquelle des données sont disponibles, les 100 chefs d’entreprises inscrites en Bourse les mieux payés ont touché en moyenne 11,8 millions de dollars en salaires et avantages, soit 227 fois plus que les 52 061$ de salaire annuel moyen des travailleurs. Il s’agit d’une augmentation de 18 % en moyenne pour les patrons par rapport à 2017, comparativement à 2,6 % pour les salariés.

Compte tenu de l’exceptionnelle performance du marché boursier en 2019, on peut déjà déduire que la rémunération des chefs d’entreprises doit être encore plus élevée cette année. D’autant que le gouvernement Trudeau a promis, s’il était réélu, d’imposer davantage la plus-value réalisée à la vente d’actions obtenues au rabais grâce au programme d’option d’achat très en vogue chez les dirigeants.

La rémunération des patrons de grandes entreprises est généralement divisée en six parties. À titre d’exemple, le chef de la direction de BCE- Bell Canada, George Cope, a reçu, en 2018, 1,4 million en salaire, 5,1 millions en actions, 1,7 million en options à exercer plus tard, 2,8 millions en primes, 756 840$ en contribution à son régime de retraite et 168 600$ en avantages autres. Total : 12 millions.

Méritait-il un tel salaire ? BCE génère de bons rendements pour ses actionnaires, mais ce n’est certainement pas un exemple d’entreprise très bien gérée. On n’a qu’à penser à son aspect le plus visible, le service à la clientèle, qui est parmi les pires de l’industrie.


 
 

Les milieux d’affaires soutiennent que la concurrence exige de payer aussi grassement les grands patrons pour attirer les meilleurs. Pourtant, l’analyse effectuée par le CCPA démontre qu’il y a peu de concurrence entre les sociétés : en 2018, les trois quarts des 100 grands patrons les mieux payés ont été choisis parmi les membres de la direction en place. Encore plus éloquent, le candidat retenu pour occuper le poste était un salarié de la compagnie depuis 18 ans en moyenne.

On entend souvent dire que ce sont des comités indépendants de la haute direction qui proposent le plan de rémunération. C’est vrai, mais les membres du conseil qui composent ces comités proviennent généralement de la direction d’autres grandes entreprises. Entre semblables, on se comprend.

Un autre argument invoqué est celui de la performance : pourquoi lésiner sur la rémunération si cela permet de dégager des centaines de millions en profits ?

Or, là encore, les faits démontrent que l’argument de la performance n’est pas convaincant. Prenons le cas de Bombardier. Son chef de la direction, Alain Bellemare, a gagné 13,7 millions en 2018 malgré des pertes annuelles milliardaires à répétition qui ont abouti à la vente de la C-Séries à Airbus pour 1 $.

Bombardier n’est pas seule dans sa catégorie puisque, des 136 entreprises publiques ayant une capitalisation de plus de 2 milliards, 26 ont perdu de l’argent entre 2014 et 2018 sans que cela affecte tellement la rémunération de leurs dirigeants. Après tout, il faut bien les payer quand tout va pour le mieux, et ne surtout pas les perdre quand tout va mal.

Si au moins nos grandes sociétés étaient très productives. Mais non. Une étude de la firme Deloitte publiée l’an dernier qualifiait de « zombies » 16 % des firmes canadiennes inscrites en Bourse parce qu’elles ne réussissent même pas à couvrir les intérêts de leurs emprunts avec leurs profits. Quand elles survivent malgré tout grâce à leur banquier, ces sociétés détournent des ressources humaines et financières et empêchent les plus jeunes et les plus performantes de faire leur place.

Puis il y a cette autre catégorie d’entreprises qui dorment sur des centaines de millions de liquidités au lieu de les investir de façon productive, comme la Banque du Canada l’a déjà dénoncé.

La faible productivité des entreprises canadiennes explique en partie la progression anémique de la rémunération au cours des dernières années, du moins celle des simples salariés puisque les patrons ne semblent pas affectés par le phénomène.

Malgré ce constat inquiétant, toutes les organisations d’affaires revendiquent d’Ottawa qu’il réforme la fiscalité des entreprises en s’inspirant du voisin américain. Comme si le problème numéro un du Canada était une fiscalité trop lourde pour les entreprises et leurs dirigeants ! Regardons plutôt du côté des conseils d’administration trop complaisants à l’endroit de la haute direction au regard des progrès enregistrés dans l’économie réelle.

17 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 7 janvier 2020 05 h 12

    On veut des $$$, et en encore plus de $$$, sans cela on s'en va ailleurs...

    On veut des $$$, et encore plus de $$$ sans cela on s'en va ailleurs... Mais faites mesdames, messieurs... LE VASTE MONDE VOUS ATTEND...

    M. Sansfaçon, cela ne me dérange pas trop que des publiques (capitaux privés) octroient, via la république fermée des CA, des salaires avantages indues aus copains d'en haut. C'est une manière de faire honteuse, mais j'ai le choix de ne pas avoir d'actions de cette compagnie, d'avoir des services ou biens de cette entreprise...

    Mais que dire des entreprises réellement publiques (capitaux gouvernementaux). Des salaires exorbitants, des avantages hors proportions, des retraites exorbitantes, qui sont données aux "gestionnaires" par le CA (nommé par le GV)... Sous les mêmes prétextes du "y va aller ailleurs si on ne lui donne pas"... Au QC, le GV-Q détient en propre 2004 sociétés d'ÉTAT... Sans parler des créatures sous sa responsabilité comme les villes et municipalités qui ont obtenu l'autorisation de créer des para et des péri... endroits où les salaires et avantages explosent avec et sous les mêmes arguments...

    JE N'AI PAS LE CHOIX DE FAIRE AVEC CES DERNIÈRES, à moins de m'exiler dans un autre pays ou au mieux une autre province...

    • Gilles Théberge - Abonné 7 janvier 2020 12 h 36

      Monsieur Pelletier, c'est que nos « administrateurs publics » ont pour la plupart, perdu le sens de l'État et du service public...

      On peut plus rien faire à ce sujet, tout est hors de contrôle.

  • Simon Grenier - Abonné 7 janvier 2020 05 h 50

    Mon esprit non-initié aux notions de rémunération (et des affaires en général) trouve qu'une piste de solution serait très simple. Établissons l'impôt des entreprises et des sociétés en fonction de l'écart entre la plus grande et la plus petite rémunération de l'organisation. Le rapport de la rémunération - globale - du PDG sur celle du préposé aux vidanges sert de base de calcul au taux d'imposition de l'entreprise au complet. L'État serait alors en mesure d'établir le rapport qu'il trouve acceptable dans notre pays communiste. On pourrait même laisser ça aux provinces comme ça les 51e, 52e et 53e états américains canadiens pourraient ajuster ça à leur goût. Capitalisme aidant, aucun actionnaire ne verrait d'intérêt à proposer des salaires boursouflés pour obtenir les PDG les plus requins et les plus cupides possibles. Ce serait déjà un début.

  • Denis Paquette - Abonné 7 janvier 2020 06 h 25

    la vie quelle lotterie depuis toujours

    les patrons n'ont ils pas toujours exagérés n'est ce pas ainsi que la vie sc'est construite

    • Serge Pelletier - Abonné 7 janvier 2020 23 h 03

      Monsieur Paquette, c'est un fait que les patrons ont de tout temps été très forement portés sur les $$$ pour eux-mêmes, et sur l'exploitation des "esclaves du bas de la pyramide"...

      Mais il faut faire plusieurs distinctions:
      1) le patron qui a créé une entreprise et qui s'octroie des $$$ en n'en plus finir (et à la famille proche et copains), ou autres avantages... c'est une chose déporable, mais c'est sa shop à lui en propre... Quand cela va aller mal, il perdra... Peut-être tout
      2) le gestionnaire qui se croit divin, et bien lui n'est qu'un salarié comme n'importe lequel des employés. Généralement, même quand cela va mal, il continue à empocher des salaires et avantages a n'en plus finir. Pire, les employés sont le plus souvent qu'autrement laissés sur le carreaux (les exemples foisonnent, et se propagent plus vite que les mauvais herbes...).
      3) les chouchous gestionnaires des secteurs gouvernementaux (et des créatures de ceux-ci)... Pour eux, c'est encore "le pire des pires" de l'incurie administrative. En plus de se prendre pour des descendants directs de la cuisse droite des Dieux de l'Oplympe, ils n'ont aucune sanction à craindre... Là aussi les exemples foisonnent...

      Disons que dans le secteur privé (capitaux privés comme au point 2) que le PDG qui dirait au président du CA lors d'un conseil administratif "c'est pas de tes affaires"... Et bien, il se chercherait immédiatement une autre job dans par ce vaste monde... Les grands défis l'attentent les bras grandement ouverts...

      Disons que dans le secteur privé (capitaux privés en propre du fondateur comme au point 1)... Le bonhomme Péladeau Père a très bien expliqué la situation: " à la première gaffe le gestionnaire passe à mon bureau, à la deuxième au bureau du personnel... "

      Disons que rien n'arrive pantoute pantoute en 3. Une sous-ministre répond " c'est pas de tes affaires" au ministre lors de sa comparution en commission parlementaire... et le ministre s'excuse pratiquement d'avoir oser q

  • Serge Olivier - Abonné 7 janvier 2020 07 h 55

    Les entreprises et ses dirigeants s'enrichissent et les travailleurs s'appauvrissent.

    Ça devient insultant pour les travailleurs qui n'arrivent plus à payer leurs comptes. Les entreprises n'ont jamais fait autant d'argent, l'écart entre les riches et les pauvres ont pris plus ampleur. Plusieurs dirigeants d'entreprises prennent la parole et s’insurgent à dénoncer les augmentations du salaire minimum qui donne à peine un revenu de 26000 dollars par année comparativement à 12 millions. De plus ces mêmes dirigeants se lèvent pour dénigrer selon leur dirent les méchants syndicats. Tous les travailleuses et travailleurs devraient être syndiqués au Québec pour avoir une chance d'exister avec un salaire décent dans leur vie et finir un jour par rejoindre la classe moyenne au Québec avec un salaire de 55000$ et qui reste encore avec un énorme écart avec les dirigeants d'entreprise. Oui c'est démesuré leurs augmentations de salaire.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 7 janvier 2020 21 h 41

      C'est plus compliqué que l'histoire du salaire minimum versus le quelques 12 millions$ cité ici.

      En 2017 il y avait 1,177,634 entreprises au Canada. la dessus presque 98% comptaient de 1 a 99 employés.

      Les grosse entreprise, celles qui ont 500 employés et plus comptaient une part de 0.2% de l'ensemble,
      soit (2,939 /1,177,634).

      Ey le 12 millions moyen en question ne concerne 100 entreprise sur les 2,939 "grosse entreprise".

      A la fin ces trop gros salaires de PDG concernent moins de 0,06% des entreprises (moins de 6 sur 10,000)

      La hauteur du salaire minimum concerne principalement la petite entreprise. Et concerne a la fin toute la population car son augmentation rapide implique une inflation plus grande. Et là ceux qui écopent ce n'est pas ceux qui se plaignent de leur "petit salaire" de 80,000$ quelques... (oui oui je parle des profs là).
      C'est toute la population aux revenus modestes, et celle aux revenus modestes et prédéterminés des différentes rentes et soutient divers.

      Le salaire minimum se doit donc d'être syncro avec le revenu moyen.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 7 janvier 2020 21 h 55

      Petit correctif, ces entreprises a trop gros salaire de PDG ne représente 0.06% de toutes les entreprises mais 0.0085%, soit de 1 sur 10,000.

      Convenez que ce petit groupe qui fait scandale ne représente absolument pas "l'entreprsie" au Canada.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 7 janvier 2020 08 h 09

    Excellent édito !

    Bravo !

    • Marc Pelletier - Abonné 7 janvier 2020 13 h 07

      Je suis d'accord avec vous, mais il ne montre qu'un seul côté de la médaille : il faudrait aussi pouvoir décoder pourquoi, à l'interne, les Cies gèrent ainsi ?