Décennie 2020: démocratie, rempart de liberté

Depuis toujours, sociologues, politologues et autres spécialistes des sciences humaines tentent d’analyser de façon dite scientifique l’époque qui les nourrit, avec un succès pour le moins mitigé, surtout lorsqu’il est question de prévoir la suite.

Que reste-t-il aujourd’hui de notre petit Printemps érable, sinon l’éclosion d’une myriade de groupuscules porteurs de propositions souvent généreuses, mais contradictoires, et parfois même très peu démocratiques ?

Ce qui retient surtout l’attention en ce début de 2020, ce n’est plus la lutte du mouvement ouvrier pour renverser le grand capital comme le prévoyaient Marx, Lénine et Mao, mais celle des mouvements citoyens que ces auteurs mythiques du siècle précédent décrivaient comme étant de la « petite bourgeoisie » d’abord préoccupée par son propre sort. Ce qui se traduit de nos jours par des revendications liées notamment à l’identité — sexuelle, raciale, nationale — et à l’environnement entendu au sens large.

Qui peut dire aujourd’hui d’où viendra le changement ? De la droite ou de la gauche ? De toute façon, qu’est-ce que la droite et la gauche de nos jours quand on exclut les cas les plus évidents, de Trump à Xi Jinping en passant par Bolsonaro et Kim Jong-un ?

La réponse n’est pas simple dans l’analyse des enjeux en matière de droits de la personne, d’identité, de croyance religieuse ou de liberté d’expression. Peut-on à la fois défendre le droit des Autochtones et des peuples minoritaires à conserver leur culture tout en niant celui des États nationaux à réguler leur immigration ? Ou, à l’inverse, souhaiter une baisse du nombre d’immigrants alors que la place du Québec en Amérique ne cesse de diminuer ?

De même pour la liberté d’expression : est-ce de gauche ou de droite d’imposer par la force le silence d’un conférencier sous prétexte qu’il menace le « safe space » d’un groupe minoritaire, mais très actif ?

Même lorsqu’il est question de rapports de classe plus traditionnels entre travailleurs et employeurs, la ligne entre la gauche et la droite est moins évidente qu’hier. La protection des acquis syndicaux est-elle toujours une lutte progressiste, quels que soient ces acquis et les secteurs de l’économie concernés ? Un exemple : quel est l’âge raisonnable pour la retraite ? 52 ans comme chez les cheminots français ou 67 ans comme en Norvège ?


 
 

De la dernière décennie, l’année 2019 fut certainement la plus marquée par la montée du sentiment d’urgence en matière de lutte contre le réchauffement climatique et la protection de l’environnement en général. Sans doute à cause de son objectif ultime, le mouvement se perçoit comme étant fondamentalement progressiste.

Or, il est loin d’être homogène et il est certainement impossible d’adhérer à toutes ses propositions, dont certaines flirtent avec l’autoritarisme antidémocratique quand elles ne sont pas simplement risibles, comme celle de ne pas utiliser la laine des moutons et le miel des abeilles afin de mettre fin à « l’exploitation » de ces espèces.

Puis il y a cette confiance quasi mystique dans le retour aux techniques de production du passé ou, à l’inverse, aux technologies de l’avenir. Toutes les nouvelles technologies ne sont pas souhaitables, même s’il est indéniable que les changements rêvés seront rendus possibles grâce à la recherche et à l’innovation. Mais l’esprit critique s’impose, plus que jamais.

Plus on tarde à agir contre le réchauffement climatique et plus le risque d’échec et les coûts associés seront élevés, dit-on. Mais c’est aussi vrai que plus une transition économique ou technologique est rapide et radicale, plus elle est perturbatrice et coûteuse pour la majorité des gens. Qui fera le choix de ces nouveaux outils sinon les transnationales qui auront investi les milliards nécessaires ?

Ceux qui trouvent que les GAFAM ont pris trop d’importance n’ont encore rien vu avec le déploiement des futures sources d’énergie et des objets qui en dépendront pour leur fonctionnement, le tout dans l’infonuage que l’avènement du 5G, la mise en orbite de dizaines de milliers de satellites et l’intelligence artificielle permettront de contrôler dans les moindres détails, partout sur la planète. À ces bouleversements technologiques, seuls les États peuvent encore faire contrepoids en intervenant à l’étape de la recherche et en adoptant des règles et une fiscalité appropriées.

À moins de croire à la sagesse des transnationales pour régler les problèmes de notre temps, il n’y a que la démocratie pour protéger notre droit de parole et d’influence. La démocratie, cet outil très imparfait auquel il faut quand même se rallier sans hésiter par-delà ses propres convictions politiques sous peine d’être submergés par la vague autoritaire.

18 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 3 janvier 2020 06 h 16

    La démocratie n'est pas en soi un rempart. Le sont les citoyens et les citoyennes et leur pouvoir sur les décisions des États reconnus souverains sur la scène internationale.

    Aussi leur revient-il d'infléchir les politiques de l'État, qui a créé leur citoyenneté. Dans le système politique canadien, c'est rare sauf avec un gouvernement de coalition, mais le serait plus avec un scrutin proportionnel se rapprochant d'une proportionnelle générale.

    Dans une province, ce qu'est le Québec, les citoyens et les citoyennes sont canadiens et canadiennes -il n'existe pas de citoyennté québécoise- qui y votent pour une gestion provinciale au sein du Canada, celle-ci étant complémentaire dans un sens ou dans un autre. Que ces votes soient associés à un scrutin proportionnel ne changera que leur niveau de conscience, pas le régime canadien.

    Une ouverture aux vues des transnationales par un État dit indépendant, c'est connu, a des impacts sur les provinces, car elles ne disposent pas des pouvoirs régaliens des États indépendants. Conséquemment, pour elles, nager à contre-courant contient des risques, la tendance étant plutôt de suivre le courant, ce que fit le deuxième gouvernement Bourassa qui s'ajusta à l'approche du Canada pour gérer la province.

    Toujours dans l'esprit du renforcement de la démocratie, qui est l'objet de votre texte, dans une province, soit qu'on opère selon les choix des citoyens et des citoyennes canadiennes, soit que les citoyens et les citoyennes canadiens de cette province se transforment en futurs citoyens et futures citoyennes d'un État québécois indépendant et procèdent à sa création, ce qui implique aussi, parce qu'ils le font, qu'ils entendent revoir leur système politique.

    Dire ça n'a rien d'abstrait. C'est ce qui s'est fait sous le gouvernement Parizeau sans toutefois faire écho à la citoyenneté et au pourvoir des futurs citoyens et futures citoyennes. C'est pourtant ce qui s'imposait.

    • Johanne Archambault - Abonnée 3 janvier 2020 09 h 37

      Entre les résultats imparfaits du système actuel et la tyrannie d'une minorité agissante associée au gouvernement par un parti minoritaire aggripé au pouvoir, devinez ce qui me paraît préférable! Ne vous semble-t-il pas qu'au total la plupart de nos concitoyens sont "plutôt d'accord"avec la société dans laquelle nous vivons?
      Je ne suis pas sûre qu'il y aurait autant de colonies de peuplement (juives) en Israël si l'influence des partis religieux n'était pas aussi disproportionnée par rapport à leurs propres scores électoraux. Sans le pouvoir de marchandage que leur confère le système israélien, l'éternel conflit serait peut-être plus près d'aboutir à un accroissement de justice.

    • Claude Bariteau - Abonné 3 janvier 2020 14 h 00

      Mme Archambault, le scrutin proportionnel en Israël est national et le seuil d'entrée dans le partage des sièges est de 3,25% du suffrage, ce qui permet l'élections personnes pour un parti qui atteint ce nombre pour participer à la répartition nationale des sièges.

      il en découle des alliances si aucun parti n'obtient 50% + 1 des votes. Il s'agit d'un choix des citoyens et des citoyennes. Les sondages faits au Québec sur le recours à un scrutin proportionnel ont démontré un accord à plus de 70% en faveur d'une proportionnelle mixte avec répartition régionial sur base des résdultats du scrutin de circonstriptions, qui diffère du scrutin proportionnel intégral mais s'en rapproche le plus avec un seuil d'entrée entre 3 et 5 % et au plus 9 régions pour la proportionnelle

      LA CAQ a déposé un projet qui s'éloigne de l'entente quadripartite en 2018, car elle propose un seuil d'entrée de 10% et une 17 régions, ce qui a pour effet de diminuer l'effet d'un scrutin proportionnel visant à corriger les biais à la démocratie du scrutin actuel hooni âr M. Lévesque.

      Quant à vos remarques sur le mode de scrutin israélien, je ne les partage pas.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 3 janvier 2020 07 h 32

    Conseil de vie démocratique

    Roméo Bouchard, parle, en réforme de démocratie, du Porjet papineau. ( voir Internet)
    Il parle aussi de mettre sur pieds des " conseils de vie démocratique", par régions et dans les villes, je suppose.
    J'aimerais bien voir des sujets de discussions, des ordres du jour, dans de tels conseils.
    Nous maquons d'imagination et de créativité dans le domaine de la démocratie.

  • Hermel Cyr - Abonné 3 janvier 2020 09 h 16

    Merci pour cet éditorial …

    … qui pose des questions qui montrent la complexité des réalités et des enjeux que nous devrons confronter dans les années à venir et dont le principal mérite est de prévenir contre la tentation de simplifier à outrance les façons de les poser. Les faiblesses du débat public sont toujours associées à des positions idéologiques étroites dominées de nos jours par une tendance au moralisme ou dominent les états d’âme de l’affect et un technicisme étroitement économiste.
    Poser les problèmes proprement présuppose une bonne dose d’esprit critique dont vous avez mille fois raison de dire qu’il « s’impose, plus que jamais ».

  • Yves Corbeil - Inscrit 3 janvier 2020 09 h 43

    Quel sens faut-il donné à notre vie dans le monde d'aujourd'hui

    C'est quoi le sens de la vie aujourd'hui pour l'ensemble de la collectivité. Est-ce que cela existe encore le collectif quand il ne semble plus y avoir rien d'autre que l'individuel qui domine à cette époque technologique ou il y a tellement de pertubateurs, de bruiteurs, de faussaires... Nous sommes inondé de tout cela et il ne semble pas y avoir de direction à suivre guider par un mouvement collectif comme autrefois il en existait dans nos communautés, plus de repères. En fait, est-ce qu'il y a une communauté qui rassemble toutes les communautés qui forment notre société aujourd'hui. L'éclatement de celle-ci pour faire place aux libertés individuelles ne fait rien de bon pour apporter un début de solution aux problèmes qui menacent notre quiétude. La technologie explose et pourtant on tarde à voir les bénifices pour nos communautés, tout est dirigé vers l'individu et nous sommes plus isolé que jamais, pris dans ce tintamarre technologique. Ya trop de lièvres et au final on se nourrit pas bien. La démocratie c'est pour le peuple et elle nous démontre ses limites de plus en plus quand ceux qui sont en charge de la faire appliquer la détourne à bon escient.

  • Cyril Dionne - Abonné 3 janvier 2020 09 h 58

    Ah! « ben », câline de binne

    Cela n’existe plus la lutte du mouvement ouvrier pour renverser le grand capital comme le prévoyaient Marx, Lénine et Mao. Les syndiqués sont devenus la bourgeoisie alors que les autres travailleurs pavoisent dans la pauvreté. D’où la gauche plurielle à la Québec solidaire qui aime nous renvoyer à l’époque de deux siècles passés. Le Printemps érable en est toute une illustration de gens bien nourri qui en veulent plus.

    Il faudrait arrêter de penser en termes de gauche ou de droite puisqu’ils ne sont que des concepts existentiels qui prennent leur sens seulement dans une rhétorique qui échappe à 95% de la population. La question qui tue : « Peut-on à la fois défendre le droit des Autochtones et des peuples minoritaires à conserver leur culture tout en niant celui des États nationaux à réguler leur immigration? » Sur cela, la nouvelle gauche est bouche bée. Mais une baisse d’immigrant n’abaissera pas la place du Québec en Amérique en termes de prestige socio-économique ou bien d’innovation technologique? Pardieu, la Suisse est un très petit pays mais qui prend beaucoup de place.

    Ceci dit, on ne peut pas restreindre la liberté d’expression dans des antres publics que sont les universités qui existent justement pour cela. Le « safe space » une d’une idiotie bien du 21e siècle. Idem pour l’appropriation culturelle et la discrimination positive.

    Mais pour les changements climatiques, ce n’est pas en retournant au Moyen Âge que nous allons solutionner ce dilemme. Durant le Krach de 1929, l’économie mondiale avait régressé de 15% à son azimut. Aujourd’hui, on parle de 33% et plus si on veut atteindre les cibles du C02 qui sont publicisées partout pour 2030 et 2050. Impossible est devenu Français. Ce sera la révolution dans les rues faite par les mêmes qui ont scandé les slogans d’une économie de partage en faisant de la simplicité volontaire et la décroissance économique, les parangons de la vertu qui carbure à l'autel de la sainte rectitude écologique.

    • Christian Montmarquette - Abonné 3 janvier 2020 15 h 07

      "Québec solidaire qui aime nous renvoyer à l’époque de deux siècles passés." - Cyril Dionne

      1 ) Que dites-vous du capitalisme qui aime nous renvoyer à une époque de sept siècles passés?

      "Depuis le 14ème siècle, le centre de l'économie-monde européenne s'est déplacé régulièrement diffusant le capitalisme dans toute l'Europe" - Histoire du capitalisme - Wikipédia

      2 ) Qu'est-ce qu'il y a du 18e siècle dans les engagements de Québec solidaire 2018:

      - Le salaire minimum à 15$ de l'heure ?

      - La gratuité scolaire du CPE à l'université ?

      - L'augmentation des prestations d'aide sociale ?

      - La réduction des tarifs de transport en commun de 50% ?

      - Une assurance dentaire pour tout le monde ?

      - Un régime de pension universel ?

      - La création de Pharma-Québec ?

      - L'augmentation des redevances sur les ressources naturelles ?

      - Des CLSC ouverts 24 heures par jour 7 jours sur 7 ?

      - L’augmentation du nombre de paliers d'impôsition pour une fiscalité plus équitable ?

      - La construction de nouveaux logements sociaux ?

      - La création d'une banque nationale du Québec ?

      - La création d'un réseau national de transport interurbain efficace ?