L’Inde face à ses démons

Beaucoup le pronostiquaient quand Narendra Modi et son Parti du peuple indien (BJP, droite religieuse) ont massivement remporté leur premier mandat en 2014 sur promesses d’emplois et de lutte contre la corruption. À savoir que, faute de remplir ses promesses, le premier ministre Modi n’allait pas hésiter à cultiver son pouvoir et sa popularité en faisant jouer plus librement ses convictions idéologiques fondées sur la promotion de l’hindouisme politique et la diabolisation de la minorité musulmane (14 % de la population). C’est aujourd’hui ce qui se produit avec l’adoption par le gouvernement du BJP, non moins massivement réélu en mai dernier pour un deuxième mandat, d’une « réforme » de la loi indienne sur la nationalité.

Résumons : le Parlement indien a adopté à la mi-décembre le Citizenship Amendment Act (CAA), une législation qui, modifiant une loi de 1955, régularise le statut des réfugiés hindous, sikhs, chrétiens, jaïns, bouddhistes et parsis arrivés avant 2014 et ayant fui « pour des raisons religieuses » l’Afghanistan, le Pakistan ou le Bangladesh. Pas un mot sur les réfugiés musulmans, qui restent sans droits, comme l’Inde n’a jamais ratifié la Convention relative au statut des réfugiés datant de 1951.

L’affaire soulève un grand débat. Si une large part de son électorat n’en tient pas rigueur à M. Modi, il reste que les Indiens sont descendus en grand nombre dans la rue depuis deux semaines pour exprimer leur désaccord à l’égard de cette loi discriminatoire. D’aucuns vont jusqu’à dire que ce sont les fondements mêmes de l’ample démocratie indienne qui sont ébranlés. Une démocratie qui repose depuis plus de 60 ans, malgré l’extrême prégnance du religieux dans la vie de tous les jours en Inde, sur une Constitution qui met en avant le principe de sécularisme défendu par les pères de l’indépendance, l’ex-premier ministre Jawaharlal Nehru et le mahatma Gandhi. Ainsi que l’affirme l’indologue Christophe Jaffrelot, ce sécularisme a permis de transcender les clivages confessionnels. Il aura été le ciment qui explique en partie que cette Inde très complexe et très diversifiée arrive encore à former une nation.

Aussi la décennie 2010 se clôt-elle dans le sous-continent sur une tentative à peine déguisée de liquider cet héritage laïque.

À la clé, la répression des opposants ne s’est pas fait attendre : une trentaine de personnes ont été tuées dans les manifestations jusqu’à maintenant, souvent par balles, alors que des manifestants ont été arrêtés par milliers et que des intellectuels, comme l’historien de premier plan Ramachandra Ruha, ont été détenus. Ce à quoi sont venues s’ajouter les coupures d’Internet, pratique courante en Inde pour étouffer les mouvements de protestation.

S’exprime par cette histoire un malaise multiforme, qui montre bien que l’Inde est de son siècle. Dans des conditions qui lui sont spécifiques, ce pays de 1,3 milliard d’habitants jongle avec des enjeux et des problèmes qui sont ceux de nos démocraties occidentales : la libéralisation économique amorcée en 1991 a créé un boom qui a certes élargi l’économie de consommation et réduit la pauvreté, mais elle a également donné lieu dans les années 2000 à un redoublement de la corruption et à un creusement des inégalités, concurremment à la perpétuation de l’inique système de castes. Le vieux Parti du Congrès (social-démocrate et laïque) s’effondrant, la décennie qui s’achève a vu la parole intolérante libérée, comme ailleurs dans le monde, par l’arrivée au pouvoir de la droite dure du BJP et de son idéologie de « l’hindutva » (« hindouïté »), en vertu de laquelle ne sont indiens que les hindous.

Il faut dire, pour autant, que la marginalisation de la minorité indo-musulmane (200 millions de personnes, soit l’équivalent de la population du Pakistan) a largement précédé l’arrivée au pouvoir du BJP. En emploi comme en éducation, les musulmans sont depuis longtemps au bas de l’échelle socio-économique et font depuis longtemps l’objet d’ostracisme. La partition en 1947 de l’Inde et du Pakistan a provoqué des blessures qui n’ont jamais été guéries, ainsi qu’en fait foi l’inextricable conflit du Cachemire. Dans les faits, il n’est pas interdit de penser que la laïcisation de la société indienne est demeurée superficielle et le Congrès a trop souvent instrumentalisé le religieux à des fins électorales, plutôt que de s’employer à enraciner cette laïcité. Ce que le BJP se trouve aujourd’hui à faire, c’est ajouter une pierre à l’édifice en avançant depuis 2014 des lois qui institutionnalisent la discrimination dont les musulmans ont toujours été victimes. Voilà en quoi ceux qui manifestent contre le CAA ne demandent qu’à voir le pays faire face à ses démons.

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6 commentaires
  • Johanne Archambault - Abonnée 31 décembre 2019 09 h 38

    Merci

    De vos reportages et éditoriaux. Il nous manque des "éléments" en ce qui concerne l'Inde: parsis et jaïns (surtout), sikhs: qui sont-ils? Hindous de même à vrai dire; et la géographie, les castes, les classes... puissiez-vous avoir le loisir d'y revenir dans les pages du journal. Bonne Année!

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 31 décembre 2019 19 h 40

      Mme Archambault,

      Vous trouverez vos réponses sur Wikipédia. L'éditorialiste ne donne pas un cours d'Inde 101, il n'a pas l'espace pour cela.

      Bonne année !

  • Nadia Alexan - Abonnée 31 décembre 2019 11 h 02

    «Diviser pour régner» n'est pas une approche humaniste.

    La résurgence de clivages ethniques et religieux au commencement du 21e siècle n'avance pas la cause de l'humanité. Au lieu d'effacer ces clivages qui réduisent la dignité humaine, les gouvernements populistes sont en train de les attiser.
    La politique de «diviser pour régner» est une approche machiavélique du 19e siècle qui divise au lieu de réunir les populations. Seule l'adoption de la laïcité, la division entre la religion et l'état, peut avancer les peuples vers l'humanisme universel.

  • Michel Fontaine - Abonné 31 décembre 2019 11 h 46

    La tyrannie des majorités

    L'Inde est un exemple du danger qui guette des minorités quand des gouvernements, disant s'appyer sur la volonté de la majorité, adopte des lois qui mettent en péril les droits et libertés des minorités pour plaire à cette majorité et se faire réélire, d'où l'importance pour nos tribunaux de faire respecter nos chartes des droits et libertés, fondement de notre démocratie et d'un vivre-ensemble harmonieux.

    • Nadia Alexan - Abonnée 31 décembre 2019 15 h 33

      Le vivre ensemble harmonieux se base sur la laïcité et la citoyenneté, pas sur les clivages ethniques et religieux qui attisent la division. La religion se pratique en privé. L'on n’a pas besoin d'étaler nos croyances religieuses en public. C'est la raison pour laquelle la laïcité de l'État est primordiale.
      Le gouvernement indien qui exclut une religion en particulier de la citoyenneté pratique le fascisme.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 31 décembre 2019 19 h 45

    Comment en vouloir à l'Inde ?

    La seule religion qui pose problème dans ce pays (et dans tous les autres), c'est l'islam, une religion dure, selon l'ex-président Sarkozy.

    Les musulmans ont beau maudire Modi, tant que leur religion ne se sera pas modernisée, ils ne l'auront pas facile dans le monde.