Vague à l’âme collectif

L’Organisation mondiale de la santé estime qu’en 2020, sur l’ensemble des maladies et troubles affectant les humains, la dépression sera la deuxième cause de maladie et d’incapacité, après les affections cardiovasculaires. Au Québec, une personne sur cinq sera atteinte d’un trouble de santé mentale pendant sa vie et, selon les données colligées par le ministère de la Santé et des Services sociaux, moins de la moitié de ces personnes consulteront pour tenter d’apaiser leur détresse.

Docteur, nous souffrons d’un immense vague à l’âme collectif.

Dans son Plan stratégique 2019-2023 dévoilé début décembre, le ministère de la Santé affiche toujours un objectif d’amélioration de « l’accès aux services en santé mentale », mais l’intention de la CAQ n’est plus de vider la liste d’attente des 15 000 jeunes et adultes n’ayant pas eu accès en première (12 000) et deuxième (3000) lignes aux services espérés, mais plutôt de la réduire de 90 % en l’espace de cinq ans. Accès de réalisme ou coup de déprime gouvernemental ?

15 000 personnes s’enfoncent dans un certain spleen chaque jour un peu plus, car on n’arrive tout simplement pas à les diriger vers le professionnel ou le service dont on sait pourtant qu’il pourrait les aider à remonter une pente, et surtout, leur éviter de s’enfoncer davantage. À la mi-décembre, les dirigeants de huit ordres professionnels du domaine de la santé mentale et des services sociaux ont parlé d’une seule voix — un fait rare ! — pour dénoncer le manque d’accessibilité aux services et souligner au passage l’effet désastreux de ces manquements du système sur le moral des troupes. En contexte de pénurie de main-d’oeuvre, alors que le réseau de la santé mise sur le recrutement de forces vives, près de la moitié des membres de ces ordres professionnels affirment avoir songé à quitter la profession, las de cette impuissance chronique.

Docteur, nous voilà à ce point indisposés que même nos experts soignants s’écroulent, souffrant de ne pouvoir remplir leur rôle adéquatement.

La société n’a de cesse de fournir des indices de son mal de vivre grandissant. Les portraits statistiques les plus récents sur la santé des jeunes montrent de nouvelles générations composant en masse avec toutes sortes de déclinaisons du trouble anxieux, valsant de l’anxiété de performance à l’écoanxiété. Tôt ou tard, il faudra s’attaquer avec courage et aplomb aux effets néfastes du nombre d’heures excessif passé par les enfants devant les écrans, du plus petit âge aux heures tourmentées de l’adolescence. Il fut une époque pas si lointaine où l’on analysait les dommages causés par les séquences de violence vues sur jeu vidéo ou dans des films. Nous voilà désormais contraints de nous assurer que le temps d’écran quotidien ne supplante pas le temps de présence à l’école, le premier causant des effets dépressifs connus.

L’éducation et la santé n’ont pas tellement coutume de tricoter ensemble leurs plans d’action, mais le diagnostic santé des jeunes le commande pourtant, et de manière urgente. L’Assemblée nationale a été le théâtre en novembre d’une commission parlementaire uniquement axée sur l’augmentation galopante de la consommation de psychostimulants par les enfants et les jeunes en lien avec le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH) ; il y fut question de surdiagnostic, de mauvais diagnostic et d’absence de diagnostic. Dans ce brouillard, une certitude : on ne pourra pas longtemps imaginer que les souffrances de l’école — enseignants surchargés, augmentation des élèves en difficultés — n’ont rien à voir avec notre bilan de santé collectif.

En 2019, Québec a mené deux forums sur la santé mentale en guise de prélude à une stratégie fort attendue. Ils ont permis d’entendre un concert de voix se préoccupant du manque de ressources, mais aussi de l’organisation des services, et de l’excès d’attention accordée à l’intervention de première ligne au détriment d’axes cruciaux mais négligés comme la prévention et les suivis — des patients expédiés à l’urgence pour tentatives de suicide sont encore retournés chez eux sans le moindre suivi quelques heures après leur entrée, une réelle aberration, pour ne pas dire un scandale. La stratégie nationale de prévention du suicide promise par la ministre de la Santé, Danielle McCann, devra donc s’attarder aussi à l’avant et à l’après.

Docteur, il semble que notre cafard collectif soit devenu ni plus ni moins qu’un enjeu de santé publique. Cela appelle une action concertée des ministères concernés et la volonté du gouvernement en place d’en faire une de ses priorités.

19 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 27 décembre 2019 06 h 25

    De cette ( je cherche à qualifier ) statistique...

    ...du «un sur cinq», j'ai, au passé, fait partie.
    Quel sujet que celui que vous osez aborder madame Chouinard que je remercie.
    «Vague à l'âme, « spleen», «Blues » de la vie et vide intérieur ont un temps occupé énormément d'espace dans ma vie ou à qui j'ai accordé beaucoup d'espace.
    Avec de l'aide, beaucoup d'aides, nous en avons fait une profonde autopsie en allant réveiller tous mes squelettes de placards endormis. Je pense qu'il manque à votre analyse madame Chouinard deux mots. Deux mots que ces gens qui m'ont aidé m'ont posés.
    Je vous les partage : « POURQUOI ? » et « COMMENT ?» Oui, pourquoi ce mal d'être, ce mal de vivre, ce dévorant vide intérieur, ce mal être dans ma peau et comment, dans ta vie, en es-tu arrivé là ?
    Dans la grande ligne de mes psychothérapies : j'ai vécu, un temps, comme le chante Marjo : «À fond la caisse », adepte du 110% j'étais. Les limites....elles étaient faites pour être dépassées, défoncées.
    Et je me suis brûlé l'intérieur. Oui, par en dedans, j'ai grugé tranquillement pour me « ramasser », auteur d'unn drame en prison puis au pénitencier. Verdict psychiatrique: psychose réactionnelle brève. Et cette psychose, j'ai, sans avis médical, fait la division : psychose émotionnelle, psychose rationnelle et psychose spirituelle.
    Et des trois nous avons fait analyse. Nous avons «autopsié» jusqu'au « fond des trognons ». C'est profond les « trognons ».
    Tout un vide que celui existentiel !
    Aujourd'hui ?
    Mes 76 grisonnants printemps ( aux tempes) sont heureux et surtout reconnaissants.
    Oui, très reconnaissants à l'égard de toutes ces femmes et ces hommes qui m'ont, de tant de façons, aidé à répondre, à vivre, à apprivoiser, à appliquer les deux mots sus-mentionnés : « POURQUOI ? » et « COMMENT ? »
    Presque tout s'explique, si peu se justifie.
    Je conclus avec une rengaine. « L'Homme ne se construit pas seul, ne se déconstruit pas seul et ne se reconstruit pas seul» Humblement, j'en témoigne.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages
    Saint-

  • Marc Therrien - Abonné 27 décembre 2019 06 h 44

    Grosse fatigue


    Comme pour beaucoup de problématiques installées dans le rapport dialectique individu-société, il est aussi évident que pour la santé mentale et son contraire la maladie mentale, on a intérêt à réunir les dimensions individuelles et sociales pour améliorer la compréhension du problème et espérer des solutions créatrices et intégratives. Mais la tendance lourde du scientisme conduit encore souvent à penser de façon dichotomique en séparant et isolant les phénomènes pour mieux les analyser.

    Ainsi, dans une perspective éco systémique, on tient compte de l’importance du contexte pour situer et analyser l’apparition et l’évolution d’un comportement. L’anormal ou le pathologique est une notion bien relative qui évolue selon les contextes sociaux, économiques et historiques. Si autrefois, du temps de Freud, la névrose était le nom donné à la maladie qui reflétait les tensions entre les capacités individuelles et les exigences sociales, aujourd’hui, c’est par la prévalence du trouble anxieux-dépressif qu’on établit l’intensité du malaise social. Du temps de la névrose, c’était le sentiment de culpabilité de ne pas répondre aux injonctions morales de la société oppressive qui rongeait l’individu se sentant inadéquat. De nos jours, dans notre société libérée où l’individu dispose de multiples options pour devenir l’être unique et original qu’il veut, c’est la fatigue existentielle de fond qui guette tout un chacun qui, souffrant de la comparaison continue avec autrui, n’a de cesse de se sentir insuffisant parce qu’il trouve toujours à ses yeux quelqu’un qui a l’air plus accompli et épanoui que lui. Dans le monde des apparences, si exister, c’est être perçu, être heureux, c’est être avantageusement perçu.

    Le lecteur intéressé par une perspective sociologique de la dépression pourra visiter, entre autres, Marcelo Otero professeur à l’UQÀM, auteur de « L’Ombre portée. L'individualité à l'épreuve de la dépression »

    Marc Therrien

  • Gaston Bourdages - Abonné 27 décembre 2019 06 h 58

    Et si ces questions étaient aussi posées...

    « Comment est-ce que je vis ma vie ?» - «Quel en est son rythme ?» - «Pourquoi est-ce que je la vis ainsi ?»
    Je hoche la tête devant les coûts sociaux à venir sur «Le vague à l'âme collectif »
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux.

  • François Beaulé - Inscrit 27 décembre 2019 08 h 16

    Et pourtant...

    Il y a quelques décennies, on disait que la contraception et l'avortement médicalisé ferait en sorte que chaque enfant serait désiré et que cela ferait des enfants plus heureux. Le nombre de naissances, la fécondité s'est effondrée il y a près de 50 ans. Pourtant le nombre de jeunes souffrant de problèmes mentaux a augmenté. La réthorique féministe était fausse. L'égalité homme-femme, bien qu'incontournable, n'est pas un projet de société, nous en avons la preuve maintenant.

    La nécessaire égalité homme-femme a fait partie d'un gigantesque mouvement individualiste et économiste, destructeur de la société et de la nature. Il faudra des changements radicaux pour changer notre mode de vie et notre rapport à la nature. Il faut aussi que les hommes et les femmes aient le temps de mieux se consacrer aux soins et à l'éducation de leurs enfants. Des enfants qui sont trop peu nombreux au Québec.

  • Michel Lebel - Abonné 27 décembre 2019 08 h 19

    Une société malade

    Au plan de l'esprit, je crois qu'on peut affirmer que notre société est malade. Donc elle produit de plus en plus de malades de l'esprit. Vaste problème qui ne pourra se régler en un tour de main. Les grands repères, comme la famille et l'Église étant fortement fragilisés, les personnes, dans un monde devenu très individualiste, sont très souvent laissées à elles--mêmes. Je ne vois pas hélas de solution rapide à l'horizon.

    M.L.

    • François Beaulé - Inscrit 27 décembre 2019 10 h 18

      Les gens sont devenus individualistes parce que la conception individualiste de l'être humain a été promue par le libéralisme et le système capitaliste. C'est donc cette conception, cette mentalité, cet esprit qu'il faut changer.

      Il faut une nouvelle religion pour y arriver. Le catholicisme étant trop centré sur le salut individuel et niant la valeur en soi de la société. L'Église catholique a voulu se substituer à la société comme intermédiaire entre l'individu et Dieu.

    • Marc Therrien - Abonné 27 décembre 2019 12 h 15

      Une société malade de la gestion comme la décrit Vincent de Gaulejac dans « La Société malade de la gestion : idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social ». Une société obsédée par la performance et la recherche de l’efficacité envahie par les normes et les mesures qui passe son temps à calculer et qui a perdu de vue que ce qui a le plus de valeur ne se quantifie pas.

      Marc Therrien

    • Jacques de Guise - Abonné 27 décembre 2019 16 h 40

      Vous avez bien raison M. Therrien,

      Quand tout ce qui compte c'est ce qui se compte on aboutit inévitablement à une société malade de sa gestion.