Gigantesques écarts à négocier dans le secteur public

Les deux dernières négociations en vue du renouvellement des conventions collectives dans le secteur public, celles de 2009-2010 et de 2014-2015, visaient avant tout, pour les syndiqués, à préserver leurs acquis, devant la volonté d’austérité du gouvernement libéral. Il en va tout autrement pour les négociations actuelles qui sont l’occasion, espèrent les négociateurs syndicaux, d’effectuer un certain rattrapage, tant sur le plan salarial que sur celui des conditions de travail, particulièrement dans les réseaux de la santé et de l’éducation.

Il faut dire que les finances publiques sont reluisantes, poussant le gouvernement caquiste à devancer, dans la dernière mise à jour économique et financière présentée en novembre par le ministre des Finances, Eric Girard, la réalisation des promesses touchant la hausse de l’allocation famille et l’abolition de la majoration du tarif des services de garde subventionnés.

Pour mettre les choses en perspective, l’État a dégagé un surplus imprévu de près de 3 milliards, par rapport au budget de l’an dernier, ce qui équivaudrait à une hausse de salaire de 7 % pour l’ensemble des 550 000 employés de l’État.

Dans ce contexte où les finances publiques regorgent de surplus — une situation qui pourrait toutefois ne pas perdurer —, les centrales syndicales ont fait preuve d’imagination, voire d’enthousiasme, en formulant leurs demandes salariales.

Les infirmières se sont montrées particulièrement gourmandes. La Fédération interprofessionnelle de la santé, qui fait équipe avec l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux, a réclamé un total de 21,6 % en trois ans, ce qui représente, en plus d’un rattrapage pour l’austérité passée, une hausse du pouvoir d’achat de ses membres.

Les demandes des autres centrales sont de la même eau. La CSN innove en demandant une hausse du salaire de 3 $ l’heure pour tous ses membres dès la première année, ce qui favorise, en pourcentage, les gagne-petit, et 3 % pour chacune des deux autres années des conventions collectives. Les enseignants représentés par la CSQ réclament une augmentation de 8 % la première année afin de rejoindre la moyenne canadienne.

Les offres salariales du gouvernement sont à des années-lumière des demandes syndicales. Le président du Conseil du trésor, Christian Dubé, a proposé la semaine dernière des augmentations en deçà de l’inflation pour l’ensemble des employés de l’État, soit 7 % en cinq ans, plus un montant forfaitaire de 1000 $ pour les 350 000 employés qui sont au sommet de l’échelle salariale. Toutefois, le gouvernement négociera, au sein de deux « forums » distincts, l’élimination des premiers échelons pour les enseignants ainsi qu’un redressement salarial pour les préposées aux bénéficiaires. Un troisième forum portera sur la santé des syndiqués et l’absentéisme, qui coûte très cher à l’État.

En ce qui a trait aux conditions de travail non salariales — le normatif —, on s’est montré vague du côté de la santé, mais dur envers les enseignants, en remettant sur le tapis des demandes patronales de 2015 et en prônant l’abolition de certaines règles d’ancienneté. Pour la Fédération autonome de l’enseignement et la Fédération des syndicats d’enseignement, ces exigences entrent en contradiction avec le discours gouvernemental sur la valorisation de la profession d’enseignant.

La rareté de la main-d’oeuvre touche désormais l’État, en santé et en éducation, certes, mais aussi dans la fonction publique. Dans son dernier rapport, l’Institut de la statistique du Québec constate d’importants écarts entre la rémunération globale des employés de l’État québécois, ce qui comprend les avantages sociaux et les régimes de retraite, et celles des employés municipaux (+35 %) et des employés du gouvernement fédéral (+17 %). Un écart de 14 % avantage le secteur privé syndiqué. Les employés de l’État québécois ne conservent une avance qu’avec les salariés non syndiqués du privé.

Voilà pour la rémunération. Mais que dire des conditions de travail et de l’organisation déficientes en santé et en éducation ? Que dire des milieux de travail dynamiques et des possibilités d’avancement qu’offre le secteur privé ?

Le Conseil du trésor rejettera les demandes salariales qu’il juge exagérées. Mais plus que jamais, le gouvernement devra tenir compte, dans le cadre de ces négociations, des problèmes de rétention des employés de l’État et d’attraction affectant des postes du secteur public. Il est révolu le temps où la sécurité d’emploi qu’offrait l’État, alliée à une rémunération concurrentielle, permettait au secteur public québécois de combler facilement tous ses besoins de main-d’oeuvre.

5 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 23 décembre 2019 07 h 49

    Lors de cette négociation, le gouvernement Legault jouera son avenir s'il ne redresse pas la situation des salaires et des conditions de travail chez les employé/e/s de l'État du Québec.

    Les données que vous révélez témoignent du travail de sape entrepris par le PLQ pour transformer salaires et conditions de travail des employé/e/s de l'État du Québec en-deçà des employé/e/s des municipalités, de ceux des entreprises privées syndiquées et de l'État fédéral.

    Il faudrait avoir aussi un tableau comparant la situation des employé/e/s n Colombie-Britannique, en Alberta et en Ontario ? Ça m'apparaît essentiel pour cette négociation.

    Il y a aussi les avantages octroyées aux entreprises dont la majorité d'entre elles (petites, moyennes et grandes) bénéficient de dégrèvement d'impôts ou de subventions diverses qui révèlent que leur apport à la collectivité est minimale pour ne pas dire plus, ce qui permet d'enrichir leurs propriétaires.

    Le fait que les finances publiques se portent bien est d'avantage relié à la baisse du dollar canadien lié à celle de la valeur du pétrole canadien et du dynamisme de l'économie américaine, deux facteurs qui stimulent les activités de production de biens pour exportation en Ontario et au Québec, générant pas ricochet des retombées dans plusieurs commerces, sauf dans les services collectifs, exception faite des médecins et des cadres de l'État.

    Le gouvernement Legault a axé ses politiques pour stimuler les activités des entreprises en leur fournissant des employé/e/s bien formé/e/s et en santé en sous-payant ceux et celles qui font ce travail, transformant la fonction publique en un appareil plus au service du capital que l’ensemble de la population du Québec.

    Ce biais qui ressortira très vite et ce ne sont pas des cadeaux ici et là qui changeront la donne même si le PM Legault s’active pour maintenir sa cote.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 23 décembre 2019 09 h 18

      Les québécois qui aiment Legault ,dit le sondage.On verra mieux apres le règlement avec les employés de l'état.

      Imaginez ces emloyés dans la rue et "on verra" sa cote tomber quand le monde se rendra compte qu'il maltraite ses meilleurs serviteurs,

      L'offre actuel à ces travailleurs est une honte et une sottise à la Seraphin Poudrier.

    • Clermont Domingue - Abonné 23 décembre 2019 09 h 57

      Je ne crois pas votre analyse juste,mais, comme vous, je pense que le gouvernement Legault deviendra vite impopulaire à moins que les Québécois soient demi-voyants comme les Brésiliens et beaucoup d'Américains.

  • Claude Bernard - Abonné 23 décembre 2019 10 h 12

    Comparaison n'est pas raison

    En excluant les non syndiqués et les travailleurs autonomes on triche un peu, je crois.
    En ne mesurant pas la valeur de la sécurité d'emploi et du fond de retraite, aussi, il me semble.
    Si on comparait métier pour métier, comme les enseignants du privé et ceux du public, les conclusions pourraient varier.
    Les biais nous induisent en erreur et l'arbre de la généralisation nous cache la forêt de la réalité dans toute sa diversité.
    Les ministères ont besoin de travailleurs motivés, compétents et dynamiques; les salaires ne sont pas le seul paramètre à considérer, la culture de l'entreprise aussi.
    Si la perception en est négative, les meilleurs éléments iront au privé.

    • Marc Pelletier - Abonné 23 décembre 2019 16 h 07

      J'apprécie vos commentaires M. Bernard, notamment quand vous dites : En ne mesurant pas la valeur de la sécurité d'emploi et du fond de retraite, ...." Sur ce point, M. Dutrisac ne nous donne pas l'heure juste.

      Mon expérience m'a appris, à la fin de mon cours universitaire, que beaucoup de mes collègues préféraient diriger leur carrière vers la fonction publique, compte tenu des deux raisons que vous évoquez.

      Pour avoir travaillé dans le privé et ensuite dans la fonction publique, j'ai constaté que la motivation était plus élevé dans le privé : il va de soi que la sécurité d'emploi et la faible possibilité d'avancement défavorisent le secteur public en terme d'efficacité et d'efficience.

      Même s'ils vivront des déceptions, je ne crois pas que beaucoup d'employés de la fonction publique iront au privé, car ils auront trop à perdre.

      Finalement , je ne crois pas que les citoyens qui oeuvrent dans le privé se lèveront d'un bloc contre le gouvernement de la CAQ, si celui-ci ne répond que partiellement aux attentes exagérées des employés permanents de l'État.

      Même si notre gouvernement dispose d'une marge de manoeuvre impressionnante, ses promesses et d'autres attentes, que celles de ses employés, requéreront une bonne part du gâteau.