Une enfance en mille morceaux

Il n’est pas coutume qu’une commission s’arrête en plein vol pour presser le gouvernement de tout mettre en oeuvre, et de manière immédiate, pour freiner la catastrophe nommée services sociaux à l’enfance. Si la présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, Régine Laurent, s’est permis cet arrêt sur pause, c’est que la gravité de la situation commandait qu’elle rompe avec les manières de faire habituelles.

Après avoir entendu 77 témoins au cours d’une quinzaine de journées d’audience, la commission a engrangé suffisamment de matériel lourd et bouleversant pour conclure qu’au regard des besoins, l’aide et le soutien aux familles sont nettement insuffisants. Les cinq recommandations formulées cette semaine visent toutes à bonifier les ressources de programmes de prévention connus pour leur efficacité, mais qui n’ont pas les moyens de leurs ambitions.

On se rappelle avec émoi les raisons qui font que la commission Laurent fonctionne ainsi dans l’urgence. Le décès tragique d’une petite fille de 7 ans à Granby, en mai dernier, vraisemblablement après avoir subi de la maltraitance au domicile où elle vivait avec son père et sa belle-mère, a provoqué une onde de choc : la petite était connue de la DPJ, des milieux policiers et communautaires, des services scolaires et de santé, en plus du tribunal. Malgré ce filet de protection apparemment tendu sous elle, le décès n’a pu être évité. Ce scénario d’horreur n’est malheureusement pas unique.

On ne s’étonne donc pas que les membres de la commission recommandent d’abord d’agir en renforçant les rouages de la prévention. Ils demandent d’augmenter les sommes ou d’élargir la portée de programmes de soutien pendant la grossesse, dès la naissance et au cours de la petite enfance. Pour prévenir la négligence et la maltraitance, mieux vaut agir tôt en repérant les foyers à risque et en les outillant pour éviter de devoir se rendre aux services d’urgence. Il s’agit d’une rengaine connue des Québécois : renforcer la première ligne pour ne pas encombrer les brancards de l’urgence.

C’est un premier réflexe naturel, et utile, que de plaider d’abord le manque de ressources. Dans plusieurs réformes bulldozer du passé, peu importe le champ de compétences visé, on s’est arrêté à ce premier refuge, sans oser l’essentielle refonte des façons de faire. Il est improbable qu’avec une Régine Laurent à sa tête, la Commission spéciale sur la protection des enfants n’ait le courage de retourner les structures, et de corriger les vices de la loi. Son mandat est si vaste qu’il lui permet de retourner toutes les pierres. Le constat sur lequel s’appuie son action est surtout teinté d’histoires familiales tragiques et éminemment tristes, mais il tient aussi à un bilan statistique effarant : en 2005-2006, 68 000 signalements par année étaient acheminés à la DPJ, contre 105 000 aujourd’hui. « On a laissé gonfler un terrible problème », dit Mme Laurent. Certes.

Dans un des chapitres de son rapport annuel déposé en novembre dernier, la vérificatrice générale du Québec, Guylaine Leclerc, a scruté les interventions qui font suite à un signalement à un directeur de la protection de la jeunesse. Ses constats sont troublants. Des enfants qu’on signale parce que la situation commande une action rapide attendent entre 158 et 226 jours de délai moyen avant que ne soient appliquées des mesures. Le facteur de récurrence des signalements — dans une des régions analysées, plus de 10 % des enfants ont fait l’objet de 10 signalements ou plus depuis leur naissance — n’est pas associé à un facteur de risque, ô stupeur !

La vérificatrice note aussi d’importantes lacunes dans l’organisation du travail et la supervision des interventions des DPJ. Dans certains dossiers manquait l’indispensable visite du milieu familial de l’enfant, éclairante quant à son contexte de vie. Des services sont interrompus en pleine application des mesures. Des échéances ne sont pas respectées. Des plans d’intervention ne sont pas signés par les parents, ce qui traduit une absence d’engagement de la famille dans la recherche de solutions. Non convaincue de la répartition des ressources humaines dans les DPJ en fonction des besoins réels exprimés sur le terrain, la vérificatrice écorche aussi les CIUSS, puis le ministère de la Santé et des Services sociaux pour son manque de surveillance de l’efficacité des DPJ et l’absence de révision des normes de pratique clinique en protection de la jeunesse.

Le mal ne s’arrête donc pas à un manque de ressources, il tient aussi à une structure apparemment très déficiente. Rarement aura-t-on vu attentes aussi élevées pour rafistoler un système de protection de l’enfance en miettes. Le pouvoir politique n’aura d’autre choix que d’agir, et prestement. La vie de certains enfants en dépend.

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4 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 21 décembre 2019 10 h 29

    Système ou parents?

    Comment rafistoler les enfants-rois devenus parents?

  • Sylvie Demers - Abonnée 21 décembre 2019 13 h 20

    Le premier pas...

    ...de cette réforme consiste en la déclaration obligatoire de toute grossesse à un organisme apte à vérifier sur place i.e.visite de la future maman à son domicile pour l’évaluation de son environnement social afin d’apporter le soutien et les correctifs nécessaires s’il y a lieu.Les CLSC me semblent tout indiqués pour remplir cette fonction...Réforme que je préconise depuis plus de trente ans...ayant oeuvré en adaptation scolaire depuis 1965...! Espérant que Madame Laurent et son équipe aient toute la latitude pour mettre mener à bien cette première et essentielle recommandation! S.Demers,orthopédagogue retraitée

  • Marc Pelletier - Abonné 21 décembre 2019 15 h 25

    Pas de tolérance !

    Le gouvernement Legault devra livrer la marchandise dans sa totalité, en regard de la priorité des priorités ; nos jeunes, d'où qu'ils viennent, n'en attendent rien de moins. M. Legault s'y est d'ailleurs déjà engagé.

    Mme Laurent et son équipe méritent l'appui de tous les québécois (es )..... et. les gestionnaires irresponsables jusqu'ici devront se réformer ou être mutés dans des ministères moins stratégiques.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 22 décembre 2019 14 h 33

    … VISIBLE !

    « Le mal ne s’arrête donc pas à un manque de ressources, il tient aussi à une structure apparemment très déficiente. Rarement aura-t-on vu attentes aussi élevées pour rafistoler un système de protection de l’enfance en miettes. » (Marie-Andrée Chouinard, Le Devoir)

    De cette citation, deux yahou :

    A Les recommandations de la Commission, présidée par Mme Laurent, ne semblent pas viser ni expliquer ce « mal » mais bien « saisir » une « problématique » qui, faisant MAL, mérite d’être investiguée, civilisée, ré-humanisée, et ;

    B Quant aux « attentes », et tenant compte des 5 premières Recommandations, il est à souhaiter que la Commission, dès l’aube de 2020, aille fouiner là où l’essentiel, invisible parfois ?!?, risque de devenir …

    … VISIBLE ! - 22 déc 2019 –

    Ps. : Joyeuses Fêtes 2019-2020 tout le Monde !