Peuple oublié

Dans la réserve algonquine de Kitigan Zibi, située dans la Vallée-de-la-Gatineau, près de Maniwaki, 60 % de la population reçoit depuis vingt ans une réserve d’eau embouteillée pour éviter une contamination à l’uranium et au radium. Les 40 % qui restent ont la « chance » d’être raccordés depuis 2011 au réseau d’aqueduc public et, selon les rapports officiels, pour eux, boire de l’eau ne devrait pas poser de risques pour la santé. Mais les certitudes aussi sont en bouteille à Kitigan Zibi, et plusieurs habitants délaissent le débit du robinet pour la bouteille. Dans le doute, voyez-vous, mieux vaut s’abstenir.

Une enquête menée par Le Devoir révèle de manière troublante que l’opération enclenchée par le gouvernement libéral de Justin Trudeau pour rendre l’eau potable dans toutes les communautés autochtones du pays d’ici mars 2021 prend parfois l’allure d’un mirage. L’objectif du gouvernement est des plus nobles : il s’agit de mettre fin à tous les avis à long terme d’ébullition et de non-consommation de l’eau potable. Une cinquantaine de ces avis figurent encore dans le registre officiel.

Mais que dit le registre non officiel ? À Kitigan Zibi, qui figure dans la colonne des cas réglés, 307 domiciles alimentés par des puits individuels — et non rattachés au réseau public refait il y a huit ans — présentent de l’eau qui peut contenir des traces d’uranium et de radium. Comment se fait-il que rien n’a été mis en marche à ce jour pour rattacher ces 307 domiciles orphelins à un réseau d’aqueduc public sain ? Et comment le portrait officiel peut-il masquer une portion importante de la réalité ? L’opération menée à grands frais par le gouvernement libéral depuis 2015 pour moderniser les réseaux publics d’alimentation ne doit pas être de la réparation de façade.

Les enseignements venus du Québec en 2019 ont montré qu’en matière d’eau potable, il est facile de sombrer dans l’opacité, même lorsque d’évidents enjeux de santé publique sont en cause. La présence de plomb dans l’eau des écoles, des garderies et des résidences et, surtout, l’indifférence apparente dans laquelle se sont noyés les cris d’alarme lancés par les experts au fil des ans ont permis de comprendre qu’il faut parfois beaucoup de bruit, et une certaine clameur médiatique, pour que change le cours des choses. Au Québec, après un certain tapage automnal, l’intention semble être de rectifier le tir.

Espérons que le même sort attend les nations visées par la grande opération d’assainissement… politique. Car au risque d’apathie s’ajoute un règne d’aveuglement auquel les peuples autochtones font face depuis des décennies au Canada ; voilà le passeport direct pour l’inaction. Les recherches du Devoir montrent que certaines communautés ont été soumises à des avis d’ébullition de l’eau il y a 25 ans, et que la situation perdure encore. C’est le cas pour la nation crie de Neskantaga, en Ontario, qui doit faire bouillir son eau pendant au moins une minute avant de la consommer depuis un quart de siècle.

C’est le cas aussi à Grassy Narrows, qui marie des avis à long terme d’ébullition et de non-consommation d’eau potable depuis 2013 en plus d’un important phénomène de contamination au mercure identifié il y a environ 40 ans. Les membres ojibwés de cette nation du Nord-Ouest ontarien souffrent d’importants effets sur leur santé de cette contamination au mercure par le truchement des poissons — dans les années 1960, une usine de pâtes et papiers a déversé des tonnes de mercure dans le bassin hydrographique de la région, contaminant cours d’eau et sols. Depuis, et malgré la litanie de récriminations, rien n’ait été fait. « Le temps des retards et des demi-mesures au coup par coup est révolu », affirmait début décembre le chef de l’Assemblée des Premières Nations, Perry Bellegarde, au sujet de Grassy Narrows, lors d’un énième cri du coeur destiné à ébranler le gouvernement. On n’est plus au stade de la négociation, c’est une priorité de santé publique urgente. »

Cela rappelle tristement le brûlot lucide de Richard Desjardins et Robert Monderie, Le peuple invisible, ce documentaire-choc diffusé en 2007 et qui pointait le « déni d’existence » de communautés autochtones fantômes vivant sans eau courante, dans une misère digne du tiers-monde, dépossédées de leur territoire et de leurs repères, et ce, tout juste à côté de chez vous. Quel sort échoit à ces peuples autochtones qu’on entoure de commissions spéciales et de réconciliations ? Les concerts d’excuses ne valent pas cher aux yeux de ceux qui revendiquent le droit à ce qu’on imaginait être au Canada une simple base : l’accès à de l’eau potable.

9 commentaires
  • Brigitte Garneau - Abonnée 18 décembre 2019 07 h 06

    "Je suis de lacs et de rivières..."

    C'est une honte! Ce n'est pas le peuple qui est invisible, mais tous ses dirigeants qui sont aveugles...

  • Bernard LEIFFET - Abonné 18 décembre 2019 07 h 06

    Au Québec des municipalités n'ont pas encore de réseau d'eau potable ni de traitement des eaux!

    Depuis plus de 20 ans, on nous promet la construction de ces services indispensables! Faites une enquête et vous verrez que nous sommes aussi un millier de ctoyens laissés pour compte! C'est ça le Québec moderne qui se fout de la santé des gens et bien sûr de l,environnement!

    • Jean-Marc Simard - Abonné 18 décembre 2019 08 h 57

      Je suis de Labrecque Lac St-Jean, et ça fait des années que la Municipalité demande de l'aide pour se doter d'une usine de traitement des eaux usées, et toujours rien...Cette Municipalité déverse, depuis toujours, ses eaux usées dans la rivière Grande-Décharge via le ruisseau mistouk...Ce sont les turbines de la centrale hydro-électrique d'Iles-maligne qui se charge de brasser le tout avant de l'expédier dans le Saguenay...Et pendant ce temps Trudeau se pavane en vantant les charmes de ses intentions politiques qui demeurent malheureusement que des intentions.. Ce n'est pourtant pas si dispendieux d'aider à réaliser ce projet...Il vient d'annoncer une augmentation du déficit de son gouvernement...C'est à se demander où va tout cet argent...Dans les bas de laine des Paradis fiscaux, peut-être???

  • Pierre Rousseau - Abonné 18 décembre 2019 08 h 58

    Ça fait partie du colonialisme canadien

    Effectivement, ça fait des décennies que des collectivités autochtones n'ont pas d'eau potable, certaines n'ayant même pas d'eau courante et devant s'approvisionner dans un lac ou une rivière... Certains vont dire qu'avec les millions que les gouvernements ont dépensé pour les affaires « indiennes » ça ne devrait pas arriver et qu'il y a anguille sous roche. Sauf qu'on oublie trop facilement que ce sont les politiciens et les gouvernements de la société dominante qui ont décidé de faire des peuples autochtones des pupilles de l'état fédéral en leur prenant leurs territoires et en les dépossédant de tout ce qu'ils avaient, y compris leurs langues et leurs cultures et en les parquant dans des réserves.

    Le Canada est prospère grâce à ses richesses naturelles, c'est-à-dire grâce à ce territoire qui était celui des peuples autochtones depuis des millénaires. Les Euro-canadiens ont prétendu que ces peuples n'existaient pas en utilisant le principe juridique de « terra nullius », c'est-à-dire de terres soi-disant inoccupées, n'appartenant à personne. C'est vrai que le concept de propriété de la terre mère était inconnu des peuples autochtones car on ne peut être propriétaire de sa mère mais on avait le concept de fiduciaire du territoire, une sorte d'usufruit alors que la nation jouissait de territoire en communauté.

    Le tiers-monde canadien et la situation déplorable des peuples autochtones est le résultat des politiques coloniales du Canada et des provinces de sorte que si on veut s'en sortir, il faudrait procéder à la décolonisation de ce territoire qu'on appelle le Canada. Ce n'est pas juste une question d'eau potable mais une question aussi de vie ou de mort pour les peuples autochtones.

  • Charles-Étienne Gill - Inscrit 18 décembre 2019 09 h 05

    Enquêter

    « Comment se fait-il que rien n’a été mis en marche à ce jour pour rattacher ces 307 domiciles orphelins à un réseau d’aqueduc public sain ?»

    Pouvez y aller, il me semble que c'est votre boulot d'enquêter? Sur Google Map, les résidences comme telles mes semblent éloignées de la municipalité elle-même. La municipalité de Amherst, dans les Hautes-Laurentide dispose d'un aqueduc, pour le village. Mais les centaines voire milliers de résidences, dans les lac alentours disposent de puits ou pompent l'eau des lacs. Sont-ces des domiciles orphelins parce que ce sont des résidences isolées? On nous parle de puits individuels, mais dans quelle mesure est-il possible de connecter lesdites résidences à l'aqueduc urbain. Il n'y a pas moyen de le savoir en se fiant aux articles, même Orford, pas particulièrement pauvre ne connecte pas les maisons au réseau d'aqueduc.

    Je ne comprends tout simplement pas, je ne suis pas de mauvaise foi, je veux bien croire qu'on a un problème au Canada, mais l'uranium ou le radium de Kitigan Zibi ne me semble pas constituer un problème similaire aux autres réserves où les avis d'ébullition sont fréquents. C'est curieux qu'on en fasse un cas d'espèce.

    Hier on nous parlait de ceux qui doutent de l'eau de l'aqueduc à cause de l'odeur de chlore... J'ai l'impression qu'on mélange tout. Les lecteurs ne sont même pas à même de comprendre pourquoi c'est de responsabilité provinciale ou fédérale.

    • Julien Thériault - Abonné 18 décembre 2019 17 h 27

      Brancher les résidences isolées aux réseaux peut coûter très cher et, quand ça arrive,la facture est refilée aux nouveaux ménages desservis. Beaucoup préfèrent conserver leur puits. Mais si le projet va de l'avant, les taxes augmentent, de façon parfois exorbitante, et même si on refuse d'être branché. Même chose pour les égouts.

      Beaucoup de ménages n'ont guère les moyens d'entretenir correctement leurs puits ou leurs installations septiques, et il n'y a pas d'aide pour eux, ce qui est absurde et injuste. Absurde parce qu'un entretien et des installations adéquates peuvent coûter beaucoup moins cher qu'un branchement à des réseaux. Injuste parce que c'est le gouvernement qui paie la plus grande part des infrastructures. Je pense que c'est payé à 90% par le gouvernement et à 10% par les taxes municipales. Alors, si vous êtes isolé, vous contribuez à tous les réseaux municipaux du Québec mais il n'y a rien pour vous.

    • Charles-Étienne Gill - Inscrit 18 décembre 2019 22 h 22

      Merci Monsieur Thériault pour cet ajout à un commentaire que j'aurais pu mieux formuler et rédiger. Vous avez saisi le fond en tout cas. Il me semble donc que ça n'est pas un problème proprement autochtone; il faudrait comparer, mais ma propre expérience est comme la vôtre, pour peu que vous soyez isolé, ça coute une fortune de refaire une installation septique ou de creuser un nouveau puits. La seule résidence dont je sois propriétaire n'a pas l'eau courante et juste pour le câble pour chercher l'eau au lac, j'en ai pour des milliers de dollars pour un câble isolé, c'est la solution la moins couteuse. Pour un puits, si ne n'attrape pas rapidement une veine d'eau, c'est entre 10 000 et 15 000 que ça va me couter, plus le champ d'épuration, on ajoute entre 5 000 et 10 000. C'est quand même cher si l'on considère qu'il n'y a toujours pas de chemin ou encore de branchement électrique. On pourra me dire que je choisis de m'isoler en forêt, j'entends. Mais qu'en est-il de ceux qui habitent le village et qui sont dans la même situation que moi? Il n'y a pas plus d'aqueduc ou d'égout, mais ces gens-là paient des taxes comme partout ailleurs.

  • Guy O'Bomsawin - Abonné 18 décembre 2019 09 h 47

    Et pourtant...

    Certaines communautés autochtones - puisqu'il n'y a pas de peuples mais que des tribus - sont par contre elles-mêmes suréquipées en matière de traitement d'eau potable et usée, même si elles bénéficiaient jadis des services d'aqueduc et d'égout des zones urbaines ou semi-urbaines dont elles font partie. À Odanak, les Abénakis ont - « dans leur prison comme dit Samian » - l'eau courante depuis 1910 !

    • Charles-Étienne Gill - Inscrit 18 décembre 2019 22 h 35

      J'aimerais bien que vous élaboriez, Monsieur O'Bomsawin. J'ai des ancêtres qui proviennent du même village (mon arrière-grand-père, je crois a vécu dans le magasin général), j'éprouve de la sympathie pour ces «tribus» comme vous dites, mais je trouve qu'avec cette histoire d'eau potable qu'on les infantilise.

      On fait porter l'odieux aux gouvernements (provinciaux, fédéral) et certainement le colonialisme y est pour quelque chose, mais il y a dans le traitement de cette affaire quelque chose qui me laisse croire que l'on perçoit encore les autochtones comme des « pupilles ou des mineurs ». Singh avait la même attitude en campagne électorale, il faisait une fixation sur la situation des autochtones : on doit régler la question de l'eau pour tous les Canadiens et les autochtones en profiteront assurément si les solutions, pratiques et pertinentes, sont mises en place sans discrimination.

      Si j'étais maire d'une municipalité et qu'il y avait un problème important, j'endetterais la municipalité pour équiper les foyers problématiques de réservoir et j'assurerais la distribution. J'utiliserais ensuite des moyens juridiques pour exiger un soutien du gouvernement. Ce soutien serait encore plus évident dans le cas d'une réserve puisque le fédéral a plus d'obligations.

      Voulez-vous m'indiquer votre avis?