L’optimisme n’est pas une politique

La Mise à jour économique et financière présentée hier par le ministre fédéral Bill Morneau est un exemple de l’image que veut projeter le gouvernement Trudeau minoritaire : conciliant, optimiste, positif, gentil… à la limite de l’ennui. Un gouvernement qui vous veut du bien même si, pour y parvenir, il doit oublier quelques principes au vestiaire et laisser le déficit budgétaire s’envoler de quelques milliards supplémentaires.

Après tout, ce qui importe, c’est d’éviter la controverse, de faire oublier les costumes exotiques et les scandales politico-judiciaires pour laisser toute la place aux bonnes nouvelles : le Canada occupe le deuxième rang des pays du G7 au chapitre de la croissance économique, l’emploi s’est accru de 400 000 postes au cours des onze premiers mois de 2019 et le fardeau fiscal « de la classe moyenne et des gens qui travaillent fort pour en faire partie » continue de baisser… au prix d’un déficit qui atteindra 26,6 milliards de dollars au lieu des 19,8 milliards prévus au budget. Quant à la dette, elle atteindra 31 % du PIB au lieu de 30,8 %, une différence marginale et sans effet sur la cote de crédit, la meilleure qui soit.

Pour la prochaine année, on peut aussi s’attendre à une croissance raisonnable, bien que plus lente, puisque les États-Unis seront en année électorale. Rassurés par la signature du nouvel accord de libre-échange avec leur plus important client, les exportateurs canadiens en profiteront, et le Trésor fédéral aussi, par le fait même.

Il n’empêche que ce portrait de famille capté à quelques jours de 2020 gomme quelques imperfections et imprécisions. Comme ce déficit de 26,6 milliards qu’on espère voir fondre par lui-même grâce à la seule croissance naturelle des recettes liée à l’activité économique, mais qui pourrait aussi exploser si d’aventure l’économie mondiale ralentissait plus vite et plus fortement que prévu.

Le commerce mondial est en pleine transformation à cause des taxes protectionnistes imposées par les États-Unis à l’endroit de leurs meilleurs partenaires et des mesures de rétorsion adoptées par ces derniers. À cause aussi du boycottage américain des tribunaux d’appel de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et de la remise en question de l’OMC elle-même comme lieu de négociation des grands traités commerciaux depuis plus d’un demi-siècle.

Certes, les élections américaines devraient ralentir les ardeurs guerrières de leur président sur la scène commerciale, mais aussi geler tous les efforts en faveur de l’avènement d’une plus grande collaboration entre les nations. L’échec de la COP25, le week-end dernier à Madrid, en est une illustration.


 
 

Sur la scène intérieure, pas de chicane dans la cabane canadienne, semble le slogan du gouvernement Trudeau minoritaire, qui voudra éviter de heurter la sensibilité des électeurs, y compris de ses pires ennemis.

Il y a deux semaines, Ottawa s’est entendu avec l’Alberta pour reconnaître l’équivalence de ses récentes mesures de lutte contre le réchauffement dans le secteur industriel, alors qu’il n’en est rien. Avec le Nouveau-Brunswick, il est même allé jusqu’à accepter qu’une toute nouvelle taxe sur le carbone introduite par le gouvernement Higgs soit complètement annulée par la baisse d’une autre taxe sur l’essence déjà en vigueur dans cette province, une astuce conservatrice que M. Trudeau a fait semblant de ne pas voir.

L’économie canadienne se porte bien, et c’est tant mieux. Mais voilà pourquoi il aurait fallu profiter de la situation pour préparer les jours plus difficiles qui ne manqueront pas de venir. Il y a ce déficit persistant qui ne dérange personne quand tout va bien, mais qui pourrait devenir un obstacle important en cas de ralentissement prononcé. Il y a aussi le fameux déséquilibre fiscal entre le fédéral et les provinces, que le vieillissement de la population ne fera qu’accentuer au fil du temps, comme les études du Conference Board et du Directeur parlementaire du budget l’ont démontré.

Puis il y a l’atteinte des cibles canadiennes dans la lutte contre le réchauffement climatique, qui paraît de plus en plus utopique quand on comprend que cela exigerait de multiplier par quatre la taxe sur le carbone prévue, pour la faire plafonner à 50 $ la tonne, soit 11,5 ¢ le litre d’essence, pendant les dix prochaines années.

Après le discours du Trône du 5 décembre dernier, la publication cette semaine de la mise à jour économique et financière laisse présager une deuxième mouture du gouvernement Trudeau plus timorée sans être pour autant plus prévoyante ni plus productive. Le genre de gouvernement que l’on imagine à la tête d’une municipalité et non d’un pays.