Des Bleus plus verts

Quel chef conservateur saura raccommoder ses troupes autour de cette courtepointe effilochée nommée Canada ? Il manquait certes au démissionnaire Andrew Scheer plusieurs des qualités qui font d’un véritable leader celui qui sait rebondir en temps de crise, mais les déchirements du pays autour de questions vitales, comme la lutte contre les changements climatiques et les valeurs sociales, expliquent une grande partie de son échec.

Manque de vision et d’idées, incapacité à s’élever au-dessus des chicanes internes, culture du secret, ratés de communication : la liste des errements du chef Scheer était connue bien avant sa décision de quitter le giron politique. Dans une cadence effrénée devenue lourde et gênante, il ne se passait plus une journée depuis la fin novembre sans qu’un ou plusieurs poids lourds conservateurs le pressent de quitter le parti, dont il empêchait toute renaissance. Il a fallu une révélation inattendue pour que la décision soit précipitée — depuis deux ans, et dans le plus grand secret, le Parti payait une compensation au chef conservateur pour couvrir une portion des droits de scolarité d’une école privée catholique d’Ottawa pour 4 de ses 5 enfants : rien d’illégal, car le Parti l’avait approuvé, mais… personne ne le savait. La politique est un jeu cruel : plus personne ne croyait M. Scheer l’homme de la situation.

Quelle situation ? Un champ de bataille et des troupes flirtant dangereusement avec les lois de l’implosion en lieu et place du bataillon uni que l’on associait naguère aux Bleus. Au sein même de l’équipe conservatrice, les appels à une redéfinition de certaines bases sont pressants. Nous appuyons ce constat : sans un retour à une vision plus progressiste des choses, qu’il s’agisse de la lutte contre les changements climatiques ou des visées en matière d’avortement ou de droits des minorités sexuelles, les conservateurs sont condamnés à être perçus par une large portion de l’électorat comme les derniers adeptes d’un discours conformiste teinté d’obscurantisme. L’insupportable valse-hésitation d’Andrew Scheer en campagne électorale autour du débat sur l’avortement a servi à comprendre que, hormis pour une frange orthodoxe déconnectée de l’évolution de la société, le Canada ne veut pas d’un retour en arrière.

Reste donc l’environnement. Le défi est d’importance. Il s’agit ni plus ni moins de consolider les membres d’un parti aux visées opposées dans un Canada lui-même déchiré entre les politiques en matière d’énergies fossiles et la lutte contre les changements climatiques. L’Alberta et la Saskatchewan lient leur croissance économique à l’industrie des pipelines, crient au mépris et montrent du doigt le Québec, cet empêcheur de tourner en rond avec sa vile obsession environnementale.

Chez les conservateurs de l’Est du pays, l’obsession anti-taxe carbone à la sauce Harper se teinte tranquillement d’une certaine ouverture. Ottawa vient tout juste d’approuver la nouvelle taxe carbone provinciale mise en place par le gouvernement conservateur du Nouveau-Brunswick, dirigé par Blaine Higgs. Traditionnellement contre l’imposition d’une telle taxe aux provinces n’ayant pas mis en place des mesures suffisantes pour lutter contre les changements climatiques, M. Higgs a révisé sa position au lendemain des élections fédérales, troublé par l’immense soif de plan environnemental de la part des électeurs. Ce conservateur est en train de faire la démonstration qu’il est possible d’embrasser l’enjeu climatique.

Le prochain chef du Parti conservateur du Canada n’aura d’autre choix que de faire sa priorité d’une réduction des émissions de gaz à effet de serre. Ce formidable défi ne l’engage pas à renier ses valeurs, mais plutôt à renouer avec elles.

1 commentaire
  • Jean Thibaudeau - Abonné 16 décembre 2019 08 h 01

    Bataille divertissante

    Attendons-nous à une méchante empoignade entre l'Est et l'Ouest lors de cette course à la chefferie. Pour arriver à recueillir des voix des deux bords, ça va prendre tout un contorsionneur! Et même pas besoin d'être abonné à Netflix pour suivre ce passionnant télé-feuilleton.