Sous l’emprise de Boris

Des élections générales de jeudi, le Royaume-Uni sort rassemblé en même temps que toujours aussi dispersé. Rassemblé autour de la sensationnelle victoire parlementaire du Parti conservateur qui, avec une majorité de 39 sièges, présente au premier ministre, Boris Johnson, sa meilleure performance électorale depuis le triomphe de Margaret Thatcher en 1987. Mais toujours écartelé puisque, concurremment à cet exercice électoral, il demeure qu’une petite majorité de l’opinion, répètent les sondages, est opposée au Brexit, pendant qu’à la périphérie du royaume, l’Écosse et, dans une moindre mesure, l’Irlande du Nord ont voté jeudi dans une perspective clairement anti-Boris.

Finalement, la patiente Theresa May aura bien préparé le terrain à M. Johnson. Devenue première ministre après la démission de David Cameron, suivant la victoire du Leave au référendum de juin 2016, elle commet l’année suivante la gaffe de déclencher des élections qui, plutôt que renforcer leur majorité, placent les conservateurs dans la posture fragile d’un gouvernement minoritaire. Plus de deux ans d’inextricables déchirements intraconservateurs et de négociations entortillées avec Bruxelles autour du backstop irlandais permettent aujourd’hui à Boris Johnson de récolter les fruits de la grande fatigue d’un électorat mi-résolu, mi-résigné à en finir avec cette saga. De fait, c’est en grande partie l’accord de divorce négocié avant lui par Mme May qu’il voudra, triomphant, faire voter d’ici à Noël à Westminster.

Encore heureux pour M. Johnson, qui plus est, que la solution de rechange à son volontarisme ait été l’ambiguïté notoire du chef très à gauche du Labour, Jeremy Corbyn, lui-même eurosceptique, coincé entre une base militante massivement anti-Brexit et un électorat dont plus du tiers souhaite le divorce avec l’UE. M. Corbyn aura donc pratiqué la procrastination, avec promesse de nouvelles négociations avec l’Union européenne et de second référendum à la clé. Mal lui en prit. Le haut-le-coeur autour des accusations d’antisémitisme associées à l’entourage du chef a fait le reste.

Il y a eu jeudi, certes, un effet nuisible de division du vote entre les travaillistes et le petit LibDem, plus centriste et clairement pro-européen. Mais le fait demeure que le verdict est dévastateur pour le Labour, pulvérisé dans le centre et le nord de l’Angleterre, vieux coeur industriel historiquement acquis à la gauche. Sa pire défaite en 80 ans. S’il y a parenté politicienne manifeste, dans la forme et sur le fond, entre M. Johnson et Donald Trump, il est notable que le premier l’ait emporté en chassant le Labour de ses bastions traditionnels, de la même manière que le second s’est emparé de la présidence en 2016 en battant — de justesse — Hillary Clinton dans les États normalement démocrates du Midwest.

Où est passée, dans ces élections, ladite majorité anti-Brexit ? Les analyses fines des prochaines semaines le diront peut-être. Il y a un véritable fossé générationnel entre pro et anti-Brexit. Le vote des jeunes avait joué un rôle important en 2017 pour empêcher Mme May de décrocher une majorité. Le Labour avait cette fois-ci ciblé des régions et des villes en espérant que ses jeunes électeurs compenseraient les pertes attendues au nord. Ça n’a pas marché. Jeremy Corbyn, leader décrédibilisé, apparaît responsable de cette désertion.

La saga, n’en déplaise aux Brexiters, n’est pas terminée. S’il paraît plausible que le Royaume-Uni sortira officiellement de l’UE à la date butoir du 31 janvier prochain, comme prévu, on peut douter que la négociation promise d’un nouvel accord commercial avec le reste de l’Europe soit conclue d’ici la fin de 2020. « Get Brexit done » n’est pas chose faite. Sans compter que, sous ses airs nationalo- populistes, M. Johnson est un libre-échangiste bon teint à qui le président Trump a promis vendredi la conclusion d’un accord commercial « massif » qui — beaucoup s’en inquiètent au Royaume-Uni — pourrait ouvrir la porte à la privatisation du système de santé. Le Brexit selon Johnson ne sera pas, socialement, celui d’un grand nombre de gens qui l’ont fait premier ministre pour cinq ans.

Au demeurant, son nationalisme anglais est certain d’en heurter deux autres : celui des nationalistes nord-irlandais (favorables à l’unification) face auxquels les unionistes ont perdu des plumes. Celui ensuite des indépendantistes pro-européens du Scottish National Party. Fort des 48 sièges écossais sur 59 que le SNP a remporté jeudi, la première ministre, Nicola Surgeon, a appelé sur-le-champ à la tenue d’un deuxième référendum d’indépendance dont M. Johnson ne veut pas entendre parler.

L’UE se réjouit, avec les électeurs de M. Johnson, que l’élection d’une majorité conservatrice clarifie la situation. Vraiment ? Leur bonheur risque d’être fugace.

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4 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 14 décembre 2019 11 h 00

    Le vent souffle au centre-droit

    Avec les sautes d’humeur législatives de Theresa May, cela fait du bien d’entendre qu’on en aura fini avec le Brexit au Royaume-Uni. C’est le peuple qui en a décidé ainsi. Et difficile d’être contre le peuple qui est par le peuple et pour le peuple.

    Cela dit, le Parti conservateur de Boris Johnson a récolté une brillante victoire qui est seulement comparable au raz de marée de Margaret Thatcher. Faut le faire. Ce gouvernement majoritaire est légitime d’entreprendre le Brexit.

    Pour ceux qui se demandent où est passée dans ces élections, ladite majorité anti-Brexit, eh bien, elle n’a jamais existée. Ce phénomène existentiel de jeunes rêveurs a expiré lorsque ceux-ci sont parvenus à l’âge adulte des responsabilités encourues par la famille et l’emploi. De toute facon, ils avaient reçu un lessivage de cerveaux par cette même élite aux souliers cirés qui aiment bien le libre échange des biens et services avec une population migrante qui est facilement exploitable. Curieux tout de même qu’on retrouve le même phénomène d’une gauche déconnectée en Amérique du Nord et plus précisément, au Québec sous le nom de Québec solidaire.

    Enfin, l’Écosse, avec cette nouvelle dynamique, elle pourra devenir indépendante. Idem pour l’Irlande et sa réunification. Somme toute, les nations deviendront indépendantes des dictats du 1% néolibéraliste, mondialiste et libre-échangiste. Et c’est une bonne nouvelle pour tous concernés et l’homme d’Amérique à la crinière orange qui part en réélection bientôt.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 14 décembre 2019 17 h 09

    L'auteur écrit : « Sa pire défaite en 80 ans », en parlant du Parti travailliste


    C'est à voir. En 1935, les travaillistes ont certes obtenu moins de sièges (158 sur 615, 45 de moins que les 650 actuels), mais obtenu malgré tout 38,7 % des voix, contre 32,4 % le 12 décembre pour Corbyn. Non, la pire défaite des travaillistes, à mon avis, c'est en 1983 : 27,6 % des voix (pour 209 sièges).

    Le parti qui a le mieux fait le 12 décembre en terme de gain de voix, c'est le Parti libéral démocrate (+ 4 %), alors que ce fut + 1,1 % pour le Parti conservateur. Et la pauvre Jo Swinson qui a démissionné. Le système électoral britannique étant ce qu'il est...

    https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lections_g%C3%A9n%C3%A9rales_britanniques_de_2019

    https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lections_g%C3%A9n%C3%A9rales_britanniques_de_1983

    https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lections_g%C3%A9n%C3%A9rales_britanniques_de_1935

  • Gilles Théberge - Abonné 15 décembre 2019 13 h 21

    On sent dans cet article, une non acceptation du Brexit. Vous énumérez une série d'obstacle qui mis bout à bout empêcheraient le Brexit de se réaliser. Un peu comme si vous ne croyez pas à la victoire de Boris Johnson...

    Que vous aimiez ça ou non, le Brexit aura bien lieu, au plus tard le 31 janvier 2020.

    C'est un rendez-vous...!

    • Yves Gingras - Abonné 15 décembre 2019 17 h 57

      Je suis d'accord avec votre perception. L'éditorialsite écrit aussi:"qu’une petite majorité de l’opinion, répètent les sondages, est opposée au Brexit". Mais les sondages ne décident pas de la polique! Ce sont les élections qui le font en bonne démocratie. D'ailleurs, ces mêmes sondages ont amplement été utilisés avant les élections pour annoncer des résultats "serrés" et un gouvernement minoritaire! La véritable leçon de tout cela est qu'il temps d'admettre qu'une société peut faire des choix politiques qui difèrent des choix économiques des autres. La plupart des anti-brexit ne le sont que pour des raisons économiques, comme si seule compte la croissance économique. On a annoncé la fin du monde pour les anglais avant le brexit et on va continuer à annoncer cela dans les mois à venir...Et si l'Écosse décide de se séparer, ce sera aussi un choix politique librement consenti.TINA est morte....