Le croissant social anti-iranien

Quand la guerre du Golfe est déclenchée en 1990 pour punir le dictateur Saddam Hussein d’avoir envahi le Koweït, le secrétaire d’État américain James Baker déclare que les États-Unis vont bombarder l’Irak de manière à le renvoyer à l’ère préindustrielle. Bagdad fit les frais de ce dessein militaire après avoir été massivement soutenu par les États-Unis dans sa guerre contre l’Iran (1980-1988). Les sanctions économiques imposées dans les années 1990 au régime de Saddam allaient vider la société irakienne d’une grande partie de ses forces, poussant des milliers de citoyens à l’exil.

Washington remet ça en 2003 dans la foulée des attentats du 11 Septembre en déclarant à l’Irak une guerre aux conséquences tentaculaires, sans prendre la mesure, ce qui est à peine croyable, du fait qu’il offre ainsi sur un plateau d’argent Bagdad à Téhéran, maintenant que la majorité chiite prend le pouvoir en Irak. Fort de ses alliances avec la Syrie et, par extension, de l’influence qu’il exerce au Liban, Téhéran renforce ainsi, avec sa mainmise sur l’Irak, le poids stratégique du « croissant chiite ».

Contre cette emprise militaro-religieuse s’est formé ces derniers mois, de l’Iran même jusqu’au Liban, un arc social d’un souffle et d’une cohésion inédits. L’Iran a sans doute vécu ses plus grands troubles politiques depuis la révolution islamique qui a renversé le shah il y a quarante ans, alors que d’aucuns disent que l’Irak n’a pas connu de mobilisation sociale aussi ample depuis la révolte de 1920 contre l’occupation britannique…

Le plus frappant est le fait que ce soulèvement procède de revendications de nature civile qui rompent avec les réflexes habituels — et instrumentalisés — de clivage tribal, sectaire et ethnique. À Bagdad, la jeunesse qui manifeste sur la place Tahrir, à une enjambée de la « zone verte » où se terre l’élite de l’autre côté du Tigre, en a manifestement contre la symbiose antidémocratique du politique et du religieux, contre ce système de partage confessionnel du pouvoir — mis en place par les Américains — qui se nourrit de clientélisme et qui n’a fait que creuser la paupérisation de la population.

Il n’échappe pas non plus au mouvement des protestataires (qui ne se réduit plus du reste à la jeunesse désillusionnée et au sein duquel, fait nouveau, les femmes sont bien visibles) que cette élite est assujettie à Téhéran par le biais des partis politiques religieux et des milices armées. Le Guide suprême, Ali Khameini, et le général des forces Al-Qods des Gardiens de la révolution, Ghassem Soleimani, qui fait la pluie et le beau temps à Bagdad, sont nommément pris à partie. L’incendie déclenché par les manifestants, mercredi soir dernier, au consulat iranien de la ville sainte chiite de Nadjaf est emblématique.

Idem en Iran, où la révolte allumée à la mi-novembre dans tout le pays par une hausse d’au moins 50 % des prix des carburants s’est en partie muée en appel au « changement de régime », pour employer une expression chère aux néoconservateurs américains. De part et d’autre de la frontière, des mouvements sociaux qui se reconnaissent et se saluent face à un ennemi commun. C’est ainsi que, samedi dernier, dans une déclaration étonnamment iconoclaste affichée sur un site Internet d’opposition, l’ancien candidat à la présidence Mir Hussein Moussavi, assigné à domicile depuis 2011, a directement blâmé l’ayatollah Khameini pour la féroce répression exercée contre les manifestants (au moins 200 morts), la comparant au massacre perpétré en 1978 contre des opposants au régime du shah, renversé l’année suivante.

Il se trouve qu’en Irak, et dans une mesure plus notable en Iran, les manifestants ont également été porteurs d’une parole antiguerre. Si les Iraniens souffrent des sanctions américaines et de la gestion, mauvaise et corrompue, de l’économie nationale par les théocrates qui tiennent le pouvoir, ils sont également victimes d’un régime rivé sur une ruineuse politique d’expansion militaire. Il y a là comme un écho intéressant aux manifestations antiguerre qui avaient eu lieu aux États-Unis en 2003 contre l’offensive militaire en Irak — les plus grandes jamais vues depuis la guerre du Vietnam.

À coup de gueule social sans précédent répression inouïe. Le pouvoir voudra prétendre en Irak que la démission du premier ministre Adel Abdel Mahdi suffira à calmer la colère. En Iran, il ne pourra pas éternellement suffire que les mollahs pointent les États-Unis et ses acolytes, si haïssable que soit la politique moyen-orientale de ces derniers. Sur fond de conflits armés multiformes, il s’agit de grognes collectives qui se cristallisent depuis au moins dix ans. Le Moyen-Orient n’a pas fini de craquer.

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5 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 5 décembre 2019 06 h 35

    morale de cette histoire,l'ambition peut détruire le monde

    le monde n'est il pas sans dessus dessous depuis le temps, ou la famille Bush revait de dominer le monde avec le pétrole voila le danger que coure le monde, depuis, des miliers de militaires font des pieds et des mains pour retablir la paix

  • Bernard Terreault - Abonné 5 décembre 2019 07 h 55

    Paradoxal ?

    C'est dans ce coin du monde que l'écriture et les gouvernements organisés, la ''civilisation'' donc, ont été d'abord inventés. Nous leur devons l'alphabet, la Bible, l'agriculture organisée et la superbe Nefertiti. Mais ce même coin du monde se caractérise aujourd'hui par son extrémisme, religieux ou autre, et son incapacité à croire à la démocratie et aux droits de l'Homme. Y a-t-il un rapport ?

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 5 décembre 2019 08 h 35

    À quand une révolution en Arabie saoudite ?

    Il est inexact d’affirmer que l’Irak fut massivement soutenu par les États-Unis dans sa guerre contre l’Iran (1980-1988). Les armes irakiennes furent obtenues principalement d’autres sources puisqu'à l'époque, l'Irak était un allié de Moscou. Et les armes des USA ne furent pas gratuites.

    Les États-Unis vendirent des armes à l’un, puis à l’autre, retardant les livraisons à celui qui semblait avoir l’avantage sur le terrain afin de prolonger cette guerre le plus possible et d'en alourdir le bilan.

    Et pour cause; l’Irak était un allié russe et l’Iran un pays profondément hostile aux États-Unis. D’où l’intérêt de les ruiner tous deux.

    Dans le texte ‘Éducation, démocratie et médias sociaux’, je fais remarquer que la Révolution américaine et la Révolution française ont toutes deux été précédées par une hausse importante du taux d’alphabétisation.

    Au cours de la Révolution iranienne, les étudiants masculins en furent le fer de lance. Et pour ce qui est des révoltes actuelles en Iran, elles ont été précédées par l’arrivée massive des femmes dans les universités, un phénomène facilité par le port du voile.

    Voilà pourquoi le cancer du Moyen-Orient — l’Arabie saoudite, encore plus obscurantiste que la théocratie iranienne — n'a pas été affecté jusqu’ici par un tel vent de contestation. Quand la dictature miaffeuse d'Arabie y modernisera l'instruction publique (aux mains du clergé wahhabite), ce sera le début de la fin pour elle.

    • Bernard Terreault - Abonné 5 décembre 2019 13 h 25

      Théorie amusante sinon scientifiquuement vérifiable.

  • Pierre Fortin - Abonné 5 décembre 2019 11 h 58

    Audi alteram partem


    Monsieur Taillefer,

    Comment peut-on traiter justement d'une réalité étrangère, in abstracto, sans prendre en considération l'opinion des intervenants locaux, de ceux qui y vivent ?

    Votre éditorial, qui incline essentiellement dans le sens très polarisé de celui de Thomas Friedman (New York Times) de mardi dernier, ne présente malheureusement qu'un point de vue extérieur et typiquement occidental, comme si le monde entier devait évoluer en empruntant nos valeurs et nos priorités. Rarement nous apportez-vous un point de vue différent qui reflète les réalités locales et, dans ce cas-ci, celui du croissant chiite en pleine ébullition sociale.

    Pourtant, le Moyen-Orient trouvera lui même ses solutions politiques si on cesse un peu de lui dicter sa conduite. C'est du moins l'opinion de Amr Moussa (ex-ministre égyptien des Affaires étrangères, secrétaire général de la Ligue arabe, candidat à la présidence) qui déclarait sur Al-Monitor, site spécialisé sur le Moyen-Orient, : « Dans deux ans, dans cinq ans au maximum, vous ne reconnaîtrez pas le Moyen-Orient » en précisant que « la discorde entre sunnites et chiites est sur le point de s’estomper ».

    Amr Moussa estime aussi que les troubles actuels sont en réaction aux États-Unis qui exploitent depuis trop longtemps la carte sectaire : « [manipuler] les questions de secte et de religion, et cetera, était non seulement une politique dangereuse, mais sinistre. [...] Je ne dis pas que cela se produira demain, mais [l’apaisement de la discorde entre sunnites et chiites], se produira certainement dans un avenir proche, ce qui se répercutera également sur le Liban ».

    Si Amr Moussa voit juste, alors tout n'est peut-être pas si désespéré au Moyen-Orient et il vaudrait la peine d'explorer plus à fond les espoirs qui s'y manifestent et qui disent comme Gaston Miron « Ça ne pourra pas toujours ne pas arriver, Nous entrerons là où nous sommes déjà ».