Le juste équilibre

À la fois « précurseur et prudent ». C’est ainsi que se qualifie le Québec en matière d’aide médicale à mourir, selon les auteurs du rapport sur L’aide médicale à mourir pour les personnes en situation d’inaptitude, dévoilé vendredi par la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann. Il est vrai que depuis les premiers pas sages et mesurés de la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité (2012) jusqu’à cette promesse formulée par le gouvernement de François Legault de mener une consultation publique visant à élargir la portée de la loi, le Québec aura été quasi exemplaire, il faut bien le noter.

Rares sont les chapitres de la vie parlementaire et politique où l’on sent que la partisanerie ne colore ni les travaux, ni non plus les réflexions et les décisions. C’est bel et bien cette étiquette noble d’apolitiques qu’on peut accoler aux débats passés et actuels entourant l’aide médicale à mourir (AMM), qui demeurent sans teinte partisane au gré des gouvernements qui passent. Que la classe politique soit remerciée de comprendre très simplement, mais aussi très bellement qu’en matière de vie ou de mort, les codes habituels de la joute ne tiennent pas.

Les experts dont le rapport fort attendu a été diffusé hier ont travaillé pendant un an et demi pour documenter une des questions les plus épineuses rattachées au délicat dossier de l’AMM : comment composer avec le désir de mourir de personnes atteintes de maladies qui les placeront en situation d’inaptitude ? La loi actuelle sur les soins de fin de vie ne permet pas à des personnes atteintes de maladies qui les rendront mentalement inaptes — l’alzheimer, d’autres formes de démence ou des maladies associées à des pertes cognitives importantes, par exemple — de recourir à l’AMM, car le cadre légal actuel exige qu’un demandeur de l’AMM soit en mesure de donner un consentement libre et éclairé du moment de la demande jusqu’à l’administration du soin de fin de vie.

Le rapport ouvre la porte à un élargissement de l’accès en cas d’inaptitude : le patient devrait conserver son droit à l’AMM même s’il devient inapte entre le moment de la demande et celui de l’administration de l’aide ; le patient atteint d’une maladie grave et incurable devrait pouvoir rédiger sa demande d’AMM lorsqu’il est encore en mesure de le faire ; le patient devrait choisir un tiers chargé d’enclencher le traitement de la demande d’AMM au moment opportun, en cas d’inaptitude. Comme le souligne le rapport, ces recommandations se fraient un chemin tortueux entre le droit à l’autodétermination, la compassion et la prudence.

Dans les hôpitaux, certains médecins qui administrent les soins de fin de vie ont observé que des patients ayant formulé la demande et craignant de perdre la lucidité requise jusqu’à la toute fin renoncent à se faire administrer des médications trop fortes et souffrent en silence, juste pour être certains de ne pas passer à côté de leur fin. Ces seuls cas d’espèce devraient convaincre qu’il faut améliorer la loi, si subtile et complexe sera la rédaction des termes de sa nouvelle version.

Ce n’est pas un hasard si la question de l’inaptitude refait ainsi surface et fait l’objet d’une telle attention. Elle inquiète les Québécois, qui, dans une forte majorité et par sondage, ont exprimé au printemps dernier leur appui à un élargissement de l’accès à l’AMM pour les personnes susceptibles de ne plus pouvoir donner un consentement éclairé dans les derniers moments de leur vie. « Nous entendons le cri du coeur de nombreux Québécois qui souffrent et qui réclament un élargissement », a rappelé la ministre de la Santé, dont la consultation publique se met en branle. Les Québécois savent-ils qu’ils sont bénis des dieux ? Ils seront à nouveau consultés sur cet enjeu d’importance, et nul doute que ce débat permettra à la société de grandir encore un petit peu.

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8 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 30 novembre 2019 06 h 18

    Existe-t-il un type en particulier...

    ....de spiritualité dans le processus de « L'aide médicale à mourir dans la dignité ? »
    Est-ce que quelqu'une ou quelqu'un peut m'éclairer ?
    Si oui, à l'avance, merci et mes respects.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

    • Marc Therrien - Abonné 30 novembre 2019 10 h 52

      En ce qui me concerne, il s'agit d'une spiritualité qui unit l'esprit et le corps de même que la vie et la mort dans le mouvement du corps-esprit coulant dans sa finitude. Je ne lui ai cependant pas encore trouvé de nom.

      Marc Therrien

    • Yvon Bureau - Abonné 30 novembre 2019 12 h 14

      Le nouveau mourir dans la dignité --- 02-11-2019
      https://www.lequotidien.com/le-mag/le-nouveau-mourir-dans-la-dignite-855095a28750a4de857cd1b8b8edcb05 par Jocelyn Girard, IFTP

  • Michel Lebel - Abonné 30 novembre 2019 11 h 00

    Aucun fondement spirituel

    @ Gaston Bourdages,

    À ce que je sache, il n'existe aucun type de spiritualité dans ce processus. Le démarche me semble essentiellement autonomiste, sans référence à aucune spiritualité. Est-ce là un vrai progrès? Je ne le crois pas.

    M.L.

    • Marc Therrien - Abonné 30 novembre 2019 13 h 30

      J'imagine que pour vous, il n'y a de spiritualité possible que dans la transcendance et qu'il ne sert à rien que je vous propose d'aller voir du côté d'André Comte-Sponville et de Luc Ferry pour découvrir la possibilité spirituelle de la transcendance dans l'immanence.

      Marc Therrien

  • Yvon Bureau - Abonné 30 novembre 2019 12 h 23

    Avançons, maintenant. Humainité invite+++

    Parlant du critère «être en fin de vie», notre Gouvernement devrait nous proposer d'ici Noël un projet de mise à jour de notre Loi sur les soins de fin de vie, sans ce critère. En y enlevant, quant à y être, les irritants opérationnels et des us maintenant non appropriés.

    Au nom des GRANDS SOUFFRANTS ADULTES APTES (GSAA) ! Le Québec peut et doit faire cela bien avant le 11 mars.
    Compassion et solidarité avec les GSAA OBLIGENT!

    Merci pour cette position éditoriale! Honneur au Le Devoir!

    Seul,on va plus vite; ensemble, on va plus loin!

  • Daniel Francoeur - Abonné 30 novembre 2019 19 h 12

    Quand la mort nous est présentée comme une bénédiction

    Madame Chouinard, votre texte a le mérite de soulever des aspects difficiles de la vie. Mais, il me semble incomplet et légèrement biaisé. Vous pouvez probablement m’éclairer un peu plus à ce sujet.

    Premièrement, je ne comprends pas pourquoi vous utilisez cette formulation, soit : « Les Québécois savent-ils qu’ils sont bénis des dieux ? »
    1) S’agit-il d’une affirmation qui destinée à nous présenter le travail des élus comme conforme aux volontés divines ?
    2) Puisqu’au mieux, je n’ai pu identifier que Thanatos comme dieu de la mort. J’aimerais savoir de quels dieux vous parlez au juste ?
    3) Ou, s’agit-il simplement d’une formule destinée à occulter toute référence à un dieu unique et à avaliser spirituellement ce projet que vous qualifiez d’équilibré.

    Deuxièmement, qu’adviendrait-il de personnes ayant perdu la raison qui seraient dans un état de bonheur intérieur. Devrait-on les forcer à honorer leur contrat ? Et, si oui, qui s’en chargera?

    Troisièmement, la cupidité étant ce qu’elle est, ne risque-t-on pas de voir des héritiers se précipiter pour enfin faire appliquer la procédure létale dans le but de collecter l’héritage tant convoité ?

    Quatrièmement, vous dites : « nul doute que ce débat permettra à la société de grandir encore un petit peu ». Ici, vous utilisez une formule que l’on peut associer à de la langue de bois. En, effet, ce qui est grand pour certains ne peut-il être considéré comme petit par d’autres ?

    Cinquièmement, le rapport auquel vous référez utilise à 103 reprises le terme euthanasie. Je me demandais donc pourquoi vous ne l’utilisez pas ?

    Sixièmement, je compatis avec les personnes souffrantes, mais ce qui m’inquiète c’est la formule du : « signez maintenant et mourrez plus tard ». Ou, si vous aimez mieux : cette forme d’hypothèque inversée sur la vie qui ne peut prévoir l’étendue de tous les chemins de vie. À moins que malheureusement on la réduise au fameux « one size fit all ».

    Merci à vous d’éclairer ma lanterne !

  • François Beaulé - Abonné 1 décembre 2019 10 h 10

    Euthanasie et suicide assisté: Et l'Europe ? Et les États-Unis ?

    Où en sont les grandes démocraties occidentales sur ces questions ?

    Christian Rioux pourrait faire le point à savoir si cette question intéresse les Français, les Anglais, les Allemands et les citoyens de l'Europe du Nord.