Ward c. Gabriel: le triomphe de la rectitude

Au tribunal de la rectitude politique, on achève bien la liberté d’expression. C’est la conclusion à tirer du jugement rendu par la Cour d’appel dans le litige opposant l’humoriste Mike Ward au chanteur Jérémy Gabriel.

La Cour d’appel confirme, à deux voix contre une, le jugement rendu par le Tribunal des droits de la personne. Ward est ainsi condamné à verser 35 000 $ en dommages à Gabriel pour s’être moqué de lui dans un spectacle d’humour noir, en ridiculisant le handicapé. Les paroles sinistres de Ward ont blessé l’adolescent et sa famille, à n’en point douter.

Atteint du syndrome de Treacher Collins, une maladie qui provoque des déformations de la tête et de la surdité, le jeune Gabriel s’est fait traiter « de lette » qui « chantait mal » avec « un subwoofer » sur la tête, entre autres blagues mesquines. Il y avait peut-être matière à une poursuite en diffamation contre Ward pour ses propos carnassiers, mais Gabriel et ses parents ont opté pour un recours en discrimination fondé sur le handicap.

Ainsi, les paroles de Ward ont été assimilées à un acte de discrimination, privant Jérémy Gabriel de son droit à la dignité, l’honneur et la réputation. Nous voilà bien engagés sur la pente savonneuse de la censure pour des motifs obliques de rectitude politique. Malgré toutes les précautions qu’elle prend, la Cour d’appel se fait l’arbitre du bon goût en matière d’humour, ce qui est contraire à tous les enseignements des tribunaux supérieurs dans les affaires de liberté d’expression. Elle n’a pas tenu compte du contexte dans lequel les propos ont été prononcés : un spectacle d’humour noir, rempli d’exagérations, dans lequel Ward varlopait une brochette de personnalités publiques dites « intouchables ».

Dans sa dissidence de 41 pages, la juge Manon Savard offre des arguments solides permettant d’espérer que la Cour suprême se penchera sur le dossier (Mike Ward a déjà annoncé son intention d’en appeler du jugement). Le droit à la liberté d’expression n’est pas absolu, c’est bien vrai. Mais le droit à la dignité ne l’est pas plus. Le sentiment d’outrage et le chagrin des uns ne cautionnent pas la mise à l’index des propos outranciers des autres. Cet exercice de pondération, entre le droit à la liberté d’expression et le droit à la dignité, a été escamoté dans la cause opposant Mike Ward à Jérémy Gabriel.

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32 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 30 novembre 2019 06 h 09

    … que de sagesse !

    « Le droit à la liberté d’expression n’est pas absolu, c’est bien vrai. Mais le droit à la dignité ne l’est pas plus. Le sentiment d’outrage et le chagrin des uns ne cautionnent pas la mise à l’index des propos outranciers des autres. » (Brian Myles, Le Devoir)

    Effectivement, mais avec une douceur :

    Qu’ils soient absolus, ou selon ???, les droits de Liberté d’expression et de Dignité, reposant sur des valeurs relatives et expéditives (véhiculées habituellement par le Législateur et la Population), tendent à demeurer d’éternels enjeux-défis de Société que plusieurs savourent tout autant de joie que de peine, d’idiotie …

    … que de sagesse ! – 30 nov 2019 -

  • Jean Lacoursière - Abonné 30 novembre 2019 07 h 59

    « Malgré toutes les précautions qu’elle prend, la Cour d’appel se fait l’arbitre du bon goût en matière d’humour. » (B. Myles)

    En matière d'humour ?

    Qu'est-ce qu'il y avait de drôle dans ces propos sur un enfant handicapé ?

    • Marc Therrien - Abonné 30 novembre 2019 09 h 52

      L'humour n'est pas toujours de l'ordre du drôle ou du comique provenant du boute-en-train. On s'esclaffe moins en présence du dernier degré de l'humour noir. Le monde a bien changé et peut-être pas pour le mieux depuis le bon temps de Symphorien et d'Éphrem.

      Marc Therrien

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 30 novembre 2019 11 h 19

      Monsieur Myles ne dit pas que ces propos étaient drôles, mais que la Cour n'avait pas à en juger.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 1 décembre 2019 13 h 09

      Bien d'accord Monsieur Maltais-Desjardins... Au final je crois que Lagacé de la Grosse Presse (je reprends Falardeau sans ironie pour montrer que même l'organe grossier de la rue Saint-Jacques peut pondre de quoi de plus raisonnable que la Cour d'appel) a eu raison : immoral mais pas illégal.

      La blague de Ward tourne autour de l'idée de «je te défends, je supporte ta cause, mais en échange, tu meurs... »
      Ce qui est effectivement de l'humour très noir, tout le reste, «il est "lette"» est accessoire. Il devrait être impossible d'attaquer quelqu'un qui fait une blague de ce type à propos d'une personnalité publique qui s'expose.

      Le droit le plus absolu à la dignité c'est de ne pas rire de quelqu'un qui n'a pas demandé à avoir de l'attention. Le problème c'est précisément que l'handicap crée une motion dans laquelle, au nom de la rectitude, on doit se contenter de féliciter la personnalité publique qui a le courage de s'exposer.

      En définitive, Ward aurait pu rendre hommage à Gabriel que ça aurait influencé toute l'affaire, ce qui revient à dire qu'une autorité interprète quelque chose de très subjectif, ce que je trouve dangereux.

      Même si je trouve ça douteux, Ward honore sa «victime» en ce qu'il ne lui fait pas de traitement de faveur, il assume qu'il a la dignité que l'on s'en prenne à lui, comme n'importe quelle personnalité publique.

  • Cyril Dionne - Abonné 30 novembre 2019 08 h 16

    La bien-pensance et l’humour sont incompatibles

    Bon. On assassine encore la liberté d’expression. On peut être outré par les commentaires de Mike Ward envers le chanteur Jérémy Gabriel, ceci dit, ils ont été faits dans un concours d’humour et il n’y avait aucune incitation à la haine. Et on oublie tous que M. Gabriel est aussi une figure publique et se produit comme artiste.

    C’est dans ce contexte qu’il faut analyser cette situation et non pas à la lumière d’un recours en discrimination fondé sur le handicap. En fait, il avait choisi librement de faire de son handicap une partie de sa présentation. M. Gabriel aurait pu faire de même envers Mike Ward et faire des blagues sur lui. Et s’il ne l’a pas fait, c’était quand même son droit.

    Enfin, la censure dans ce cas précis découle d’une question de goûts comme l’a bien relaté M. Myles. Il n’y pas de diffamation si l’information diffusée est exacte ou que cette dernière le soit pour un motif valable, l’humour. M. Ward a exagéré certains critères pour faire rire. Combien de gens se font traiter « de lette », qui « chante mal » avec « un subwoofer » sur la tête, entourés d’autres blagues d’un goût qui appelle au questionnement? Et M. Gabriel ne veut-il pas devenir une figure publique et un chanteur à plein temps? Ce serait différent si la personne concernée serait un parfait inconnu et revendiquerait son droit à la vie privée. Très différent.

    Est-ce que nous sommes devenus si sensibles que nous ne pouvons plus accepter de rire même si cet humour est noir et n’est pas pour tout le monde? Il y a des gens sur la planète que se font littéralement massacrés et on ne consacre aucune virgule dans les journaux pour relater de leur cas. Qu’est-ce qui est plus acceptable? L’humour de mauvais goût de Mike Ward ou bien des religieux qui appelle à l’ostracisation de ceux qui n’adoptent pas leurs préceptes moyenâgeux dans un endroit public? Et les églises sont des endroits publics parce qu’elles sont subventionnées par l’État. La bien-pensance et l’humour sont incompatibles.

    • Christian Montmarquette - Abonné 30 novembre 2019 09 h 35

      @ Cyril Dionne,

      
« On assassine encore la liberté d’expression. »- Cyril Dionne

      Vous pouvez bien parler, vous, qui ne cessez de vous lamenter sur la liberté d'expression religieuse.

      La bien-pensance n'est pas toujours où l'on croit qu'elle se trouve.

      La liberté d'expression, ça fait votre affaire quand ça vous adonne.

      - Seriez-vous devenu si sensible que vous ne supportez même plus la vue d'un signe religieux?



      Petite nature.. va..

    • gaston bergeron - Abonné 30 novembre 2019 11 h 02

      M. Dionne,
      « M. Gabriel aurait pu faire de même envers Mike Ward et faire des blagues sur lui. Et s’il ne l’a pas fait, c’était quand même son droit.»
      Le petit Gabriel n'avait-il pas 9 ans au moment des faits?

    • Christian Montmarquette - Abonné 30 novembre 2019 12 h 55

      @ Cyril Dionne

      
« On assassine encore la liberté d’expression. »- Cyril Dionne

      Vous pouvez bien parler, vous, qui ne cessez de vous lamenter sur la liberté d'expression religieuse.

      La bien-pensance n'est pas toujours où l'on croit qu'elle se trouve.

      La liberté d'expression, ça fait votre affaire quand ça vous adonne.

      - Seriez-vous devenu si sensible que vous ne supportez même plus la vue d'un signe religieux?



      Petite nature.. va..

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 1 décembre 2019 13 h 27

      Monsieur Montmarquette,

      Il n'y a rien, rien, rien, qui autorise un prof à afficher son orientation politique en classe. C'est une limite bien raisonnable dans le cadre de son travail et cette réserve n'est même pas vue comme un limite à sa liberté d'expression, pourquoi voudriez-vous justifier alors l'analogie avec l'expression de signes religieux?

      Un prof peut limiter contre P-6, porter un macaron et une pancarte contre P-6, dans une manif, voire faire un sit-in tous les jours, après les heures de classe, il peut être identifié, dans les médias, avec son costume de panda.

      Mais il ne peut pas, en classe, surtout s'il fait un travail avec ses étudiants sur la couverture médiatique liée à P6, arriver avec son macaron anti-P6. On lui demande une réserve minimale.

      J'ai assez lu Monsieur Dionne pour comprendre qu'il n'y a RIEN dans ses propos qui interdit le port de signes religieux, il dit qu'il trouve ça essentiellement niais de considérer comme sérieux cette prétention à croire en les «amis imaginaires». Par contre, Monsieur Dionne est d'accord avec le P-21 qui les interdit en classe, tout comme on le fait, pour des raisons évidentes pour des signes politiques.

      Les gens ont le droit dans l'espace public de se promener avec des pancartes ou avec des kippas, je n'ai jamais rien lu de Monsieur Dionne qui remettait ça en question.

      C'est en fait le contraire, le port de signe religieux en classe introduit de facto une censure contre l'élève susceptible d'avoir un discours critique contre les religions, car l'autorité du prof est disproportionnée par rapport à celle de l'élève (pour des raisons évidentes). À titre d'exemple, il existe le droit d'association, mais un prof peut «dissoudre» un groupe dans la classe, pour des raisons pédagogiques, personne ne prétend qu'on brime ici des droits. Pour que cette autorité du prof soit légitime, il faut des balises claires, dont une réserve politique.

    • Christian Montmarquette - Abonné 1 décembre 2019 17 h 05

      Les indépendantistes devraient s’appliquer à expliquer comment l'indépendance améliorera les conditions de vie des citoyens, au lieu de se mettre à dos les communautés issues de la diversité pour ensuite venir se lamenter contre le « vote ethnique ».

      Discriminer des enseignants et des éducatrices compétentes et diplômées, qui plus est, en période de pénurie, ce n'est pas de la laïcité, c'est du repli identitaire revanchard et irrationnel. Ce n'est pas le port d'un signe religieux qui porte atteinte à la liberté de conscience des élèves, c'est l'enseignement religieux.

      Or, la loi 21 continue de financer les écoles confessionnelles, ce qui passe l'accessoire avant l'essentiel, ce que dénonce Québec solidaire. Alors que le rôle de l'école n'est pas de propager des préjugés à l'égard des citoyens issus de la diversité, mais au contraire, devrait lutter contre les préjugés.

  • Marc Therrien - Abonné 30 novembre 2019 09 h 03

    Combattre l'excès par l'excès


    Le rêve d’égalité entre les personnes n’est pas celui du narcissique à l’égocentrisme exacerbé dont le pouvoir d’utiliser autrui comme un objet pour son bon plaisir est sa principale source de jouissance. Il semble que l’humain, qui faut-il le rappeler est un être beaucoup plus émotionnel que rationnel et rempli de contradictions, aime combattre l’excès par un autre excès en attendant de trouver le point d'équilibre ou la voie de la sagesse du milieu. C’est peut-être là un moyen que l’humain a trouvé pour conserver un toujours fragile équilibre psychologique.

    L’établissement de limites peut se penser dans la théorie, mais c’est toujours dans la pratique ou dans les tractations des sujets qui veulent avoir du pouvoir et du contrôle sur leur vie qu’il se réalise Et la transgression des limites est une autre source de jouissance pour celui qui désire ardemment se faire remarquer, se démarquer, «être spécial». Mike Ward est le haut-parleur de toutes ces personnes frustrées anonymes qui n’ont pas cette témérité quasi suicidaire de s’exposer à «se faire tirer des roches». Pour le reste, le débat et la lutte juridique me font penser au jeu du souque à la corde, une épreuve de force qui amuse encore beaucoup d’enfants et d’adultes. Le "petit Jérémy" est devenu grand et il n'en n'est pas mort. Pour l'instant, c'est lui le plus fort.

    Marc Therrien

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 30 novembre 2019 11 h 25

      Si vous voulez suggérer que Ward serait ce narcissique égocentrique qui se ferait pour cette raison le haut-parler des frustrés anonymes à qui manquerarait la témérité suicidaires, je crois que vous changeriez peut-être d'avis en vous intéressant un peu plus au personnage.

    • Marc Therrien - Abonné 30 novembre 2019 13 h 53

      M. RMD,

      Effectivement, je n'ai pas cette chance de côtoyer intimement Mike Ward et ne peut donc apprécier cette grande différence qu'il y aurait, à ce qu'en disent ses amis, entre Mike Ward, l'être sensible et généreux, et Mike Ward le personnage jouant l'enragé bête et méchant. C'est donc du personnage qu'il met en représentation que je parle quand je le définis comme ce narcissique égocentrique qui utilise autrui comme un objet pour son bon plaisir. Il est quand même plus rare qu'on utilise la persona pour se montrer en public sous son plus mauvais jour.

      Marc Therrien

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 1 décembre 2019 04 h 48

      Justement, ce n'est pas se montrer sous SON mauvais jour que d'offrir un miroir un peu grossissant aux travers de ceux qu'on raille. Ward ne s'est pas moqué de la « laideur » de Jérémy Gabriel mais de l'exploitation dont elle était expressément l'objet de la part de ses parents. Sans qu'il ait à s'en justifier aux cinq minutes à ceux qui devisent en se curant le dessous des ongles, il est plutôt probable qu'il ait à son endroit la même compassion qu'il déploie en toute discrétion pour d'autres éclopés.

  • Alain Lépine - Abonné 30 novembre 2019 09 h 11

    Mike Ward versus Jeremy Gabriel.

    Monsieur Jules,

    Je n'aurais jamais cru, que vous cautionneriez un type comme Mike Ward.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 30 novembre 2019 10 h 25

      Monsieur Jules,comme vous dites ,aime défendre ceux qui paient bien. De combien de fois les honoraires de cet avocat depasseront-ils

      le maigre $ 35,000. aloué en réparation pour ses tristes "jokes".

      Que penser aussi de ceux qui paieront pour entendre Mike Ward ?

      Qu'est-ce un gouffre sans fond ?