Le régime pénitentiaire

La rétrocession de Hong Kong par le Royaume-Uni, le 1er juillet 1997, s’inscrivait dans la promesse que son ouverture économique sur le monde finirait forcément par pousser la Chine à se démocratiser. Dans cette logique, la préservation des libertés hongkongaises en vertu de la formule « un pays, deux systèmes » serait en quelque sorte à l’avant-garde de cet engrenage de l’Histoire. Huit ans après le massacre de la place Tian’anmen — et la chute du mur de Berlin —, cette lecture n’était pourtant pas sans naïveté ni mensonge. Finalement, il s’agissait surtout pour les puissances occidentales de réconcilier tant bien que mal le discours sur les droits de la personne avec la conquête de l’appétissant marché chinois.

Témoins de l’autoritarisme sans antidote du régime chinois, les années 2000 seront en parallèle celles de l’anéantissement politique et culturel de la société tibétaine, sur laquelle pèse aujourd’hui un silence de plomb à l’échelle mondiale.

Il se pourrait bien que, dans la foulée de l’extraordinaire élan de résistance qu’ont opposé les Hongkongais à Pékin dans la rue et dans les urnes, le régime du président Xi Jinping finisse par lâcher la comateuse Carrie Lam, cheffe de l’exécutif de la « région administrative spéciale » (RAS). De la même manière que Pékin a remplacé le chef de l’exécutif Tung Chee-hwa à la suite des manifestations de 2003 contre une loi liberticide sur la sécurité nationale et que Leung Chun-ying a finalement été poussé vers la sortie après le « mouvement des parapluies » qui s’était levé en 2014 contre une « réforme » du mode de scrutin qui insultait grossièrement l’intelligence démocratique des Hongkongais. Qu’il soit dit que les Hongkongais, comme aujourd’hui encore, n’ont jamais réussi qu’à préserver le statu quo. Sur l’enjeu principal, celui de l’élection du chef de l’exécutif au suffrage universel, il est plus inimaginable que jamais que Pékin fasse des concessions dans l’immédiat, tant semble être devenu prégnant le projet totalitaire du président Xi.

L’ampleur de ce projet est illustrée par la politique d’internement massif des Ouïgours, révélée ces jours-ci par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ). Construits à partir de 2017 après une série d’attentats retentissants, une centaine de « centres d’éducation et de formation » ont été installés au Xinjiang, au nom de la lutte antiterroriste. Ils sont des camps de rééducation idéologique — comme aux temps de la Révolution culturelle —, où seraient enfermés jusqu’à un million de Ouïgours (10 % de la population de cette minorité musulmane) dans des conditions extrêmement répressives. Des goulags, rien de moins, créés autour de la peur sans discernement que tout Ouïgour peut être suspecté de sympathies envers l’islamisme radical.

Orwellien, en effet. À vrai dire, cette politique s’inscrit dans une volonté de contrôle social, manifeste et documentée, qui s’étend à l’ensemble des Chinois et que le gouvernement s’emploie à appliquer à la faveur du développement des technologies numériques. Au pays de M. Xi, tout le monde est suspect.

Aussi, le seul droit de la personne que le Parti communiste reconnaît aux citoyens est celui de vivre décemment. Plusieurs centaines de millions de Chinois sont sortis de la pauvreté au cours des dernières décennies, ce qui n’est pas rien. Le fait est que le modèle n’est pas qu’un repoussoir, exerçant aujourd’hui une certaine influence sur les leaders qui, dans nos démocraties en crise, cultivent une veine autoritaire, de la Pologne à l’Inde.

Avec 86 % des sièges, l’opposition démocratique à Hong Kong a remporté dimanche aux élections locales une victoire emblématique. Une victoire qui émeut les opinions internationales, mais qui les interpelle aussi. Pour l’heure, les yeux du monde sont tournés vers la RAS, alors M. Xi joue de prudence — et de patience. Il ne faut pas moins que des voix politiques en Occident s’élèvent pour défendre les revendications des Hongkongais et faire pression sur Pékin. Ou s’étoufferont-elles comme d’habitude, de peur de s’attirer des bosses ? Il se trouve que la Chine pâtit d’inégalités sociales persistantes et qu’en souffre la légitimité de M. Xi, si omnipotent soit-il.

M. Trump ? Le Congrès américain a voté la semaine dernière un texte soutenant les « droits de la personne et la démocratie » à Hong Kong et menacé Pékin de mesures punitives. Il n’y a qu’à espérer que le président américain, dont le souci pour les droits de la personne se mesure à l’aune de ses intérêts personnels, trouve utile dans sa guerre commerciale avec la Chine de confirmer les gestes du Congrès. Faute de solidarité internationale, les Hongkongais risquent de finir par se sentir seuls.

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3 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 27 novembre 2019 09 h 19

    Primauté des droits et libertés


    Il faudra espérer qu'un jour un leader élève une voix forte pour condamner les grosses violations des droits de la personne commises par le gouvernement chinois. Qui ne dit mot est une forme de consentement aux exactions de ce régime totalitaire. Les intérêts économiques ne doivent pas toujours primer sur les droits de la personne. Je pourrais aussi écrire: ''ne doivent jamais primer sur les droits de la personne''. Mais je suis réaliste!

    Michel Lebel

  • Alain Roy - Abonné 27 novembre 2019 09 h 55

    Seuls

    (Faute de solidarité internationale, les Hongkongais risquent de finir par se sentir seuls.) Ils sont seuls, tout comme les Tibétains et les Ouïgours avant eux. L'Occident a abandonné les Catalans à leur sort, craignant l'affrontement avec une Espagne qui n'est plus une puissance depuis plusieurs siècles. Alors déplaire à la Chine, deuxième puissance mondiale, première en devenir? Ça n'arrivera pas.

  • Pierre Robineault - Abonné 27 novembre 2019 17 h 47

    Magistral !

    Magistral éditorial, rien de moins!