La grève du CN, un conflit qui doit cesser

Il aura fallu quelques petites journées pour saisir l’effet désastreux d’une grève des 3200 chefs de train, agents de train et de triage du Canadien National (CN) sur l’économie canadienne. Soudainement unies dans les conséquences néfastes d’une réduction de 90 % du transport sur les 22 000 km de voies ferroviaires du pays, l’Alberta et le Québec ont, la semaine dernière, imploré Ottawa de forcer le retour à la Chambre pour l’adoption d’une loi spéciale. Le gouvernement Trudeau préfère laisser la chance à la négociation. Mais ce non-interventionnisme ne pourra pas être éternel.

Si la grève devait s’étirer jusqu’à la reprise prévue des travaux parlementaires le 5 décembre prochain, la facture des pertes pourrait dépasser les 2 milliards et plomber la croissance du PIB, selon certaines éminences économistes. La complainte des provinces, entendue plus fortement dans l’ouest et au Québec, n’est pas théâtrale ni fictive. Les enjeux sont cruciaux.

Au Québec, après un premier défilé de tracteurs vendredi dernier devant les bureaux du CN à Montréal, des agriculteurs membres de l’Union des producteurs agricoles ont décidé de déplacer ce lundi leur attirail devant les bureaux du premier ministre Trudeau, de qui ils espèrent une action musclée. Leur impatience n’a d’égale que leur inquiétude : les réserves de propane s’étiolent au Québec, qui doit prioriser les secteurs essentiels dans le ravitaillement. Desservis déjà par la météo hivernale hâtive des dernières semaines, les agriculteurs d’ici, de la Saskatchewan aussi, ont besoin d’assécher leurs récoltes, et manquent de propane pour ce faire.

Il aura fallu à plusieurs une crise du genre pour comprendre l’extrême dépendance de plusieurs secteurs cruciaux au propane, dont 85 % des réserves du Québec lui sont acheminées par train, depuis Sarnia en Ontario principalement. Le chauffage des hôpitaux, des résidences pour personnes âgées ou des garderies est intimement lié à cette ressource. Il s’est trouvé ces derniers jours quelques rigolos commentateurs de l’Ouest canadien pour rappeler au Québec les bienfaits d’un autre mode de transport… le pipeline.

Avec son effet en cascade sur un nombre impressionnant de secteurs essentiels de l’économie, la mise à l’arrêt — ou presque — des activités d’un des principaux transporteurs ferroviaires au Canada entraîne un niveau d’alerte qui passe de préoccupant à alarmant plus les journées de grève s’additionnent. On peut aisément comprendre les représentants d’associations de manufacturiers, de minières et de transporteurs d’espérer qu’une loi spéciale mette fin à ce que plusieurs associent à un véritable cauchemar économique. Quelques jours encore et, en effet, des scénarios catastrophe commenceront à pousser ici et là.

Jusqu’ici, Ottawa encourage la négociation de bonne foi — mais les échanges durent déjà depuis plus de cinq mois, et en présence de médiateurs chevronnés. Des proches du dossier affirment qu’il en faudrait peu pour voir poindre un règlement, mais que la confiance s’est érodée. La partie patronale pointe un différend salarial pour expliquer la grève générale illimitée (votée à 99,2 % par les membres du syndicat) ; la Conférence ferroviaire de Teamsters Canada pointe plutôt les enjeux de santé et sécurité au travail.

Voilà des années qu’un concert de voix unanimes souligne les effets dramatiques de la fatigue dans le transport et la sécurité ferroviaires : tant du côté des syndiqués, que du Bureau de la sécurité des transports du Canada (BST) que… de Transports Canada. Dans un rapport sur les programmes de gestion de la fatigue publié en 2010, Transports Canada « reconnaît que la fatigue est l’un des enjeux de sécurité les plus préoccupants auxquels l’industrie ferroviaire est aujourd’hui confrontée ». Le BST a fait de cet enjeu, auquel plusieurs accidents, dont la tragédie de Lac-Mégantic, ont été rattachés de près ou de loin, une des inscriptions prioritaires de sa Liste de surveillance de 2016. Malgré cela, quatre rapports d’enquête concernant des événements où la fatigue des cheminots était en cause ont été publiés depuis, signe que les solutions destinées à amoindrir cette problématique d’importance ne sont pas trouvées.

On peut compter sur les doigts d’une main les journées qui restent pour espérer conclure un règlement négocié, bien évidemment favorable à l’imposition d’un dénouement forcé. Hélas, au-delà de cette seule et mince période de grâce, l’économie canadienne et certains services essentiels souffriraient gravement, ce qui rendra la loi spéciale inévitable.

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9 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 25 novembre 2019 01 h 06

    Loi spéciale

    Je verrais bien une loi spéciale pour forcer le CN à accorder la priorité au transport de biens essentiels, comme le propane...

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 25 novembre 2019 07 h 33

    La fatigue tue

    L'enjeu de fatigue est prépondérant et le gouvernement fédéral doit s'assurer que les cheminots obtiennent enfin satisfaction sur ce sujet: on ne peut le troquer contre des hausses salariales. Je m'attends à ce que le gouvernement i'indique le plus tôt possible aux parties et à la population canadienne.

  • François Beaulé - Abonné 25 novembre 2019 09 h 05

    Dépendance aux combustibles fossiles

    Cette grève nous fait réaliser à quel point nous avons besoin des combustibles fossiles. Le propane est un des composants du gaz naturel. Or l'humanité brûle de plus en plus de gaz naturel pour faire de l'électricité. Ce qui, d'une part, nous rend davantage dépendant de cette ressource. Mais cela implique que les réserves de gaz vont s'amenuiser d'autant plus rapidement que nous en consommons plus. Au Canada, la combustion du gaz naturel pour séparer le pétrole des sables bitumineux en les chauffant cause un gaspillage important du gaz naturel.

    Le gaz naturel ne devrait pas être utilisé comme énergie de transition puisque cette pratique nous privera rapidement d'un combustible dont nous aurons besoin pour longtemps. D'autre part, on doit questionner l'usage du propane pour faire sécher les céréales. Pourquoi récolter le maïs et le soja si tardivement en automne, plutôt qu'en août ou en septembre ? N'y a-t-il pas des façons naturelles de faire sécher des céréales autrement qu'en brûlant des combustibles fossiles ? Tôt ou tard, il faudra faire autrement puisque l'humanité épuise ses ressources en gaz naturel.

    • Marc Pelletier - Abonné 25 novembre 2019 13 h 04

      Pour le propane, on verra peut-être d'ici une semaine à quinze jour s'additionner les dommage collatéraux, suite à cette grève, si elle perdure.

      Concernant le soya et le maïs-grain destinés notamment à l'alimentation animale, ils n'atteignent pas normalement un degré de maturité suffisant pour être récolté avant octobre ou novembre lors d'une année normale et, même dans une saison normale, ce maïs doit être séché pour réduire l'humidité de 30 à 14 degrés d'humidité pour fin de conservation et d'utilisation pour l'alimentation dans les moulées.

      Mais cette année, la saison tardive pour les semis du printemps a repoussé les récoltes en novembre et...., suite au mois de novembre que nous avons connue avec, en privilège une bordée de neige, il restait encore beaucoup de ces cultures ( + de 50 % ) dans les champs la semaine dernière. Ces producteurs on vécu une saison de M depuis le début jusqu'à la fin, qui tarde à venir. De plus, la pénurie de propane, dûe à la grève, s'ajoute à leurs malheurs.

  • Hélène Lecours - Abonnée 25 novembre 2019 09 h 30

    Le CN

    Dison-le clairement, le CN est une compagnie extrêmement "cheap" et depuis qu'elle existe. Il n'y a qu'à voir l'état des trains et des voies ferrées devenues à ce point dangereuses que, finalement, le gouvernement devra y investir notre argent. Ainsi vont les "affaires".

  • Gilles Théberge - Abonné 25 novembre 2019 12 h 52

    « Quelques jours encore et, en effet, des scénarios catastrophe commenceront à pousser ici et là.». Qu'est-ce que ça leur foute à Trudeau est à l'astronaute... Il ne sont pas au prises avec le froid et l'humidité. Seulement avec la tiédeur de l'électorat. Au sortir d'une élection «gagnante». ils n'ont plus rien à craindre. Alors le bas peuple...