Livre est un mot masculin

Quelle place occupent les femmes dans le champ littéraire et l’univers du livre au Québec ? À question pertinente, réponse troublante : les écrivaines envoient exactement autant de manuscrits aux éditeurs que ne le font les écrivains, mais sitôt franchie la ligne de départ, cette belle égalité se fracasse dans les tout premiers maillons de la chaîne du livre.

Merci à l’Union des écrivaines et écrivains québécois (UNEQ) pour une autre de ces analyses sociologico-culturelles qui transforment des impressions en statistiques : livre est un mot masculin, et bien qu’édition, recension, bourse et critique soient du côté féminin du genre, cela ne se reflète pas le moins du monde dans les données recensées par Isabelle Boisclair et son équipe.

Dans l’élan créateur, hommes et femmes sont égaux à la plume et au clavier. Mais les femmes n’atteignent même pas le premier stade de confort de la zone paritaire, avec 37 % des oeuvres publiées pendant la période étudiée et chez les éditeurs participants, contre 54 % pour les hommes — les 9 % qui restent sont dans la catégorie des ouvrages collectifs. Comme dans d’autres industries culturelles, les femmes subissent aussi une perte financière. Plus nombreuses à recevoir des bourses à la création des différents conseils subventionnaires, elles empochent pourtant des montants moins élevés (elles reçoivent la moitié des montants totaux, mais elles sont plus nombreuses à piger dans la cagnotte). Même scénario d’iniquité financière du côté des prix littéraires.

Partout où le « système » est désormais scruté sous la lorgnette de la parité, les mêmes constats sont formulés. Une longue tradition d’hommes à la table décisionnelle ne se démantèle pas aussi vite qu’on crie équité ou qu’on souffle égalité — même si la tendance est à l’amélioration. Pas un milieu n’y échappe. La tradition littéraire s’est inventée sous l’égide des hommes, et ce que l’UNEQ relève dans cette étude est que sous le vernis des bonnes intentions se camoufle un biais masculin : dans la sélection effectuée par les éditeurs, mais aussi dans la critique que proposent les médias des oeuvres signées par une femme ou un homme — Le Devoir n’y échappe pas.

L’un des volets les plus éloquents de la recherche reste le segment portant sur les mots pour le dire. Scrutés par les chercheurs, les médias réservent le plus souvent des mots grandioses pour qualifier l’oeuvre des écrivains — un roman remarquable ! une fiction brillantissime ! un passage magistral ! — alors que les autrices récoltent plus souvent qu’à leur tour les qualificatifs de l’affect : que sous la plume des femmes tout est « sensible, juste et délicat »…

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3 commentaires
  • Jérôme Faivre - Inscrit 23 novembre 2019 09 h 02

    Et avec ça, une livre SVP !

    Tout ça est probablement une machination machiste d'hommes blancs hétérosexuels de plus de cinquante ans fiers de leur machines, voire climato-sceptiques!

    Et les femmes sont dans le champs… littéraire… minoritaires…

    On lit: «livre est un mot masculin», et «édition, recension, bourse et critique … du côté féminin du genre».

    Et oui, la vie est injuste, on dit aussi UN manuscrit, un recueil, un essai, un pamphlet, un éditorial etc... Quelle honte: des mots masculins !

    Switchons à l'anglais: l'injustice et la douleur vont cesser rapidement !

    Le média public Radio Canada, notamment l'animatrice Marie- France Arseneault (Émission plus on est de folles, plus on lit) abreuve déja son auditoire de ce type d'analyses sur le genre, à longueur d'année.

    Oups, je suis incorrect: non, l'émission «littéraire» de Radio Canada est, par contre, masculine: c'est «plus on est de fous, plus on lit». Mais peut-être que dans cet exemple, la parité dans le genre des lecteurs n'est pas demandée.

    Cela devient le critère d'évaluation systématique. Un festival de bandes dessinées, un rassemblement d'amateurs de science-fiction, une émission littéraire, n'importe quel évènement passe d'abord par un scan simpliste sur le genre, l'orientation sexuelle, l'appartenance raciale ou le détecteur de victimes.

    En spécial, une petite vérification sur l'appropriation culturelle, et hop, la chronique est en boite.

    Le manque d'inspiration de cet éditorial se retrouverait-il chez toutes les dames éditorialistes ?

    Un quota d'auteures ou de chroniqueuses aurait-il amélioré la situation ?

    Dans vingt ans on relira probablement ces éditoriaux et chroniques de 2019 avec un petit sourire amusé. Et avec un sourire gêné quand on encensait souvent une auteure, non en raison de son talent, mais par solidarité.

    La livre est en difficulté. Un complot machiste européen ?

    Bon, laissons faire. Il y a simplement d'excellentes auteures et de médiocres auteurs et l'inverse.

    • Claude Bernard - Abonné 24 novembre 2019 09 h 32

      M Faivre

      L'humour fait mal et est un cache misère ou le refuge de la dissimulation de l'agressivité.
      Or donc, vous maniez un peu beaucoup l'ironie; qu'en conclure?
      S'ouvrir l'esprit plutôt qu'en faire, quel bonne idée, n'est-ce pas.
      Lire Virginie Despentes pourrait vous aider à évoluer, à mon humble avis.

  • Caroline Mo - Inscrite 24 novembre 2019 08 h 57

    Une question de goût

    Curieux mais il y a dans ma bibliothèque personnelle plus d'écrivains hommes que femmes. Pourquoi donc? C'est parce que je préfère leur écriture à celle des femmes.

    Mes plus féminines : Irène Némirovsky, Anita Brookner, Marguerite Duras, Agota Kristof, Herbjørg Wassmo, Delphine de Vigan, Carole Martinez, Isabel Allende, Jeanne Bourin, Dorothy Allison et quelques autres. J'ai bien aimé La femme qui fuit de la Québécoise Anaïs Barbeau-Lavalette.