Des piétons à protéger

Un homme de 89 ans a été tué en traversant le boulevard Décarie, angle De Maisonneuve, vendredi à Montréal. C’est le 19e piéton fauché dans la métropole, ce qui fait de 2019 une année plus meurtrière que la précédente pour les bipèdes.

En dépit d’une préoccupation accrue de la part de la Ville, comme en témoigne l’adoption de l’approche Vision zéro par l’administration Plante (une initiative lancée par l’ex-maire Denis Coderre), les piétons demeurent encore à risque.

Il est plutôt futile de blâmer l’administration Plante, comme tente de le faire l’opposition à l’Hôtel de Ville, pour les retards dans l’application de la Vision zéro. Voilà le genre d’enjeu qui mérite une approche non partisane et collaborative de la part des élus. La mairesse Valérie Plante annoncera d’ailleurs un investissement majeur à ce sujet lundi, ce qui tombe à point nommé.

Les rues de Montréal sont les plus touchées par ce problème majeur de sécurité publique, mais il concerne tout le Québec. Le bilan routier s’améliore année après année, sauf pour les piétons. Selon les statistiques de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ), les piétons représentent maintenant près de 20 % de tous les décès sur les routes, comparativement à 12 % il y a une quinzaine d’années. En 2018, 69 piétons ont été tués dans tout le Québec, soit 17 % de plus que la moyenne de 2013 à 2017. C’est « un cri strident et continu auquel il faut répondre de façon urgente », comme l’affirme Jeanne Robin, porte-parole de Piétons Québec.

Il ne faut guère chercher longtemps pour trouver des explications à ce phénomène. L’aménagement des rues, en particulier les intersections où surviennent la majorité des accidents mortels, est encore pensé en fonction de la fluidité des déplacements automobiles. À ce chapitre, Montréal a fait beaucoup pour repenser l’aménagement urbain, en ajoutant notamment des saillies, qui permettent d’écourter le temps nécessaire pour traverser. Ces efforts sont encore insuffisants et ils doivent être décuplés dans un environnement complexe.

D’un côté, la Ville de Montréal encourage à juste titre les initiatives visant à accroître le recours aux transports actifs, dont la marche fait partie. De l’autre, ces marcheurs arpentent un territoire encore trop hostile, dans une ville où le parc automobile augmente plus vite que la population, ce qui oblige à une vigilance accrue pour assurer le partage harmonieux et sécuritaire des voies publiques.

Le vieillissement de la population vient rappeler l’importance de réaménager les rues d’une manière pérenne. En 2031, les 65 ans et plus formeront le quart de la population du Québec, selon les prévisions de l’Institut de la statistique du Québec. Nous n’en faisons pas assez pour anticiper ce choc démographique, dont nous subissons déjà les conséquences. La mort de l’octogénaire montréalais s’inscrit dans une lourde et fâcheuse tendance : les aînés forment plus de la moitié des 105 décès de piétons enregistrés en 2015 et 2016, selon une étude de la SAAQ. C’est bien la preuve que l’aménagement routier est en retard sur l’évolution démographique du Québec.

Ce n’est pas en culpabilisant les piétons sur la couleur de leur habillement, comme l’a fait la SAAQ dans une récente campagne de prévention, que le bilan va s’améliorer. « Habille-toi donc pour qu’on te voie », dit en substance la SAAQ aux piétons. C’était « de l’humour », a dit une porte-parole la société d’État en guise de justification. Désolé, bande de farceurs, mais on ne la trouve pas drôle. Ce discours moralisateur et infantilisant revient à faire porter au piéton la responsabilité de sa sécurité, tout en gommant le danger que représente l’automobiliste pour lui. S’il y a un comportement à changer, c’est celui de l’automobiliste insouciant, qui ne daigne même pas reconnaître la priorité aux piétons aux passages protégés, comme l’illustrait une récente enquête de La Presse.

Les efforts de prévention les plus utiles ne passent pas par les campagnes d’image et de sensibilisation. Ils doivent porter sur l’aménagement physique. Cette méthode a fait ses preuves pour réduire le nombre de collisions faisant des morts ou des blessés. Il s’agit de sécuriser les intersections, d’installer des feux prioritaires pour piétons, d’allonger le temps alloué pour traverser, d’aménager des refuges pour piétons sur le terre-plein central d’un boulevard, etc.

La clé du succès repose sur ces initiatives, qui permettront de limiter la durée d’exposition potentielle du piéton aux voitures en mouvement, entre autres aux intersections, où surviennent les trois quarts des accidents. C’est l’un des principaux avantages de Vision zéro, une politique qui profite aussi aux cyclistes. Elle permet de transformer les aménagements en fonction d’objectifs de sécurité, et non de fluidité.

La Ville de Montréal fait figure de pionnière avec Vision zéro. Les autres villes devraient s’en inspirer, de même que la SAAQ et le ministère des Transports.

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13 commentaires
  • Robert Taillon - Abonné 18 novembre 2019 07 h 26

    Distractions Texto

    Il est fort surprenant qu'il ne soit pas fait mention des distractions au volant, plus spécifiquement des gens qui ``texte``. Je suis conducteur et à chaque jour je vois des gens qui ``texte`` au volant, même sur le Métropolitain ou sur les grandes autoroutes. Souvent quand je marche je remarque aussi de ces distraits qui ``texte`` sur les rues, n'appuyant sur les freins qu'à la dernière minute, risquant de tuer des passants aux feux rouges et arrêts ou d'être responsables de graves accidents. Pour solutionner la plus grande part des accidents il faudra voir à plus pénaliser ces criminels; il demeure interdit de tenir un téléphone à ce que j'en sache.Il faudrait selon moi retirer les permis de conduire de ces gens, pour au moins un an à la première offense, assorties d'une lourde amende, en plus des points de démérites à retirer. Les gouvernements ne faisant que peu de cas de ces actes sont selon moi responsables de ces morts et acidents sur nos routes.

    • Bernard Terreault - Abonné 18 novembre 2019 08 h 25

      En passant, il y a aussi les PIÉTONS textant (généralement jeunes), les yeux sur leur appareil, qui bousculent d'autres piétons (généralement âgés).

    • Jean Richard - Abonné 18 novembre 2019 10 h 18

      La téléphonie cellulaire, c'est un sujet tabou pour la SAAQ. On sait pourtant que les distractions qui lui sont associées sont présentes dans un pourcentage élevé d'accidents avec morts et blessés. Mais on n'a jamais eu le courage politique de l'interdire, tout simplement, comme on l'a fait avec le vélo.
      À bicyclette, tout écouteur porté à l'oreille, toutes espèces confondues, est interdit. Pourtant, les écouteurs sans coques qui couvrent le pavillon de l'oreille et sans dispositifs qui ne couvrent pas le conduit auditif isolent beaucoup moins qu'un intérieur de voiture ou qu'un casque de moto. Il est permis de porter un écouteur en voiture, il est permis d'avoir une sonorisation sans limites de puissance, il est permis d'utiliser les écouteurs intégrés à un casque de moto tant pour téléphoner que pour écouter de la musique. Cherchez l'erreur...
      Devrait-on assouplir la législation pour les cyclistes ? Probablement pas. Par contre, il faudrait hisser celle touchant les automobilistes et les motocyclistes au même niveau, c'est-à-dire l'interdiction totale du téléphone cellulaire en conduisant et des limites à la puissance sonore des appareils de sonorisation.
      Une autre source de distraction a aussi fait son apparition dans les voitures récentes, en particulier les voitures luxueuses : ces immenses écrans qui remplacent les trois ou quatre petits instruments de contrôle de la mécanique de jadis. Ces écrans affichent une quantité impressionnante d'information à la manière des tablettes électroniques, et pour les lire, il faut quitter la route des yeux pendant un laps de temps non négligeable. On a laissé les constructeurs automobiles nous vendre des sources de distraction sans tenir compte que celles-ci contribuent à réduire de façon sensible le niveau de sécurité sur la voie publique. Il serait temps d'intervenir, mais l'industrie automobile est très influente dans les milieux politiques et médiatiques.

  • Jean Bertrand - Abonné 18 novembre 2019 09 h 52

    La visibilité

    Je suis d'accord avec l'essentiel de cet article. Mais pourquoi fallait-il ridiculiser l'idée d'attirer l'attention des piétons sur l'importance d'être visible par son habillement? Idem pour les cycliste tout de noir vêtu, sans phare sur le vélo, qui se promènent dans la nuit. Complètement insensé et forcément dangereux.

    • Yvon Bureau - Abonné 18 novembre 2019 20 h 26

      J'ai travaillé 30 ans dans un Centre de réadaptation physique. Non avec les morts, mais les BLESSÉS pour la vie. Bras et jambes en moins, Fauteuil roulant à vie, cerveau à 20%, sans yeux ...
      J'en AJOUTE.
      D'un côté, bien sûr, on doit améliorer la circulation, etc+++
      D'un autre côté, tout piéton et tout cycliste et tout rouleur et coureur se doivent d'être VISIBLES
      Pourquoi porter le noir de l'asphalte, le gris des trottoirs et le beige ennuyant ?

      Un foulard, une tuque, des gants, des souliers, une calotte avec du fluo, du lumineux...

      Bien sûr que la VILLE doit tout faire pour nous protéger.
      Bien sûr doit AUSSI toute personne doit tout faire pour se protéger.
      Protégeons nous les uns les autres!

      Oui, Le Devoir, c'est irresponsable de ne pas inviter+++ à la visibilité+++

  • Pierre Boucher - Inscrit 18 novembre 2019 10 h 47

    La nuit tous les...

    Automobiliste occasionnel, piéton et cycliste, je dois dire que les cyclistes suicidaire sont nombreux. Il fait nuit et le cycliste est carrément invisible, étant aussi sombre que la nuit. Rien pour se faire repérer. Le camouflage parfait pour en finir par un coup du hasard.
    Ensuite on viendra engueuiler l'automobiliste.
    P.S. Sur la fluidité de la circulation. Voilà plusieurs années, on parlait de la pollution engendrée par les attentes aux feux rouges et de synchroniser les feux. J'ai conduit dans d'autres villes nord-américaines et Montréal, un cancre en la matière, a toujours été gérée en broche à foin. Les ingénieurs engagés par la ville ont laissé leur génie se faire bouffer par la bureaucratie.

  • Jean Richard - Abonné 18 novembre 2019 10 h 48

    Bon résumé, bon éditorial

    Après avoir entendu quelques âneries à la radio ce matin, cet éditorial arrive juste à point. Bien qu'il soit incomplet, il résume la situation avec une bonne justesse.
    On ne peut pas en dire autant à propos de ce qu'on a entendu à la radio d'état fédérale régionale. Une nouvelle sur le sujet se concluait ainsi : ceux qui respectent le moins les nouveaux arrêts dans Rosemont-Petite-Patrie sont les cyclistes. Premièrement, il s'agit d'une information non fondée et deuxièment, les cyclistes n'y sont pour rien dans ces dix-neufs piétons tués sur la voie publique en 2019.
    Les médias ont un rôle à jouer face à la sécurité sur la route. Or, certains médias complaisants s'obstinent à banaliser ces homicides et à tirer des conclusions douteuses, quand ce n'est pas de la désinformation.
    Alors, bravo à l'éditorialiste du Devoir qui a fait contre-poids à la piètre qualité de l'information d'une radio qui dérape (anecdote : on y a même annoncé que la ligne bleue du métro était en panne entre Snowdon et Lionel-Groulx...)

  • Gilbert Talbot - Abonné 18 novembre 2019 12 h 38

    Et en région aussi

    La situation est pire encore au pays des pickups et des gros camions. À Chicoutimi, très peu de véhicules arrêtent aux passages pour piétons, qui sont d'ailleurs souvent effacés. Les signaux de circulation pour piétons doivent être activés manuellement et ne fonctionnent habituellement pas. Et quand ils fonctionnent, ils n'octroient quedix-neuf secondes pour traverser un boulevard à quatre voies, ce qui pour un septuagénaire comme moi, ne donne que le temps de se rendre au milieu du boulevard. Si les signaux ne fonctionnent pas, il faut alors suivre les feux des automobilistes qui eux peuvent tourner à droite, quand le piéton lui veut aller tout droit.
    Alors MM les ministres des transports, de la sécurité publique, de la santé et de l'environnement, mettez le piéton au centre de vos préoccupations et limiter un peu plus les privilèges des véhicules moteurs gros et petits.