Gouvernement Legault: du doute à la perte de confiance

Depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement de la CAQ, une majorité de Québécois a été agréablement surprise par la capacité de la nouvelle équipe à réaliser des engagements parfois contestables sans trop faire de vagues. Au même moment, nous assistions à un vent de contestation peu enviable dans la province voisine à cause d’un Doug Ford aux allures de politicien amateur, rustre et mal inspiré.

Bien sûr, la marge de manoeuvre disponible au Québec a largement facilité le travail du gouvernement Legault. Il n’empêche que le premier ministre a réussi à faire taire ceux qui le disaient têtu et très conservateur. À tel point que l’opposition, tant libérale que solidaire ou péquiste, éprouvait jusqu’à récemment beaucoup de difficulté à lui trouver des failles assez profondes pour ébranler sa crédibilité.

Or, la cascade de mauvaises décisions prises au cours des derniers jours a mis fin de façon abrupte à cette lune de miel pour faire place au doute. On parle évidemment de la réforme du Programme de l’expérience québécoise (PEQ), dont très peu de gens connaissaient l’existence, mais aussi de cette autre décision inéquitable de restreindre le retour du tarif unique en services de garde aux seuls parents, déjà privilégiés, ayant accès à une garderie subventionnée.

Tous ont félicité le premier ministre d’avoir rapidement réagi en retirant le projet de réforme du PEQ. Mais contrairement à ce que l’on a pu croire sur le coup, les événements de la semaine dernière marquent peut-être un moment décisif qui pourrait teinter la perception que nous avons du processus décisionnel au sein du gouvernement Legault. Un peu comme la banale affaire des costumes traditionnels portés par la famille Trudeau lors de son voyage en Inde est venue confirmer la faiblesse du jugement du premier ministre canadien.

Comment, en effet, est-il possible qu’un ministre du gouvernement Legault puisse annoncer une réforme aussi importante et délicate que celle de l’immigration sans avoir consulté les milieux universitaires et d’affaires ? Par quel processus cette réforme est-elle passée avant d’aboutir ? Comment le Conseil des ministres et le premier ministre lui-même ont-ils pu être tenus si longtemps dans l’ignorance des tenants et aboutissants de ce projet ?

La même question vaut dans le cas de la décision concernant les tarifs en garderie, que le ministre des Finances a été incapable de justifier lors des nombreuses entrevues accordées au lendemain de la présentation de son mini-budget.

Ce doute quant au sérieux du processus décisionnel au sein de ce gouvernement s’étend maintenant à d’autres décisions prises récemment, mais dont l’annonce n’avait pas suscité de contestation sérieuse. Comment en est-on venu à modifier le mandat d’Investissement Québec ? Le ministre Fitzgibbon est-il seul grand « penseur » de cette réforme lancée grâce à l’appui inconditionnel du premier ministre ? Et cette autre décision de suspendre pour cinq ans les pouvoirs de la Régie de l’énergie malgré l’opposition, encore une fois, des milieux d’affaires et des associations de consommateurs, sur quoi s’appuie-t-elle ?

Quant à la transformation des commissions scolaires en centres de services, a-t-elle au moins fait l’objet d’analyses détaillées, accompagnées de scénarios organisationnels solides, avant de franchir l’étape de l’adoption par le Conseil des ministres ? Au fait, ce Conseil des ministres a-t-il seulement eu l’occasion de discuter à fond des nombreuses réformes qui lui ont été proposées depuis six mois, ou tous ces changements sont-ils restés l’affaire exclusive des ministres responsables et du chef de cabinet du premier ministre ?

Gouverner est une tâche difficile qui exige la mise en place de mécanismes de consultation et de réflexion, la production d’analyses socioéconomiques et d’études d’impacts, dont un parti d’opposition n’a pas besoin pour séduire l’électorat. Mais voilà, la Coalition avenir Québec n’est plus un parti d’opposition.

Si M. Legault a eu raison de confier des mandats stratégiques à des hommes et à des femmes en qui il avait confiance, il se devait du même coup de les forcer à se doter de mécanismes de gouvernance dignes de ce nom.

Après un an de pouvoir sans trop d’erreurs visibles à l’oeil nu, on se demande si ce gouvernement n’a pas seulement profité de la chance du débutant. Chose certaine, le doute est là et, malheureusement, en politique il n’y a qu’un pas vite franchi du doute à la perte de confiance. Ce pas, M. Legault peut encore l’éviter, pourvu qu’il s’impose à lui-même et qu’il exige des membres de son équipe beaucoup plus de rigueur dans la façon de gouverner.

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33 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 12 novembre 2019 01 h 38

    «sans trop d’erreurs visibles à l’oeil nu»

    La volonté de détruire 18 000 dossiers d'immigration me semblait aussi une erreur flagrante. Je pourrais en nommer d'autres, mais elles dépendent plus de nos opinions et valeurs. Il demeure que les immigrant.es semblent une cible privilégiée pour ces erreurs, même sans parler de la réforme des taxis et de la loi sur l'interdiction des signes religieux.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 12 novembre 2019 08 h 29

      Précisions, quant aux signes religieux.D'abord, il y eut les recommandations de la Commission Bouchard Taylor quant aux signes religieux EN POSITION D'AUTORITÉ.Alors, le PLQ n'a pas eu le courage d'appliquer ce que SA commission lui avait proposé.

      En campagne électorale, la CAQ a formulé la promesse suivante:"Interdire le port de signes religieux au personnel en position d’autorité, ce qui comprend les enseignants."https://lactualite.com/politique/elections-2018/les-100-engagements-de-la-caq-au-pouvoir/

      Au pouvoir, la CAQ a donc rajouté les enseignants aux recommandations de Bouchard Taylor; mais, malheureusement, contrairement à sa promesse, elle a exclus les écoles privées grassement subventionnées.

      "Un tien vaut mieux que deux tu l'auras": j'ai, donc, appuyé la loi 21. Conclusion:"interdiction des signes religieux", dans CERTAINES FONCTIONS D'AUTORITÉ, seulement!

    • Pierre Grandchamp - Abonné 12 novembre 2019 09 h 25

      @ M. Jodoin,

      En immigration, la CAQ a faitr 2 erreurs: 1-elle a fait des promesses électorales irréalisables, notamment celle du test des valeurs à des années-lumière de la promesse. L'épouse de Legault aurait suggéré de limiter les seuils à 38 000 .

      Comment limiter les seuils à 38 000 avec tous les dossiers existants dans un contexte de pénurie de main d'oeuvre? 2-avoir une approche uniquement comptable-"business".

      Je n'ai jamais compris que le ministre ait voulu "scapper" les dossiers des étudiants du programme PEQ: 1-de un, c'était cruel de le faire ....tout comme dans le cas des 18 000 2-c'est la plus belle imigration que le Québec peut avoir.

      Quand un gouvernement prend le pouvoir, il doit vivre avec les dossiers qui sont là. Le ministre est avocat: il devait bien savoir que envoyer ces 18 000 à la déchiqueteuse pouvait être invalidée par la Cour: erreur de peew wee!

    • Marc Pelletier - Abonné 12 novembre 2019 10 h 28

      M. Jean-Robert Sansfaçon sonne le réveil avec ce constat fort lucide sur une situation post électorale que nous ne pouvions imaginer.

      Le gouvernement de M. Legault a été élu par une majorité de québécois qui lui ont offert le pouvoir sur un plateau d'argent, suite aux " abus " des libéraux sous M. Charest, suite à la rigueur nécessaire mais poussée trop loin sous M. Couillard, suite au manque de sensiblité de M. Couillard pour le fait français, perçu comme tel par les francophones.

      Les promesses de la CAQ ont compté bien peu pour acquérir le pouvoir et, il faut convenir que celui-ci acquis majoritairemet leur garantissait une lune de miel qui a durée plus d'un an. Toutefois, ces promesses, une fois mises en application l'une après l'autre, font la preuve qu'elles n'avaient pas été étudiées suffisamment en profondeur et consolidés grâce à la consultation de spécialistes dans chacuns des secteurs concernés.

      Le gouvernement de la CAQ a agi , il faut le reconnaître, mais malheureusement il a agi trop rapidement et les résultats sont contestés et de plus en plus contestables.

      Le doute s'est installé petit à petit et il se transforme déjà en perte de confiance.

      Malheureusement, la rigueur ne se greffe pas.

      Concernant la compétence, je crois qu'un noyau restreint de ministres, notamment en économie, méritent leur affectation, mais j'ai un doute pour un certain nombre de ministres en poste et pour la profondeur de la relève au niveau de la députation.

      Toutefois, si ce gouvernement prends le temps nécessaire pour consulter les spécialistes comme il se doit avant de se précipiter aveuglement dans l'action, s'il recule en regard de mauvaises décisions, s'il sait reconnaître humblement plusieurs erreurs qu'il a commises, il pourra peut-être regagner dans la population une partie de la confiance qui s'érode sérieusement.

      Saura-t-elle y arriver ?

    • Sylvain Lévesque - Abonné 12 novembre 2019 12 h 57

      M.Pelletier, de grâce, pas de guillemets lorsque vous évoquez les abus du PLQ de Jean Charest. Abus il y eut, point final. Avec pour conséquence que l'électorat, dégoûté, a retiré sans distinction sa confiance aux politiciens ayant gouverné avant 2018. Ce qui conduit à porter aux nues des partis ayant comme seule qualité d'être neufs, aux propositions souvent bêtement idéologiques, bancales et déconnectées du réel.

    • Mario Jodoin - Abonné 12 novembre 2019 13 h 00

      M. Grandchamp

      «D'abord, il y eut les recommandations de la Commission Bouchard Taylor quant aux signes religieux EN POSITION D'AUTORITÉ.»

      Le rapport Bouchard-Taylor n'a jamais parlé de «position d'autorité», mais bien d'employés de l'État «détenant un pouvoir de coercition». C'est pourquoi les professions visées se limitaient aux policiers, juges, procureurs de la Couronne et gardiens de prison.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 12 novembre 2019 15 h 58

      @ M. Jodoin

      "pouvoir de coercition" ou situation d'autorité. On ne s'enfargera pas dans les fleurs du tapis. Merci, cependant, de le rappeler.

      Promesse de la CAQ: "Interdire le port de signes religieux au personnel en position d’autorité, ce qui comprend les enseignants."
      https://lactualite.com/politique/elections-2018/les-100-engagements-de-la-caq-au-pouvoir/

    • Marc Pelletier - Abonné 12 novembre 2019 16 h 49

      M. Lévesque,

      J'ai utilisé le terme abus entre guillemets pour ne pas dire plus et non pour minimiser leurs responsbilités.

  • Hélène Gervais - Abonnée 12 novembre 2019 05 h 00

    J'ai l'impression ...

    qu'il a une confiance absolue en ses ministres et qu'ils ont carte blanche et que ce n'est que quand ça accroche avec un de ces derniers, qu'il se penche sur la question.

    • Gilles Théberge - Abonné 12 novembre 2019 10 h 17

      Ça semble aller comme ça en effet.

      Mais il est peut-être encore temps pour monsieur Legault de rétablir la situation. Les mises en garde claires sont connues, et si monsieur Legault est le moindrement à l'écoute, il peut encore rétablir la situation...

      Je le souhaite pour le bien du Québec. Je ne suis pas un « caquiste » soit dit en passant, mais la déconfiture du gouvernement n'est profitable pour personne.

    • Claude Bariteau - Abonné 12 novembre 2019 16 h 07

      Mme Gervais, le député Barette, qui s'y connait en gouvernance autoritaire, a fait écho à un groupe rapproché de ministre porteur de dossiers, cinq ou six au plus, qui battent la mesure dans les dossiers que le PM Legault, le seul ayant de l'expérience, leur a confié en leur rappelant les engagements de son parti lors des élections de 2018.

      Ils s'y sont lancés en reprenant les idées du PM Legault qui visent deux objectifs : faire de son gouvernement une courroie de la nation imaginaire des Québécois et Québécoises définie le prolongement de la nation « canadienne française », un support aux entreprises qui investissent en région et l'accueil d'immigrants et d'immigrantes qui concordent avec ces deux priorités.

      La loi 21, adoptée en début de mandat, avait des allures d'affirmation de l'État du Québec et contrait le laxisme canadien du PLQ en cette matière. Malgré ses limites, elle traçait une démarcation qui s'inspirait des vues des bâtisseurs du Québec moderne lors de la révolution tranquille. Le PM minimisa sa portée structurante de l'État du Québec en l'accolant à une nation imaginaire alors que le peuple du Québec applaudissait son audace politique.

      Ce fut, pour moi, un premier dérapage. Les autres s'y sont ajoutés avec un PM qui décide et son entourage immédiat qui exécute, les autres élus étant des bras qui se lèvent et des bouches qui parlent pour voter les lois. Comme les ministres rencontent des difficultés, le PM patine, s'excuse d'avoir mal jaugé les réactions et remet en selle ses super-ministres.

      Avec ce gouvernement, on est loin, très loin d'analyses serrées par une fonction publique aguerrie qui fut atrophiée par le PLQ en recourant à la CDPQ pour le REM, à des pots de vin pour les activités du ministère du transport. et cetera.

      Le PM Legault peut-il opérer sur des bases autres ? Je ne le pense pas. Son réflexe sera toujours celui d'un président d'un CA animé par des actions en concordance avec ses engagements et sa propension à s'imagin

    • Marc Pelletier - Abonné 13 novembre 2019 14 h 11

      M. Bariteau,

      Les québécois ont été séduits par M. Legault défini comme étant " près des gens ".

      D'ailleurs la CAQ a répondu à l'attente d'une majorité de francophones en s'attaquant rapidement à l'immigration et la laïcité..Malgré la contreverse suscité, mais s'appuyant sur l'appui de la population, le gouvernement a voulu profiter de la situation pour aller plus avant dans la réalisation de ses autres promesses électorales.

      Toutefois, c'était sans compter sur la lucidité et l'empathie des québécois...

      Depuis environ deux semaines, des doutes se sont multipliés et la perte de confiance de plusieurs de nos concitoyens en regard du gouvernement s'est accrue, car ni M. Legault ni son ministre de l'immigration n'ont manifesté de l'empathie face à la détresse qu'ils avaient eux-mêmes causée chez les étudiants venus de l'étranger.

      Une ligne venait d'être franchie, une ligne de trop et les québécois ne se reconnaissent pas dans de tels agissements : ils en ressentent même une certaine honte !

  • Jean Lacoursière - Abonné 12 novembre 2019 07 h 14

    Pas de chiens de garde au Conseil des ministres, ni dans la députation caquiste, vraisemblablement

    On dirait qu'ils se regardent tous aller sans oser lever la main pour dénoncer ce qui n'a pas d'allure, de peur que la pareille ne leur soit rendue en ce qui concerne leur carré de sable.

  • Hermel Cyr - Abonné 12 novembre 2019 07 h 14

    Oser mettre la tête sur le billot

    Ce ne sont pas les tergiversations mi-chair mi-poisson de cette fin de semaine qui donneront un nouvel élan au PQ. S’il veut reprendre une quelconque initiative politique au Québec il doit oser mettre la tête sur le billot et proposer une politique clairement indépendantiste.
    Et à mon avis, ça ne passe pas par une énième stratégie référendaire. Le PQ doit dire que son élection entrainera une « déclaration d'intention d’indépendance » assortie d’un projet de constitution du nouvel État indépendant ainsi qu’une charte démocratique qui fondera ce nouvel État.
    Ce travail demande du temps, c’est le chantier d’une décennie qui impose au PQ un patient et studieux travail d’écoute et d’analyse auprès de toutes les sphères de la société et tous les milieux. C’est le résultat de ce travail qui devrait être soumis à un plébiscite qui lui accordera sa légitimité politique définitive, les consensus nécessaires à une véritable déclaration d'indépendance.
    C’est à ce prix que ce parti regagnera une crédibilité qui a longtemps été sa principale marque de commerce.

    • Hermel Cyr - Abonné 12 novembre 2019 08 h 49

      Ce texte est lié à la chronique de Michel David.

  • Chantale Desjardins - Inscrite 12 novembre 2019 07 h 21

    Le vrai Legault

    Nous commençons à voir le vrai visage du gouvernement Legault...

    • Pierre Grandchamp - Abonné 12 novembre 2019 14 h 32

      @Mme Desjardins

      N'importe quoi pour garder le pouvoir.Après avoir été un ardent défenseur du budget de l'an 1 d'un Québec indépendant, après avoir promis haut et fort que les élections de 2022 se feraient à la proportionnelle, après...après...après...après avoir dit que les recteurs et les dirigeants de cégeps défendaient leurs dossiers pour l'argent... après avoir dit que selon Facebook, les Québésois étaient d'accord avec la gaffe monumentale de SJB....

    • Marc Therrien - Abonné 12 novembre 2019 16 h 14

      Avec la CAQ, le changement c'est maintenant...en s'excusant.

      Marc Therrien