Il faut cibler les clients

La commission parlementaire sur l’exploitation sexuelle des mineurs fait oeuvre utile. Il y a des moyens d’agir pour mettre fin à la marchandisation de la chair juvénile, et il y a urgence de le faire à la grandeur du Québec.

Il faut bien se rendre à l’évidence, la prostitution n’est pas un choix. Même lorsque des « travailleuses du sexe » disent maîtriser pleinement leurs destinées, elles occultent les déterminants sociaux qui les ont conduites dans cette voie sordide : la pauvreté économique, sociale et affective, l’absence de socle familial, l’abandon, le rejet, l’absence d’estime de soi, etc.

Bien sûr, il s’en trouvera toujours une pour clamer, du haut de ses talons aiguilles, que sa trajectoire libertine résulte d’un choix libre et conscient, mais ce n’est pas à partir des cas d’exception qu’il faut élaborer des politiques publiques.

Selon le Conseil du statut de la femme, 80 % des prostituées ont connu leurs premières expériences d’exploitation sexuelle à l’adolescence, à 14 ou 15 ans. Les données de l’Équipe intégrée de lutte contre le proxénétisme (Sûreté du Québec et police de Montréal) vont dans le même sens. L’an dernier, 127 des 300 dossiers de proxénétisme traités impliquaient des victimes d’âge mineur. Près de la moitié (44 %) étaient en fugue lors de leur recrutement.

Les visages de la prostitution rajeunissent au rythme des changements technologiques. Dans les recoins facilement accessibles du Web se trouvent des mineures, ce « produit » intégré dans l’industrie du sexe. Elles forment un segment d’audience parmi d’autres pour une clientèle qu’il faut bien nommer pour ce qu’elle est : des hommes, hébéphiles, se caractérisant par leur attirance sexuelle tordue envers les 12 à 16 ans. Les clients de la prostitution juvénile s’en tirent encore trop bien. Ce sont des « monsieur Tout-le-Monde » vivant dans un anonymat douillet qui leur permet d’échapper à la remise en question de leurs valeurs et de leurs pratiques sexuelles.

Un message d’opprobre sociétal doit troubler leur confort insulaire. S’il y a une constante en matière de lutte contre la criminalité, c’est que la motivation criminelle fluctue en fonction des risques de se faire prendre. Les crimes sur lesquels on enquête le plus et qui sont les plus réprimés ont tendance à être les moins fréquents. Il faut en faire plus pour épingler les hébéphiles : les accuser, les rendre visibles, et même les traiter cliniquement, comme on traite les pédophiles.

La dénonciation et la répression ne constituent qu’une partie de la solution. Il faut lire le mémoire de l’anthropologue Rose Dufour, fondatrice de la Maison de Marthe, pour se convaincre de l’importance d’une intervention précoce. Elle situe le « point zéro » de la prostitution au sein de la famille, c’est-à-dire là où tout commence… Pour le pire. Des jeunes filles abusées sexuellement et négligées dans leur enfance n’ont pas à se tourner bien loin pour sombrer dans la prostitution : « elle était là, omniprésente, sans aucun obstacle ni contre-discours officiel pour la freiner », dit-elle.

L’éradication de l’exploitation sexuelle des mineurs peut sembler utopique, mais il faut l’envisager comme un idéal à atteindre. De nombreux témoins entendus en commission parlementaire ont réclamé l’adoption d’une stratégie nationale engageant l’ensemble des acteurs jeunesse, et ce, sur tout le territoire. Agir à Montréal, où se concentrent près de la moitié des cas, ne ferait que déplacer le problème.

Une stratégie nationale exige la mise en commun des expertises, le décloisonnement entre les institutions, la collaboration accrue entre travailleurs sociaux, policiers, juges, procureurs, cliniciens, etc. C’est un chantier qui nécessitera aussi des campagnes de prévention audacieuses, visant à mettre les acheteurs de services sexuels face à leur déviance.

Enfin, il faudra accroître la formation dans tous les domaines, socle sans lequel l’édifice ne tiendra pas. Rose Dufour a fait remarquer qu’il n’existe aucun cursus universitaire ou collégial sur la prostitution, et que celle-ci n’est même pas nommée comme problème de santé publique. Dans un Québec que l’on décrit comme une terre d’accueil pour l’industrie du sexe et le tourisme sexuel, cet angle mort est plutôt sidérant.

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4 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 9 novembre 2019 01 h 25

    L’anonymat douillet…des proxénètes

    On accuse avec raison les clients des proxénètes en déplorant que ces messieurs Tout-le-Monde « vivent dans un anonymat douillet » et qu’il faut les « rendre visibles ». Tout beau tout bien. Mais comment expliquer que parmi le chœur des indignés, personne n’ose recommander le même traitement envers les proxénètes eux-mêmes, dont les photos, les noms, voire les adresses devraient être publiés à pleine pages des journaux ou diffusés via les médias sociaux ?

    • Françoise Labelle - Abonnée 10 novembre 2019 07 h 02

      Le mode opératoire dans le cas de la prostitution juvénile rend leur arrestation longue et difficile. Des jeunes filles de 14 ans sont recrutées anonymement sur Internet selon leur indice de vulnérabilité (abusées, pauvres, délaissées). Elles développent souvent des relation de dépendance (affective, monétaire, toxicologue) envers le proxénète et refuseront de témoigner contre lui ou ses recruteurs. En plus, ces chefs de réseau sont toujours en mouvement.

  • Pierre Lalongé - Abonné 9 novembre 2019 07 h 58

    Des abuseurs!

    D'accord avec vous M. Myles mais arrêtons de traiter ces hommes de clients. Il s'agit d'abuseurs!

  • Lili - Abonnée 9 novembre 2019 08 h 10

    Il faut cibler les abuseurs

    J’aurais aimé, M. Myles, vous qui connaissez mieux que quiconque le pouvoir des mots, que vous modifiiez le titre de votre éditorial sur l’exploitation des mineurs. Il n’y a pas d’autre mot qui convienne pour parler de ceux qui achètent le corps des jeunes.