Flint en Canada

Les reportages s’additionnent autour de la présence de plomb dans les conduites d’eau, mais la tendance de fond première demeure toujours la même : minimiser les effets probables, rabaisser au plus faible dénominateur le degré de gravité possible, amoindrir les effets bénéfiques de techniques de dépistage raffermies.

Le portrait dévoilé lundi par le consortium d’enquête dont fait partie Le Devoir et l’Institut du journalisme d’enquête de l’Université Concordia brosse un tableau pancanadien qui laisse un goût amer. Ceux qui voudront repousser d’emblée la comparaison avec le scandale de l’eau contaminée qui a ébranlé la ville de Flint, au Michigan, en 2015, devraient scruter attentivement les données tout juste dévoilées. « On a des Flint partout au Canada à cause de l’absence de réglementation pour faire baisser les niveaux de plomb », dit Michèle Prévost, titulaire de la Chaire industrielle en eau potable à l’École polytechnique, l’une des chercheuses qui déplorent avec le plus de véhémence et d’acharnement justifié l’indolence des pouvoirs publics autour d’un problème de négligence grave touchant des enjeux de santé publique.

Après un an d’une recherche colossale, 120 reporters provenant de 9 universités et 10 médias ont dévoilé un portrait simultané de ces négligences banalisées; 79 000 analyses d’eau et 800 réponses à des demandes d’accès à l’information constituent le socle de cette enquête journalistique qui a le pouvoir de faire changer les choses. La force de frappe pancanadienne permet d’établir des comparaisons, de voir qui joue le rôle de modèle et qui, tout en bas du tableau, n’affiche rien qui permette de pavoiser. Il sera difficile de faire fi de ces révélations d’importance, qui ont eu lundi des échos jusque dans la presse étrangère.

Les conclusions sont troublantes : même si les municipalités interrogées s’en défendent avec vigueur, dans certaines villes, des niveaux de plomb aussi élevés que ceux retrouvés jadis à Flint ont été décelés, qu’on pense à Montréal, à Gatineau ou à Saskatoon par exemple. Le scandale de l’eau potable au Michigan tenait à un changement de source d’approvisionnement. Les niveaux de plomb alors trouvés à Flint sont tout à fait comparables à ceux détectés par le consortium d’enquête. Montréal, avec sa moyenne de 7,3 parties par milliard (ppb), flirte dangereusement avec les niveaux de Flint (7,6 ppb). « Si Montréal était une ville américaine, ce ne serait pas autorisé », tout simplement, note le chercheur Marc Edwards de l’Université Virginia Tech, l’un de ceux qui ont contribué à exposer le scandale de Flint.

Depuis les premières révélations du Devoir de juillet dernier sur les niveaux anormalement élevés de plomb dans l’eau des écoles et des effets potentiellement néfastes sur le quotient intellectuel des enfants, les réactions gouvernementales sont passées de la tiédeur absolue à la promesse de recourir à de nouvelles méthodes de dépistage susceptibles de révéler les véritables niveaux de plomb dans l’eau des conduites plutôt que d’en minimiser la teneur. Le Québec a promis un certain réajustement, auquel il faut applaudir. Mais peut-on faire davantage ? Assurément.

L’Ontario ouvre la voie avec ses politiques modèles. Ottawa et Gatineau puisent toutes deux leur eau dans la rivière des Outaouais, mais tandis que la première est championne de la transparence et de l’action diligente, la seconde fait piètre figure. Entre les deux gît une différence nommée Walkerton, où une crise liée à la présence de la bactérie E. coli en 2000 a forcé un redressement majeur des politiques de traitement de l’eau. Le Québec a pourtant connu sa propre crise du plomb dans l’eau en 1992 à Sainte-Agathe-des-Monts, mais ce fut sans suite. Autre province, autres moeurs.

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