Le pari est loin d’être gagné

Donald Trump a accompli un nouvel exploit, grandiose comme il se doit, en devenant le quatrième président des États-Unis à subir une procédure en destitution, après Andrew Johnson, Richard Nixon et Bill Clinton. Mais ne rêvons pas en couleurs. Les procès en destitution sont une chimère politique.

Cette procédure inscrite dans la Constitution des États-Unis trouve son origine dans le régime monarchique anglais du Moyen Âge, à l’intérieur duquel l’impeachement représentait un rempart contre la tyrannie. Dans l’histoire des États-Unis, l’impeachement aura servi à embarrasser un président, à saper son autorité, à accroître les divisions partisanes. Aucun procès n’a donné lieu à une destitution formelle.

La Chambre des représentants, à majorité démocrate, mènera des audiences publiques. Elle finira par mettre en accusation le président pour son chantage éhonté à des fins électoralistes envers l’Ukraine. Le Sénat, majoritairement républicain, à qui revient le fin mot de l’affaire, risque fort d’acquitter Trump. Les deux tiers des 100 voix au Sénat sont nécessaires pour destituer le président, ce qui revient à dire que 23 sénateurs républicains devraient joindre leurs voix à celles des 43 démocrates et des deux indépendants pour montrer la porte à Trump.

Il faut maintenant prévoir un élargissement de la ligne de fracture entre les démocrates et les républicains pour la durée du prochain cycle présidentiel, et même plus. Tous les démocrates, sauf deux, ont voté pour la motion visant à amorcer des audiences publiques en destitution à la Chambre des représentants. Et tous les républicains ont exprimé leur désapprobation. Peu importe qui remportera les élections de novembre 2020, le vainqueur est assuré d’échouer dans toute tentative d’exercice du pouvoir dans un esprit de rapprochement.

Ce n’est plus tellement d’un clivage entre la gauche et la droite qu’il est question, mais d’une séparation marquée entre les garants des institutions démocratiques et ceux qui en abusent. Les premiers défendent un idéal enraciné au plus profond de la révolution américaine, soit l’instauration d’un gouvernement fondé sur la primauté du droit et non sur le triomphe des appétits individuels. Les seconds tentent de faire plier les institutions démocratiques selon la volonté d’un président se comportant comme un autocrate. Les premiers avancent des faits et citent des témoins à comparaître, parmi lesquels figurent des haut placés de la diplomatie internationale et du gouvernement Trump. Les seconds dénoncent une « chasse aux sorcières » et se vautrent dans l’expression de « faits alternatifs », un euphémisme pour désigner des mensonges, afin de justifier la conduite d’un président immoral se croyant au-dessus des lois et des institutions.

Selon des témoignages non contredits jusqu’ici, Donald Trump a retenu l’aide militaire à l’Ukraine en demandant au nouveau président, Volodymyr Zelensky, d’enquêter sur son rival politique Joe Biden et son fils Hunter, qui a siégé au conseil d’administration d’une compagnie gazière ukrainienne. L’obsession de Trump s’inscrit dans une théorie du complot, maintes fois démentie, selon laquelle l’Ukraine, et non la Russie, est responsable de l’interférence lors de l’élection présidentielle de 2016. Et ces mensonges sont amplifiés en toute impunité par des réseaux sociaux, tels que Facebook. Son fondateur, Mark Zuckerberg, dit encourager la liberté d’expression en n’interdisant pas les publicités partisanes mensongères. En réalité, il profite de la déliquescence de la démocratie américaine, contaminée par le mensonge.

La leader des démocrates à la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a parfaitement raison de tracer cette ligne à ne pas dépasser. Trump va passer l’année électorale à se dépatouiller du procès en destitution. Ses hommes de main vont en pâtir. C’est déjà le cas de l’ex-maire de New York Rudolph Giuliani, dépeint comme un intermédiaire qui a court-circuité les canaux de la diplomatie internationale pour faire avancer les intérêts partisans du président, au risque de mettre en danger la sécurité de l’Ukraine, en conflit ouvert avec la Russie, et de compromettre la sécurité nationale des États-Unis.

Les sénateurs qui voteront contre la destitution seront contraints d’assumer leur décision et de la justifier devant leur électorat. Même si cela ne fera aucune différence dans certains États acquis aux républicains, il pourrait en être tout autrement dans des États susceptibles de passer du rouge au bleu.

L’heure des comptes viendra pour Donald Trump le jour où s’achèvera sa présidence, dans un an… ou cinq, s’il est réélu. Pour le moment, la procédure en destitution permet aux démocrates de braquer le projecteur sur les élus qui ont choisi de défendre Trump au détriment des idéaux de la République. Le passage du temps sera impitoyable avec eux.

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4 commentaires
  • Maître Alain Rioux - Inscrit 2 novembre 2019 06 h 31

    Le véritable enjeu...

    L'"Ukraingate" n'est qu'un épiphénomène de la lutte à mort qui se tient entre capitalisme industriel (Trump/Johnson) et financier (City/Wall Street). De qu'à l'instar de celle de l'Ancien Régime, l'aristocratie financière risque d'être emportée par les forces RÉELLES de production...

  • Alexandre Lamarre - Abonné 2 novembre 2019 11 h 14

    Les démocrates n'ont pas le choix

    Les Démocrates savent très bien que leur procédure de destitution n'aboutira pas. Ils ont néanmoins l'obligation morale d'activer la procédure, autrement ils perdraient de la crédibilité auprès de leurs électeurs et des électeurs indépendants. Normalement, si la chambre des représentants et le sénat n'étaient pas si partisan, il n'y a aucun doute que M. Trump serait destitué, on parle pas juste d'infidèlités comme à l'époque de Bill Clinton. Au moins, lors de l'élection présidentielle de novembre 2020, les Démocrates pourrront dire la tête haute qu'ils ont tout fait pour tenter de destituer ce président inapte.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 2 novembre 2019 11 h 30

    Au 21e siècle, on a le don de brasser le chaud et le froid aux États-Unis pour accoucher d'une souris!

    L'éditorial, strictement concentré sur la procédure de la destitution du président américain, serait approuvé par environ la moitié des électeurs. C'est là le hic, car tout au long de ce procès il y aura des interventions à n'en plus finir des deux partis en présence! Même s'il y aura une première victoire démocrate, la suite et le résultat, à moins d'un bouleversement chez les Républicains, sont déjà connus!
    Le rêve américain en a pris un coup malgré la venue d'étrangers plein d'espoir, de faire comme Donald Trump, devenir riche, peu importe les magouilles entourant ses affaires! Bien qu'il soit sans cesse critiqué, poursuivi, il ne se gêne pas pour pourfendre, de façon désinvolte, tant les journalistes que ses opposants politiques. Les caricaturistes font le plein quand il se plait à vilipender l'un d'eux ou d'elles!
    Sûr de lui, ses boutades ne font pas toujours rire les américains dont une grande partie survît difficilement. Bref, ce sont les classes politiques dirigeantes qui s'affrontent jusqu'à la prochaine élection, les Démocrates tentant de renouer avec le pouvoir et d'effacer l'affaire Clinton. Pour terminer, comme d'autres probablement, j'ai trouvé ses propos infects à l'égard du chef de l'État islamique, au momemt de son arrestation et de son suicide! Une telle charge contre cette personne n'est pas digne d'un chef d'état, même si ce fut le pire ennemi du moment! Si Hollywood m'était conté, avec Donald Trump comme réalisateur....

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 2 novembre 2019 19 h 13

    L'éditorialiste écrit :

    « Mais ne rêvons pas en couleurs. Les procès en destitution sont une chimère politique. »

    Attention, si Nixon n'avait pas démissionné, il aurait été destitué.